EGOÏSTES ET ALTRUISTES
Le mot aimer a plusieurs sens, et deux en particulier qui, à certains égards, s'opposent absolument. L'amour indique une harmonie réelle ou désirée, mais n'indique pas quelle en sera la note fondamentale. Les soldats de Napoléon aimaient leur chef comme un dieu, Napoléon aimait ses soldats comme ses instruments. Dans cette affection réciproque ils étaient toujours subordonnés. Aimer quelqu'un c'est entrer comme élément dans un système dont il est le centre, c'est aussi le faire entrer comme élément dans un système dont on est le centre soi-même, c'est encore entrer avec lui comme élément dans un système dont le centre est, soit une autre personne, soit un corps social, soit une idée générale, et c'est ainsi qu'on peut aimer quelqu'un comme servant le même maître ou comme parent, comme compatriote ou coreligionnaire. La première forme d'amour est altruiste, la seconde égoïste, la troisième disintéressée, et les trois formes peuvent se mêler ou se rapprocher par des degrés insensibles.
Dans toutes les formes de l'amour nous retrouverons ces trois états différents. L'amour d'un homme pour une femme peut être surtout le désir de trouver en elle un instrument de plaisir ou, encore, une aide plus ou moins intelligente et dévouée, il peut être surtout le désir de se subordonner à elle et de se consacrer à son bonheur, ou, par combinaison de ces deux formes, un désir d'harmonie par entente mutuelle et dévouement réciproque; il peut déceler aussi le désir de s'unir dans une commune subordination à un but supérieur. C'est l'aspect que peuvent prendre quelques formes très élevées de l'amour et que développe, par exemple, un sentiment religieux sincère et très fort. Nous en avons vu un exemple en parlant de Rosa Ferruci. Il est à noter que cette dernière forme peut très bien s'accorder avec le dévouement réciproque, mais aussi avec la subordination presque complète de l'homme à la femme ou de la femme à l'homme ; cette subordination est seulement relative, ce qui en change peu le caractère. Ainsi la lune tourne autour de la terre qui tourne elle-même autour du soleil.
Dans les affections de famille, dans l'amitié nous retrouvons toujours les égoïstes et les dévoués^ ceux qui veulent être centre Paulhan. — Les Caractères. 10
el faire tout converger vers eux, et ceux qui se font volontiers satellites. Cette subordination n'est pas mauvaise en soi, malheureusement ici encore les aptitudes et les goûts ne sont pas toujours d'accord. Chez nous, il arrive assez souvent que l'enfant est le centre de la famille. Son égoïsme et sa faiblesse y contribuent, il prend volontiers ce rôle si l'on s'y prête. Dans certains milieux la femme regarde son mari comme une sorte d'intendant, de subordonné chargé de gagner assez d'argent pour lui permettre de ne rien faire, j'entends rien de bon. Dans d'autres milieux, c'est l'inverse. Il n'est pas jusqu'aux sentiments généraux et abstraits ou jusqu'aux passions pour un objet quelconque, richesse ou pouvoir, qui ne puissent prendre l'un ou l'autre des caractères que j'indique. On peut aimer son parti, sa patrie pour les servir ou s'en servir, on peut aimer ses idées, sa science pour elle ou pour soi, pour elle si on s'y dévoue sans arrière-pensée, pour soi si l'on y cherche avant tout la gloire, l'influence ou même le plaisir intellectuel ; on peut aimer Dieu pour faire son salut ou être prêt à se sacrifier pour lui, on peut même aimer avec dévouement la fortune ou la puissance, renoncer à la vie plutôt qu'à ses richesses, ne plus vouloir d'un pouvoir quelconque plutôt que de l'afl'aiblir. Les types opposés ne sont pas toujours très faciles à distinguer quand quelque événement particulier ne peut servir de pierre de touche ; d'ailleurs ils ont ceci de commun qu'ils impliquent l'un et l'autre le développement considérable d'une tendance, leur différence se marque par les rapports de cette tendance avec quelques autres.
§ 2. — Types formés par les diverses affections