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L AMOUR DE LA GLOIRE 4G

là il avait été gai, et n'avait donné aucun signe de désordre intellectuel '. »

Le sentiment de l'honneur est une forme particulière de l'amour-propre, il a quelque chose de plus élevé, il se rapportera à la réputation d'honnêteté, de probité, de moralité. Mais la distinction n'est pas facile à faire; l'honneur professionnel relève bien de l'amour-propre, l'honneur humain peut en être distingué. Peut-être la forme diiïère-t-elle plus que le fond. Le sentiment de l'honneur serait plus réservé à la fois, plus vif, })lus élevé, plus digne. Mais les distinctions absolues ne sont pas possibles.

Le souci du point d'honneur, dont l'importance historique et même actuelle est grande, est plus spécialisé. Tout est symbolique dans notre société. Comme il y a des diplômes constatant une instruction'qu'on se hâte généralement de perdre dès qu'on possède le signe qui atteste qu'on l'a acquise, il y a aussi des symboles d'honnêteté. On met son honneur à ne pas commettre telle ou telle vilenie, cela est une garantie d'honorabilité et signifie que vous êtes un homme qu'on peut fréquenter, à qui on serre la main. Par exemple il ne faut pas tricher au jeu, mais ceux qui auraient en horreur cette fraude ne s'abstiennent pas toujours avec le même scrupule d'actes, peut-être pires, plus nuisibles et tout aussi vils. Il est assez curieux qu'un acte aussi fréquent que le mensonge ait été pris comme symbole d'infamie. Il n'est pas permis de supporter un démenti, mais qui parmi les plus chatouilleux sur le point d^honneur, et même parmi les plus honorables, ri n jamais dit un mensonge? Ceux-là sont sûrement bien rares, et c'est le danger de la morale symbolique d'en arriver à être moins sévère pour Pacte lui-même que pour le fait de s'en laisser accuser. C'est le triomphe de l'amour-propre, de l'opiilion et aussi de l'individualisme. Philosophiquement cela pourrait passer pour une application singulière — et généralement inconsciente — des principes de l'idéalisme subjectif. Ce n'est pas au reste que ce symbolisme n'ait aussi quelques avantages, il donne à la morale une certaine crânerie, une élégance

(I) Marc, Examen médico-légal des causes de la mort de S. A. R. le prince de Condé. Annales d'hygiène publique et de médecine légale, 1841, p. 230.

qui ïi'est pas absolument essentielle et qu'on pourrait remplacer par des équivalents supérieurs, mais qui a son charme et son utilité, il crée pour ainsi dire un idéal moral réduit, à la portée de ceux qui n'en accepteraient pas un autre. Cet idéal rachète un peu la pauvreté du fond par la netteté de la forme, il peut au moins donner ce sentiment que la vie commode n'est pas le dernier but de l'homme, et développer ainsi la contrainte sur soi et la force d'àme.

L'amour de la gloire diffère de tous ces sentiments par l'ampleur de l'ambition. L'amour-propre, le sentiment de l'honneur peuvent se contenter de l'approbation et de l'estime d'un petit nombre de gens, et n'exigent pas l'admiration. Pour l'amour de la gloire, l'estime ne suffit plus guère et l'élargissement indéfini du cercle des admirateurs est nécessaire à sa satisfaction. Il y a tous les intermédiaires, le désir et le soin de la réputation plus ou moins étendue et plus ou moins brillante ; depuis la « gloriole locale » jusqu'à l'universelle célébrité, les degrés sont nombreux et la foule des ambitieux s'y presse. Sous sa forme la plus élevée, la gloire littéraire, militaire, scientifique ou philosophique répand à travers le temps et l'espace les idées, les imaginations, l'esprit qui se reflète comme dans un miroir — un miroir qui déforme beaucoup — dans l'esprit des contemporains et de la postérité et en fixe, d'une manière plus ou moins durable, l'orientation. Le contraire même de la gloire, la célébrité infamante, fait de celui qui en est l'objet un centre de répulsion sans doute, mais d'attraction aussi et d'influence sur ceux qui le considèrent, soit pour agir autrement, soit, par réaction, pour l'imiter.

Il est naturel que l'amour de la gloire soit d'un usage moins fréquent que l'amour-propre, il est à la portée de moins de gens. Chez un assez grand nombre, il brille un moment à l'âge des illusions, puis il s'éteint ou se transforme en dédain pour l'opinion des autres. Chez ceux mêmes qu'il domine, il est rarement pur, il s'associe à des sentiments désintéressés, à l'amour du beau, au désir d'être utile, mais aussi à des sentiments égoïstes, à l'amour des plaisirs, au désir de dépasser ses rivaux. Mais les sentiments qui inspirent de grandes actions y sont souvent

LES MODESTES ili

associés. L'amour de la patrie l'emporta, disait-on de Cicéron, et l'immense désir des louanges. Cela conviendrait à bien d'autres.

