‹ Les caractèresChapitre 54 sur 86 · I. — Vamour · texte numérisé non relu

I. — Vamour

Nos affections sont formées, par une concrétion singulière, de diverses tendances et de certaines images. La tendance sexuelle, par exemple, produit l'amour en se spécialisant par son association avec des sensations, des images diverses se rapportant à une même personne, et qui, à partir d'un certain moment, la mettent particulièrement en jeu. Elle se spécialise aussi en s'as-

l'amour in

sociant alors à d'autres tendances et à d'autres idées qui s'harmonisent avec les mêmes sensations et les mêmes images, amour de la beauté, sympathies diverses, amour-propre, espoir de prompte réussite, sentiment des convenances de famille ou de fortune. Si ces dernières considérations sont à peu près nulles dans les passions violentes, elles ne restent pas sans effet sur les inclinations ordinaires, les plus communes. De même pour nos autres affections. La passion d'une mère pour son fils est aussi une spécialisation d'une tendance très générale, combinée avec les sensations et les images particulières qui se rapportent à tel enfant, avec les tendances secondaires qui en dérivent et aussi avec bien des désirs très variés, et qui diffèrent d'une personne à l'autre. Ces traits synthétiques offrent toujours quelque caractère qui n'est pas dans leurs éléments et qui résulte de la synthèse même.

Au fond de toutes les tendances vitales on trouve l'impressionnabilité, au fond de toutes les tendances affectives on trouve la sympathie, qui n'est que notre impressionnabilité aux impressions des autres.

L'amour, l'amitié, les affections de famille comprennent à peu près toutes nos affections individuelles, et peuvent atteindre une très grande intensité et une prédominance marquée. L'amour a des formes variées et donne lieu à des types divers qu'il serait trop long d'analyser. Dans ses formes simples il ne comprend guère que la passion sexuelle spécialisée. Les amoureux se distinguent des erotiques en ce que l'excitation chez eux n'est pas purement sensuelle, elle est psychique, elle est aussi plus souvent spécialisée. Musset, qui a})partient au type par certains côtés de son caractère, a décrit cet amour dans plusieurs passages de ses œuvres. Chez lui il est un mélange de sentimentalisme parfois puéril et de volupté assez brutale. Lord Byron, Alfieri peuvent se rattacher au type amoureux; Michelet aussi d'après ses ouvrages sur ÏAmow et la Fenune, Son idéal à lui est une sorte de sensualité affectueuse et gourmande à la fois, relevée par un sentimentalisme moins nerveux que celui de Musset, plus chaud et plus ample, mais puéril aussi, déclamatoire et parfois étrangement attendri.

14S TYPES FORMÉS PAU LEs TENDANCES

L'amour conjugal, considéré dans sa moyenne un peu idéalisée, participe de l'amour, de ramitié et des affections de famille, c'est une synthèse des facultés affectives de l'homme. On sait qu'il peut unifier la vie et devenir la faculté dominante de certaines personnes. Il y en a des exemples fameux comme Sabinus et Eponine, ou d'autres qu'il est inutile de rappeler longuement. Au reste, il peut présenter aussi des formes diverses depuis la passion fougueuse, comme chez le duc de Bourgogne à qui l'on reprochait, au lieu d'être attaché à sa femme « par raison, par estime, par vertu et par fidélité à la religion », de l'être « par passion, par faiblesse et par entêtement^ », jusqu'à cette sympathie un peu machinale et faite de routine qu'on voit subsister parfois entre vieux époux.

Les formes les plus complexes de l'amour, celles où le désir sexuel se combine à des tendances nombreuses et élevées, à des aspirations esthétiques, comme chez quelques poètes, à des idées morales ou philosophiques, comme chez Mill, ne produisent guère de types psychologiques marqués. C'est que, en ce cas, la complexité même de la tendance empêche d'attribuer la prépondérance à l'un de ses éléments. Stuart Mill ne sera jamais un type d'amoureux malgré la persistance, la profondeur et l'élévation de son affection pour M"^^ Taylor. Le plus souvent l'amour même est un peu effacé par les tendances en un sens plus élevées auxquelles il s'associe. Dans Musset nous avions la forme égoïste du sentiment, dans Micheletilest plus altruiste, il peut aussi devenir en quelque sorte désintéressé, être un moyen en vue d'une fin supérieure.

Le type opposé au type amoureux est peu marqué, c'est le type indifférent ; mais cette indifférence peut porter sur la partie sensuelle de l'amour, et nous avons alors le type froid que nous avons vu comme opposé au type erotique ; il peut porter aussi sur la partie psychique, et nous avons alors soit une froideur complète, — Boileau était peut-être de ce type, — ou bien une sensualité pure, la gloutonnerie ou la gourmandise sexuelle sans mélange de sentiment, la brute erotique.

(1) Lettre de Fénelon au duc Oe Chevreuse, citée dans Bausset, Hisloh'e de Fénelon, 111, 119.

l'amitié 149

Page 1