‹ Les caractèresChapitre 57 sur 86 · III. — Les affections de famille · texte numérisé non relu

III. — Les affections de famille

Les affections de famille sont un composé de sympathie, d'habitude, de préjugé, d'obéissance à des conventions sociales

(1; Les cahiers du capitaine Coignet, publiés par Lorédaii Larchey.

et de tendances naturelles parfois très fortes. J'ai déjà parlé de Tamour conjugal. L'affection des enfants pour les parents et des parents pour les enfants peut être extrêmement vive. Il est très fréquent que l'amour de l'enfant soit, à un moment donné, la tendance dominante de la mère, sa personnalité presque entière. Les animaux les plus timides ou les plus indifférents exposent parfois leur vie pour leurs petits. La femme préfère plus d'une fois son enfant à son mari. J'ai entendu une jeune femme dire avec force et ironie à son mari qui se plaignait, à propos d'une circonstance d'ailleurs insignifiante, d'être négligé pour son enfant : a Tu te crois peut-être aussi intéressant que lui ? » Il est vrai que son amour conjugal n'allait point jusqu'à la passion. Les mères sont souvent héroïques. « Je me souviens, dit le docteur Alibert, d'avoir vu à Paris une malheureuse femme dont l'enfant succombait aux plus cruels symptômes d'une variole confluente'. Il est dans le cours de celte maladie une affreuse période qui réclame les soins les plus attentifs. Cette tendre mère, s'abandonnant à tous les mouvements de son cœur, suçait avec ses propres lèvres l'éruption hideuse qui consumait son malheureux enfant ; elle veilla pendant plusieurs nuits près de son lit sans que sa santé en éprouvât la moindre atteinte ; elle l'arracha des bras de la mort*. »

La vivacité que peut acquérir l'affection maternelle est bien connue, il suffit de rappeler ici M'^^ de Sévigné, assez peu passionnée en général ; toute sa correspondance nous montre la violence de cette affection et son caractère dominant. Les pères sont généralement un peu plus froids, au moins en apparence, moins absorbés par les enfants. Cependant il ne manque pas de parents qui vivent surtout pour eux. Leur affection se marque, comme toutes les affections vives, par un aveuglement obstiné à l'endroit de leurs enfants, et cet aveuglement est partagé assez souvent parune partie d'une famille et se retrouve, retourné, chezune autre qui dénigre aussi facilement que la première loue.

C'est généralement pour lui que les parents aiment leur

(1) Alibert, Physiologie des passions, II, 506.

LA FAMILLE ili3

enfant, pas toujours, pourtant, et surtout pas en toutes choses, car il se joint assez souvent à rafTeclion, de Torgueil, de la vanité, de la coquetterie, parfois le plaisir physique des caresses. (Bain attribue au contact doux et chaud de la peau de l'enfant une partie de l'amour maternel, mais il confond peutêtre un peu un excitant et une cause.) C'est pour lui aussi que l'enfant aime ses parents, au moins dans le premier âge. Ainsi tout le monde s'entend. Plus tard les choses peuvent changer; on voit des fils ou des filles refuser de se marier pour ne pas se séparer de leurs parents, leur consacrer leur vie.

Les autres affections de famille pâlissent quelque peu à côté de l'amour maternel. L'affection fraternelle peut être, toutefois, un trait dominant du caractère. On se rappelle le mot de cette femme des temps antiques qui aima mieux sauver son frère que son mari, et donna pour raison qu'elle pouvait trouver un autre mari, avoir d'autres enfants, mais jamais un autre frère. Peut-être marque-t-il autant de froideur conjugale que d'affection fraternelle. Eugénie de Guérin représente bien le type de la sœur, et il est à remarquer qu'elle compare son affection à celle d'une mère ; son frère mort, elle continue à lui écrire son journal : « à Maurice mort, à Maurice au ciel ». « Mon âme, dit-elle, vit dans un cercueil. Oh ! oui, enterrée, ensevelie en toi, mon ami ; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte à tout bonheur, à toute espérance ici-bas. J'avais tout mis en toi, comme une mère en son fils ; j'étais moins sœur que mère ^ »

L'amour de la famille peut devenir une forme d'affection abstraite et générale, lorsque les gens qui seraient indifférents ou désagréables sont aimés, sans autre raison, parce qu'ils sont de la famille. Gela n'est pas rare, et vient en partie du contact plus fréquent, de la solidarité sociale, en partie du préjugé.

Gomme types opposés nous avons encore l'indifférence, la froideur, la sécheresse. Il est rare que la froideur pour la famille n'accompagne pas une froideur générale ; cependant cela se produit accidentellement, par réaction, chez les gens à senti) Eugénie de Guérin, Journal et fragments, 281-282.

liments assez vifs qui sont gênés, contrariés par leur famille, ce qui n'est pas rare. Je n'ai guère vu d'exemple d'indifférence complète pour la famille, et plutôt que de l'indifférence on trouverait ici l'opposition et la lutte, à moins qu'il n'y ait eu, peut-être, une très longue séparation ; mais chez les uns l'amitié ou la camaraderie sont aussi fortes que les affections familiales, et même ils en tirent parfois vanité ; chez d'autres, au contraire, l'affection ne se développe guère que dans le cercle de la famille et, en dehors, ne dépasse guère une vague sympa thie.