Si l'amour de la gloire est forcément assez rare, il est très puissant dans certaines âmes. Les littérateurs, les militaires y sont fort sensibles. Il suffira de rappeler ici Napoléon, Balzac, César.

La fatuité, la vanité, l'orgueil, la fierté sont des formes particulières ou des dérivés de l'amour-propre et de la soif de la gloire. Ces sentiments supposent, en général, un retour sur soi, la conscience de certains avantages, relativement insignifiants, dans la fatuité et la vanité, plus considérables dans la fierté et l'orgueil, avec une manière particulière de les apprécier ou de les faire apprécier des autres, avec plus de légèreté, de contentement de soi, d'assuiance dans la fatuité, de naïveté dans la vanité, de hauteur dans l'orgueil et de réserve dans la fierté. Ces deux derniers sentiments peuvent même conduire au dédain de l'opinion d'autrui suffisamment complété par l'estime de soimême.

Nous voyons donc ici un type négatif se dessiner en opposition au type de l'amour-propre et de l'amour de la gloire. Ceuxlà s'y rattachent qui renoncent à l'approbation des autres et à l'admiration pour ne pas perdre leur propre estime. Quelques écrivains en ont donné l'exemple et ont préféré l'obscurité relative à l'imitation des genres qui donnent le succès. Ceci ne les empêche pas de désirer la gloire, mais ce désir, s'il existe, n'est pas le plus fort, il cède aux tendances littéraires personnelles ou à l'orgueil.

Le cynismeestencore un amour-propre retourné plutôt qu'un manque d'amour-propre. Il consiste souvent à étaler ce qui doit choquer les autres. Sous sa forme simple et pure il pourrait bien marquer l'indifTérence complète à l'approbation et au blâme d'autrui, ce qui supposerait l'orgueil ou bien cette grande intensité des sentiments qui ne permet pas à des considérations quelconques d'en arrêter l'expansion. Mais le cynisme s'accompagne souvent du plaisir d'étonner, de scandaliser, et, en somme, d'occuper les autres de soi, il se rattache alors à l'amourpropre.

d72 TYPES FORMÉS PAR LES TENDANCES

Sous le nom crhumilité ou de modestie on a o.onfonda plusieurs manières d'être très distinctes. C'est l'apparence qu'on caractérise plus que la réalité, l'apparence qui consiste àne pas travailler, à ne pas intriguer pour étendre sa réputation. Or, à cet égard l'orgueil, le dédain, la paresse, l'indifférence, la crainte d'un échec, la mauvaise opinion de soi, peuvent prendre le même aspect. Plusieurs de ces tendances peuvent se réunir aussi. En tout cas, nous avons bien chez ceux qui n'aiment pas à se mettre en avant un type opposé à l'amour de la gloire, et non à l'amom'-propre, mais ce type est très superflciel et se retrouve dans des caractères différents ou opposés.

Même parmi ceux qui n'aiment pas la gloire, il faut distinguer. Les uns n'y pensent pas, leurs conditions d'existence ne leur permettent pas ce désir; chez d'autres, l'amour de la tranquillité domine, certains sont gênés par les louanges, même s'ils les croient méritées, et j'ajouterai volontiers, surtout s'ils les jugent insuffisantes ou appliquées sans discernement. D'autres ont un but supérieur auquel ils se dévouent, ou l'approbation de Dieu à conquérir. Comme nous ne pouvons sortir de nous-mêmes, ceci se ramène, au point de vue psychologique, à la prépondérance de nos propres opinions ou de nos tendances sur nos représentations de l'opinion des autres, et les sentiments qui s'y rattachent.

L'humilité est une sorte de diminution, parfois volontaire, de notre personnalité dans notre propre opinion ; elle peut admettre soit le dédain de la gloire, soit, au contraire, l'estime de la célébrité avec l'idée qu'on n'en est pas digne.

V Imitation de Jésus-Christ nous a laissé un idéal de renoncement au monde avec le mépris de l'honneur et de la réputation. Yoici comment l'auteur y fait parler le Christ :

« Élevez votre cœur vers moi, et les mépris de la terre n'auront rien qui vous afflige...

(( Innocent de ce qu'on vous impute, pensez que ce doit être un bonheur pour vous de le souffrir en vue de Dieu.

« N'est-ce pas le moins que vous ayez parfois quelques paroles à supporter, puisque vous ne pouvez encore supporter de plus rudes coups ?

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