LES AVARES, LES GENEREUX
la morale humaine, et, malheureusement, ne se prive pas suffisamment de la contredire. Il est assez intéressant de voir les efforts tentés parfois pour amener une conciliation des devoirs. M. Brouardel, dans un livre sur le Secret médical, a montré toute la rigueur du devoir professionnel, et il penche sans doute un peu de ce côté; cependant il déploie beaucoup d'ingéniosité pour ne pas le mettre en contradiction avec les devoirs de l'homme, et ce n'est pas toujours aisé.
Au type professionnel en qui dominent les goûts et les habitudes mentales delafonction et la soumission aux devoirs qu'elle impose, peut s'opposer le type de ceux qui n'aiment pas leur métier ou qui n'en veulent pas remplir les obligations. Dans la première catégorie, ceux dont le métier contrarie les goûts et aussi ceux qui ont a priori quelque répugnance pour tout métier quel qu'il soit, qui craignent de se classer, de se spécialiser, de se déformer psychiquement, qui désirent garder en eux, sans y renoncer jamais expressément, des aspiralionsdont beaucoup — ils ne doivent pas s'y tromper — ne seront jamais satisfaites. Dans la seconde, ceux qui manquent au devoir professionnel, soit par cupidité, envie, jalousie, soit, plus rarement, pour obéira une morale qu'ils estiment supérieure.
§ 3. — Les avares — les économes — les généreux
les prodigues
La plupart des passions sociales concrètes peuvent être désignéespar le mot d'ambition. L'ambition est, à des degrés divers, un désir d'augmenter notre personnalité, de grandir son rôle, de lui donner une place plus vaste dans le milieu social, de rattacher à elle un plus grand nombre d'éléments sociaux. Être glorieux c'est devenir le centre vers lequel convergent les pensées de milliers d'individus. Être riche c'est rattachera nous comme à un centre les ouvriers qui fabriquent ou bâtissent pour nous, les marchands qui nous vendent l'objet de nos fantaisies, les industriels qui l'ont inventé ou perfectionné, les chemins de fer qui le transportent, et plus la richesse est grande, plus est grande l'importance; Tor amassé est le symbole du pouvoir do
jouir soi-même, du pouvoir aussi de faire travailler les autres et de profiter de leur travail. Être puissant, c'est devenir l'arbitre des individus et des nations, c'est faire dépendre de nous la paix et la guerre, la tranquillité, le bonheur, la richesse des peuples. Et cet agrandissement social du moi il arrive qu'on le convoite pour servir une idée, ou pour servir les hommes, mais bien que ces sentiments paraissent exister assez souvent, ils semblent bien inférieurs en force au simple désir égoïste.
L'amour de la richesse, l'avarice, la cupidité forment un pre-. raier groupe. Il est assez naturel d'aimer l'argent, puisque aussi bien il est actuellement une condition de tous nos plaisirs, ou de presque tous, depuis les plus bas jusqu'aux plus nobles ; mais lorsque ce désir est prépondérant ou simplement très fort, il devient une caractéristique assez importante.
Plusieurs groupes encore ici : d'abord ceux qui aiment l'argent pour en jouir, qui veulent gagner beaucoup pour beaucoup dépenser. Ceux-là peuvent être avides, peu scrupuleux, mais ce qui domine en eux c'est moins le goût de l'or que l'amour des plaisirs : la force du premier n'est qu'un indice de l'intensité du second.
D'autres, au contraire, aiment l'argent pour lui-même. La première forme du type peut conduire à celle-ci, le moyen devient fin. La crainte de la spécialisation intervient encore ; choisir un emploi de son or comme choisir un emploi de ses forces intellectuelles ou affectives, c'est renoncer à tous les autres. L'achat d'un objet ou d'un plaisir est généralement une de ces transformations de forces où il ne peut pas y avoir de conversion réciproque. Aussi quelquefois devient-on plus économe en devenant plus riche, quand le choix des dépenses s'accroît. Voilà un des chemins pour arriver à l'avarice, et l'on ne s'arrête pas toujours en route. En certains cas aussi la passion de l'or semble arriver immédiatement, sans cause appréciable, et presque sans raison, par une sorte de synthèse spontanée. Il suffirait d'ailleurs à la richesse d'être un symbole de pouvoir et de jouissance, tous les symboles sont adoréspour eux-mêmes et sans qu'on leur demande rien.