J'ai déjà fait remarquer que les rapprochements, les facilités de relations, même les ressemblances intellectuelles et morales, peuvent être des causes de discorde aussi bien que des raisons d'harmonie. Et sans doute il est vrai de dire que toutes nos affections sont généralement — sauf le cas de pureté exceptionnelle — des mélanges de sympathie et d'antipathie, en des proportions variables, de telle façon que l'une ou l'autre domine plus ou moins. Cela est vrai de nos indifférences, quaîid elles résultent d'un équilibre et aussi de nos haines. Je sens très bien que chez les gens que je n'aime pas, il y a souvent des choses qui me plaisent, et des personnes que j'aime ont des traits de caractère ou d'intelligence que je n'aime pas. Ces oppositions sont quelquefois masquées parce que l'on donne à l'ensemble des sentiments la couleur de l'impression dominante, et que l'on ne fait guère attention qu'au résultat, mais il est des moyens de les faire ressortir. Et si, par exemple, on se brouille avec un ami, il vous revient facilement de petites impressions pénibles que l'on n'avait pas remarquées et l'on s'émerveille d'avoir pu si peu en tenir compte. C'est encore un tour de l'association systématique insuffisamment élargie.

CIIAPITRr. II

LES TYPES FORMÉS PAR LA PRÉDOMINANCE DE TENDANCES AYANT POUROBJET DES COLLECTIVITÉS

•Après l'amour des individus, il faut considérer comme principe directeur de la conduite, l'amour des groupes sociaux. Il donne naissance à quelques types qui peuvent devenir assez unifiés.

Les sentiments de famille peuvent s'abstraire et se coordonner, former un système; il est des gens qui poussent très loin l'esprit de famille, ils considèrent beaucoup plus la famille que l'individu même dans leur appréciation d'une personne. Cette tendance s'est trouvée très forte dans certaines régions et à certains moments. Je me borne à rappeler les sentiments particuliers que supposait et que développait l'antique organisation de la gens', ou bien encore les différents systèmes de communauté familiale-. Sans remonter si haut ou sans aller si loin, il y a quelque temps, dans les Cévennes, l'esprit de famille était très puissant. Je me rappelle cette réflexion faite au sujet d'une jeune femme dont le mari était joueur et débauché : « On ne peut pas dire qu'elle ait fait un mauvais mariage, elle est entrée dans une bonne famille. )> Il ne s'agissait pas ici des avantages de fortune ou autres que le mari pouvait espérer, mais simplement de la valeur de cette famille, valeur qui supposait une certaine aisance, un certain rang social, de la considération et une honnêteté générale. A côté de la famille, au-dessus ou au-dessous, d'autres

M) Voyez Fustel de Coulanges, La Cité antique. Sumuer Maine, L'Ancien droit.

\^1} Laveleye. De la propriété et de ses formes primitives. Paris, F. Alcan.

'oô TYPES FORMÉS PAR LES TENDANCES

groupes sociaux sollicitent notre intérêt et peuvent donner une direction à notre vie. L'esprit de coterie domine bien des gens, l'esprit de parti aussi; — il y a sans doute ici un sentiment souvent égoïste, mais l'altruisme n'est pas introuvable. Le sentiment de solidarité dans un groupe peut être assez fort pour faire passer sur bien des inconvénients personnels. De récents scandales politiques ont pu en donner de bons exemples ; je ne parle pas des articles de journaux dont l'interprétation pourrait être discutée, mais en causant avec diverses personnes on reconnaît facilement la préoccupation constante de l'honneur ou de la prospérité du parti, d'une certaine solidarité de ses membres. Tout en étant indigné contre ceux qui en ont compromis le bon renom, on en veut surtout à ceux qui ont permis de reconnaître leurs fautes. J'ai entendu assimiler un parti à une famille qui cache aux étrangers les erreurs de ses membres. Le changement d'attitude est bien notable aussi dès qu'il s'agit d'un membre d'un groupe rival. Cette influence dominatrice de l'esprit de parti agit aussi bien sur les sentiments que sur l'intelligence.

Dans le même genre de sentiments il faut ranger Tespi'it de corps, plus ou moins puissant, selon les rapports des membres de ce corps; il faut y ranger aussi le dévouement aux intérêts d'une classe sociale. Des gens passent leur vie à essayer d'améliorer le sort des classes souffrantes, de les relever, de les moraliser ou de les instruire. Le fondateur du familistère de Guise, Godin, commence par être un simple ouvrier ; de très bonne heure il rêve de relever la situation des travailleurs, il fonde une industrie, gagne des millions, intéresse ses ouvriers à son œuvre, leur assure la participation aux bénéfices, les secours en cas de maladie, la retraite pendant la vieillesse, il organise enfin en association légale l'Association familistérienne, après vingt ans d'existence réelle de cette dernière, et à sa mort lègue à la Société du familistère toute la portion de sa fortune dont la loi lui permettait de disposer. Owen et quelques autres nous ont laissé de pareils exemples. Les philanthropes appartiennent encore au même type social.

Le patriotisme est une autre forme de ce type, supérieure à

Page 1