II. — V amitié
L'amitié peut s'unir à l'amour, lui donner plus de constance et de durée ; prise en elle-même, elle a généralement moins d'intensité que l'amour ; cependant elle sait prendre dans la vie une grande place. Ici on ne peut que citer Montaigne, il nous a laissé une bonne description de ces affections synthétiques où le sentiment prend un aspect si frappant d'unité et d'invisibilité qu'on n'en aperçoit plus les éléments. Nous y remarquons aussi la prépondérance réelle que l'amitié peut acquérir. « En l'amitié de quoy je parle, elles (les âmes) se meslent et se confondent l'une en l'aultre d'un meslange si universel, qu'elles effacent et ne retiennent plus la cousture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aimois, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en respondant : « Parce que c'estoit luy ; (( parce que c'estoit moi. » Il y a, au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sçais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'aultre, qui faisaient en nostre affection, plus d'efforts que ne porte la raison des rapports ; je crois par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms : et nostre première rencontre, qui feust par hazard en une grande feste et compaignie de ville, nous nous trouvâmes si prins, si cogneus, si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fat si proche que l'un à l'aultre ^ »
Il est de nombreux exemples de la force de l'amitié, il en est de classiques, quelques-uns antiques et à vrai dire un peu suspects, mais d'autres irréprochables. Parfois on la voit, dans une vie, effacer l'amour. M. Véron nous dit que « la seule passion qui ait subsisté dans le cœur de Delacroix, à côté de celle de la peinture, a été l'amitié. Elle se manifestait en lui par des exaltations et des transports qui sont assez fréquents pendant la jeunesse, mais qui, d'ordinaire, se calment assez rapidement au milieu des préoccupations de la vie. L'affection de
(1) Montaigne, Es5aî5, livre I, chap. xxvii.
loO TVPKS FORMKS PAR LES TENDANCES
Delacroix est demeurée jusqu'à la fin pleine d'élans pour les amis de la première heure... L'amour tient dans sa vie infiniment moins de place que l'amilié ^ »
A côté de cette affection chaude, de cette sympathie d'ensemble, il y a d'autres formes d'amitié, mais moins fortes et moins capables de dominer l'esprit et de diriger la vie, ce sont celles qui reposent sur une communauté de goûts, sur des aspirations partagées. Au plus haut degré nous avons une sorte de communion intellectuelle sympathique. C'est elle qu'a dépeinte Renan, et il s'est montré un peu injuste, non pour la camaraderie vulgaire, mais pour des formes élevées de la sympathie. « Le lien de profonde affection, dit-il, qui s'établit ainsi entre M. Berthelot et moi fut certainement du genre le plus rare et le plus singulier... Notre amitié fut ainsi quelque chose d'analogue à celle des deux yeux quand ils fixent un même objet, et que, des deux images résulte au cerveau une seule et même perception. Notre croissance intellectuelle était comme ces phénomènes qui se produisent par une sorte d'action de voisinage et de tacite complicité. M. Berthelot aimait autant que moi ce que je faisais; j'aimais son œuvre presque autant qu'il l'aimait luimême -. » L'amitié ainsi comprise est subordonnée — comme l'amour peut l'être — à des tendances différentes, elle participe à leur élévation, comme dans le cas que je viens de citer, ou, plus souvent, de leur vulgarité, comme dans la camaraderie des réunions de joueurs, de chasseurs ou de gourmets, encore qu'elle puisse valoir plus ou moins que les tendances auxquelles elle s'associe si la subordination n'en est pas très étroite.
A côté des afï'ections qui sont fondées sur l'égalité il faut indiquer celles qui sont fondées, au contraire, sur l'inégalité et que le mot amitié ne peut désigner que tant que cette inégalité n'est pas très grande. Au delà c'est le respect, le dévouement, l'enthousiasme, mêlé à de l'affection, de l'amour qui ne prend dans notre langue aucun nom particulier. Gœthe et Eckermann peuvent s'appeler amis, mais non Napoléon et le capitaine Coignet. Cependant les différentes formes de ce sentiment,
(1) E. Véron, Eugène Delacroix, p. 86 et 90.
{2) Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Voir p. 333-340.