‹ Les caractèresChapitre 7 sur 86 · PRÉFACE DE LA DEUXIÈME EDITION XIÎI · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME EDITION XIÎI

des formes pour des causes », de méconnaître laréalité que partage un peu artificiellementla vieille division des faits psychologiques, et de ne pas apercevoir la vie mentale dans sa richesse et sa complexité. Mais d'autre part, si les classes de phénomènes psychiques sont des abstractions, elles ne sont pas de l'ordre le plus élevé, on ne s'élève pas avec elles aux plus hautes généralisations et Ton néglige les grandes formes essentielles qui sont les caractéristiques importantes des personnalités diverses. Il vaut donc mieux, à mon avis, considérer d'abord les formes d'association, et les qualités de l'esprit et de ses éléments, pour descendre peu à peu jusqu'aux tendances les plus spécialisées et les plus concrètes. Sûrement on ne doit pas négliger dans cette revue les faits généraux ou collectifs comme la sensibilité, l'intelligence et la volonté, mais il faut les mettre à leur place et les encadrer dans des séries qui les dépassent et les débordent de tous les côtés.

Et je crois que les principes que j'ai posés subsistent et se soutiennent. Mais je ne voudrais certes pas affirmer que je les ai toujours bien appliqués et que j'en ai tiré tout le parti possible. Je suis persuadé du contraire, mais si je ne m'en suis pas toujours servi comme j'aurais dû le faire, c'est ma faute, non la leur. Je suis heureux au moins de les avoir vus confirmés par les recherches faites à Sainte-Anne par M. Georges Dumas sur les aliénés. M. Dumas a trouvé que les maladies mentales, considérées dans leurs caractéristiques psychologiques, donnaient une matière très apte à entrer dans les cadres que j'ai construits.

§ 5. — Il faut enfin que je défende mes idées sur la classification des caractères contre les vues de quelques psychologues de l'école expérimentale. « Toutes les fois qu'on cherche à classer les caractères d'une manière utile, dit M. Binet, d'après des observations réelles et non d'après des idées a priori, on est amené à faire une large part à la suggestibilité *. » Je ne sais trop si je suis visé dans ce passage, mais je sens bien qu'il peut s'appliquer à moi, et c'est pourquoi je le rappelle ici, et

(1)A. Biaet. La suggestibilité.

pourquoi je vais donner mes raisons sur ce point en reproduisant, avec quelques modifications, la réponse que j'y ai déjà faites M. Binet suppose peut-être trop aisément que ceux qui n'ont pas donné, à son avis, une part assez large à la suggestibilité dans la classification des caractères, n'ont pas fait d' « observations réelles ». Et s'ils sont partis d' « idées a priori » il serait juste de se demander si ces idées, qui sont a priori par rapport à la classification des caractères, le sont encore au point de vue de la psychologie générale et si elles ne se fondent pas sur des observations et des expériences (il peut y avoir d'autres expériences que des expériences de laboratoire). Et, en ce cas, la classification des caractères ne gagnerait-elle pas à être étroitement rattachée à un ensemble d'idées générales sur la psychologie ? Ces idées ne fournissent certes pas un moyen de se passer des observations et des expériences, mais elles permettent de les organiser et de les comprendre, elles donnent, pour les disposer, un cadre, qui doit rester souple et qui peut être provisoire. Cette méthode, en même temps qu'elle permet une systématisation de tout ce que l'expérience, au sens le plus large du mot, nous apprend sur les différents caractères, nous est aussi un moyen de contrôler la valeur de nos idées sur la psychologie générale en les confrontant avec les données de cette expérience, avec un ensemble de faits assez différent, en somme, de celui qui avait servi à les construire.

Et si je crois bien voir les avantages de cette méthode, j'aperçois aussi les inconvénients de l'autre. Si l'on part de quelques observations ou de quelques expériences, toujours forcément incomplètes et restreintes, sur des caractères pour esquisser une classification, il arrive à peu près fatalement que l'on donne trop d'importance à un trait ou à quelques traits qui nous ont frappés particulièrement et qu'on en néglige d'autres, dont il aurait fallu tenir compte pour obtenir une classification qui ne fût ni trop spéciale, ni trop étroite. M. Binet, par exemple, est frappé par le rôle de la suggestibilité. C'est là, en effet, un caractère important, et qui, sous un nom ou sous un

(1) Revue philosophique, septembre 1901.

Page 1