On peut aimer l'or pour soi, pour les autres même, on peut
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aussi l'aimer pour lui, renoncer pour lui à toutes les commodités de la vie, à la vie même. Ce n'est plus l'individu qui est le centre du système passionnel, c'est l'or, c'est-à-dire la tendance vers la richesse, et ceci se réduit à un défaut de l'équilibre psychique.
Cet équilibre est souvent compromis. « Je me souviens, dit Alibert, d'une vieille de quatre-vingt-douze ans qui, suffoquée par le râle de l'agonie, agitait encore un bras pour demander les clefs de ses coffres-forts ; elle les fit placer sous le coussin qui soutenait sa tête défaillante, et sur lequel elle était sur le point de rendre le dernier soupir^. » Ici la passion survit presque au reste de l'être, en quelques cas elle contribue à le détruire. M. Le Bon cite un homme, sans enfants, ayant un revenu annuel de plus de cent mille francs, n'en dépensant pas dix, malade, et s'astreignant à un travail considérable et nuisible pour économiser les maigres appointements d'un commis. « J'ai eu plusieurs fois occasion de causer avec lui, dit M. Le Bon, et de lui faire remarquer qu'au lieu de se priver pour accroître une fortune dont hériteront forcément des individus qui lui seront entièrement indifférents, il serait plus sage de mener une existence plus large, de ne pas se fatiguer par un travail manuel inutile, de donner enfin à sa santé les soins nécessaires. )> Sa réponse invariable a toujours été celle-ci : « Vous avez bien raison, et je me le suis dit bien des fois, mais changer mon genre d'existence serait plus fort que moi, je n'éprouve de plaisir qu'à faire des économies. » Il continuera ainsi jusqu'à la tombe, avec la claire conscience que le sentiment qui le pousse à amasser, loin de lui être utile, n'aura pour conséquence que d'abréger ses jours ^ . »
Subdivisons autrement le type, nous distinguerons la cupidité qui est la passion d'acquérir, et l'avarice qui est la passion de garder. Ces deux passions sont souvent réunies, et la cupidité n'existe guère seule que chez celui qui gagne pour dépenser. Mais la passion de garder l'emporte sur la cupidité chez l'avare classique qui cache son argent au lieu de le faire valoir. L'une
(1) Alibert, Physiologie des passions, I. 33.
(2) Gustave Le Bon, Notes sur l'élude du caractère, Revue Philos., IV, 509.
et l'autre peuvent être une simple exagération de l'économie, le résultat non pas de la soif de l'or, mais de la crainte de la misère, de la prévoyance excessive. Aussi s'accommodent-elles de toutes les situations de fortune.
Le type négatif prend aussi deux formes différentes, le désintéressement et la prodigalité. La prodigalité s'oppose à l'avarice, non à la cupidité. -Associée à des sentiments altruistes, elle donnera le type généreux, et si elle est contenue dans de raisonnables limites, elle perdra son nom de prodigalité. Une forme fausse de la générosité peut aussi provenir de l'amourpropre, du désir d'étonner, d'éblouir par son luxe et ses bons sentiments. Le prodigue égoïste existe aussi. Souvent la prodigalité se spécialise : tel sera très généreux avec ses amis qui mettra sa famille à la portion congrue; tel autre, qui aime la lecture, hésitera pour acheter un livre de trois francs et ne regrettera pas la grosse somme que lui coûtera un costume.
Le désintéressement s'oppose à la cupidité comme à l'avarice. Il suppose peu de souci de l'argent, peu de goût pour en acquérir. Il peut être passif, pour ainsi dire, lorsque la prédominance de telle ou telle passion empêche l'individu de s'occuper d'accroître sa fortune, actif si l'on évite les occasions de gain ou si l'on n'en profite pas. « On sait, dit Alibert, que le célèbre docteur Roussel jouissait d'un revenu très modique. Je lui demandais un jour pourquoi il négligeait d'aller prendre les quartiers échus de la pension que lui faisait un ministre, a Mon ami, me répon- (( dit-il, je crains d'avoir trop d'argent; nous passons si vite (( sur la terre ^ ! »
Delacroix, qui fut obligé de se préoccuper des soucis matériels de la vie et qui écrivait à trente-trois ans : « Il n'y a pas de pire situation que de ne savoir jamais comment on dînera dans huit jours, et c'est la mienne, » montra toujours du désintéressement, de la générosité, une grande délicatesse, de la susceptibilité même dans les questions d'argent. Apprenant un jour que Troyon venait d'acheter une toile de lui, en témoignage du plaisir que lui fit cette nouvelle, il lui envoya un autre
(1) Alibert, Physiologie des passions, I, 37.