LES PATRIOTES, LES HUMAMTAIUES
quelques égards, inférieure à d'autres, de compréhension généralement plus grande en fait, mais logiquement plus étroite que certains autres sentiments collectifs. L'amour de la patrie peut être une tendance très forte et très caractéristique, surtout en certains temps. Il suppose quelque opposition des nations — et toutes nos affections impliquent à la fois d'un côlé des convergences, de l'autre des oppositions d'intérêts, de croyances ou de sympathies — s'endort lorsqu'elle diminue et ne naît pas chez les gens que les conditions de leur vie ou leur nature psychique empêchent de remarquer ce conflit. L'amour de la patrie peut très bien aller jusqu'à déterminer le sacrifice de la fortune ou de la vie, cependant il ne faudrait pas prendre pour des patriotes convaincus tous ceux qui s'exposent pour leur pays ; on doit faire la part de l'influence sociale, de l'imitation, de l'entraînement, d'un sentiment vague et puissant du devoir, de l'amour des hasards, de l'ambition, de la crainte, de la honte de la désertion ou de la peur de ses conséquences. Il arrive assez souvent que le patriotisme s'unit au dévouement pour un homme en qui l'on croit voir une sorte de personnification de la patrie. Napoléon, par exemple, et à d'autres degrés, Gambetta, Boulanger.
L'amour de l'humanité existe plutôt sous forme idéale comme aspiration vers une organisation générale des hommes, ou comme respect de ce qui fait la qualité d'homme, que comme affection pour l'ensemble des êtres humains. Aussi bien ne saurait-il guère se produire ainsi puisque cet ensemble n'existe pas. L'humanité est une collection plutôt qu'une synthèse de groupes. L'humanitaire, entendu en un sens, est peut-être un type futur, peut-être est-il un type passé si les hommes, à l'origine, ont eu à se réunir pour lutter contre la nature ou les animaux ennemis, il n'est guère un type actuel.
Gomme types opposés nous n'avons rien de bien marqué; d'une manière générale nous retrouvons les types déjà vus, les indifférents, les égoïstes, les caractères froids. Gependant il n'est pas rare de voir naître, par réaction, des traits de caractère spéciaux que nous pouvons opposer aux patriotes ou aux hommes de parti, mais il est exceptionnel que ce trait devienne
ioS TYPES FORMÉS PAR LEJ. TENDANCES
la dominante d'un esprit et dirige la vie. Il ne manque pas d'hommes qui ne s'intéressent guère à la politique, par exemple. On n'a qu'à remarquer, dans chaque élection, le nombre des électeurs inscrits qui se sont abstenus. Sans doute cette abstention provient de causes multiples, mais il faut y compter l'indilTérence pour les partis. Encore plusieurs votent-ils qui sont assez peu attachés à leur groupe, comme l'indiquent les variations du nombre de voix obtenues par les divers partis lorsque la forme du gouvernement vient à changer, — et je sais bien aussi que plusieurs causes y contribuent, — ou même qui sont dégoûtés de l'esprit de parti, mais qui, par discipline, faiblesse, ou simplement parce qu'ils craindraient pire encore, se décident à faire acte de citoyen. L'antipatriotisme peut naître de sentiments froissés ; on en a eu un exemple il y a quelques années, chez un Français qui a légué ses biens à l'empereur d'Allemagne, je crois ; il peut être une réaction contre les excès d'un patriotisme inintelligent ; il peut aussi provenir d'idées générales très élevées, un peu prématurées seulement. Tous les sentiments que nous venons de voir sont susceptibles de prendre une forme égoïste ou altruiste, on peut servir un parti ou se servir de lui et y être très attaché dans les deux cas. On peut aussi aimer sa patrie pour les avantages qu'elle nous donne sans être prêt à lui rien sacrifler. D'une manière générale, il y a un mélange des deux formes de sentiments.