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LES MYSTIQUES

tendance abstraite et d'une tendance concrète. Des gens ont besoin, pour s'attacher réellement à une idée, à un devoir, à une forme sociale, d'avoir quelqu'un qui la représente. Ce besoin les pousse à chérir, à acclamer un homme qu'ils ne connaissent pas, mais qui incarne la république, la monarchie, la patrie, une idée qui leur est chère. Ce n'est nullement la personnalité particulière qui les intéresse, ils voient surtout en elle un symbole, transitoire comme individu, mais essentiel comme symbole, et ne comprendraient pas plus l'individu sans l'idée que l'idée sans l'individu. Ce sentiment se rattache par de nombreuses transitions à l'alTection, à l'enthousiasme pour un grand homme conduisant à accepter et à aimer ses idées ; les élémentssont les mêmes dans les deux cas, mais leur importance relative varie et la prépondérance se déplace. Cette prépondérance peut aussi bien être plus ou moins marquée et devenir nulle ou à peu près. Les passions abstraites ont souvent plus de vivacité sous cette forme, et toujours moins de pureté. Les femmes, les enfants, les imaginatifs, les sensitifs la présentent plus fréquemment.

Dieu étant conçu comme un principe universel et comme la perfection absolue, le sentiment religieux rentre dans les tendances générales, supra-sociales ; il caractérise la forme concrète de l'amour du bien, de l'harmonie du monde, et cette forme varie encore avec les diverses façons de concevoir et d'aimer la divinité. La tendance à concrétiser peut se manifester aussi par Tassociation au sentiment religieux de tendances humaines : l'enthousiasme ou l'all'ection pour ceux qui, sur la terre, représentent le Tout-Puissant. La vénération, le respect, l'obéissance envers un prêtre, un prédicateur, l'amour même peuvent avoir ainsi une portée générale assez marquée. Mais le sentiment perd parfois en pureté ce qu'il gagne en intensité ou en précision.

Les mystiques adressent leur amour à Dieu, et nous trouvons chez eux, chez les grands au moins, le besoin de l'idéalité et aussi le désir de s'adresser à une personne; une loi abstraite ne leur suftirait pas. Chez presque tous les croyants il reste beaucoup d'amour terrestre dans l'adoration parfois, chez les Paulhax. — Les Caiaclùres. 13

mystiques, des traces de sensualité. La conversion de l'être n'est pas complète, et çà et là des éléments se mêlent, quelque peu purifiés par la direction générale du sentiment, l'ainoiir dcDieu, qui conviendraient mieux encore à des passions plus humaines.

Sainte Thérèse est le type le plus connu de l'ardeur mystique. « L'ineffable beauté de Iésus-Ghrist, dit-elle, m'a t'itit une telle impression qu'elle m'est toujours présente, et il n'y a pas lieu de s'en étonner puisque suffisant pour cela de l'avoir veu une seule fois, que ne doit point opérer dans mon âme le bonheur d'avoir tant de fois été honorée d'une si extrême iHveiii'^ » L'amour, l'extase, le désir de perfection, la tendance à matérialiser, à se représenter la divinité sous une forme concrète, sont les éléments essentiels du mysticisme ; on les aperçoit tous clairement, dans ce passage — et dans d'autres : « Je dis donc que la Divinité est comme un diamant d'une beauté inc(»mparable et beaucoup plus grand que n'iest le monde, ou comme un miroir tel que i'ay représenté l'âme qui me paraissoit dans une autre vision, excepté que la matière en est plus précieuse et plus transparente que l'on ne se peut imaginer et que toutes nos actions se voient clairement dans ce miroir parce que surpassant en grandeur comme ie I'ay dit, tout ce qui est dans le monde, nul obiet ne lui sçauroit estre caché.

« le ne pus sans un grand étonnement voir en cet instant tant de choses représentées dans ce diamant admirable et ne sçaurois me souvenir sans une extrême douleur des horribles taches que mes péchés imprimoient dans celte glace si pure et si claire. La confusion que i'en eus me mist en tel état que ie ne sçavois que devenir, et ie ne comprends pas comment ie la pouvois supporter^. »

Chez Marie d'Agreda la passion divine se développe dès l'enfance et se fortifie. En elle les désirs de trouver et de servir Dieu « augmentèrent si fort, que ne pouvant plus les contenir dans son cœur, elle s'adressa à son confesseur et lui dit qu'elle souhaitoit ardemment de servir Dieu et qu'elle le prioit de lui enseigner comment elle le devoit faire. C'était un homme fort

(1) Les Œuvres de sainte TAérèse, traduction de Arnaud d'Andiily, I, 141.

(2) Ici, 269.

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