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PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION XV

autre, doit trouver sa place dans une classification. Mais il en est d'autres qui ne lui cèdent en rien. Et les psychologues que des raisons particulières auraient conduits à les remarquer de préférence, pourraient écrire aussi bien : « Si l'on cherche à classer les caractères d'une manière utile, d'après des observations réelles, etc., on doit faire une grande part à la franchise », par exemple, ou « au courage » ou « à la sensibilité ». Car les traits ne manquent pas qu'on pourrait prendre pour point de départ d'une classification. Mais les classifications ainsi construites ressembleraient trop à la géographie d'un grand pays faite par rapport à la maison qu'on habite.

Le meilleur moyen d'éviter cet écueil, c'est de partir d'un ensemble d'idées générales qu'on aura fait, bien entendu, aussi large et aussi solide que possible. On saisit alors bien mieux les rapports de la psychologie générale et de la psychologie concrète ou individuelle, et on les comprend mieux toutes les deux, l'une par l'autre ; on voit comment celle ci est une application ou une incarnation de celle-là, et comment la première contient la seconde. On rattache ainsi bien plus étroitement la psychologie générale à la vie réelle, et les faits de chaque jour, les observations, les expériences vulgaires ou rares, aux formes les plus abstraites qu'ils manifestent ou qu'ils font vivre. La science sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, acquiert ainsi une unité et une complexité que nulle autre méthode ne peut lui donner. Elle devient l'expression systématisée de la réalité même. C'est vers la réalisation de cet idéal que j'ai tenté de me diriger, et je ne saurais me flatter d'avoir atteint mon but, mais j'estime toujours que la direction que j'ai prise était bien la bonne*.

(l) Une objection plus spéciale m'a été faite à propos de l'association par contraste. M. Ribot conteste l'explication que je donne de certains types en les ramenant à la prédominance de cette association. D'après lui l'association par contraste n'est pas primitive, elle n'a une l'orme précise que comme phénomène intellectuel ; de plus, chez les caractères que j'ai étudiés, il n'y a pas seulement « passage du contraire au contraire, mais du divers au divers ». Mais il ajoute : « Si l'on tient à conserver le mot contraste, il faudrait le prendre, non dans son acception psj'chologique, mais au sens des physiologistes, lorsqu'ils parlent de « contraste successif » et qu'ils l'attribuent (à tort ou à raison) à la fatigue de

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§ 1. — Il me semble qu'on n'a pas toujours bien compris la nature de la classification analytique que je proposais et qui m'a paru la seule admissible, et qu'on n'a pas bien apprécié les raisons que j'avais de la choisir. Gomme la question soulève des problèmes importants et dont la solution est d'ailleurs partiellement impliquée par ce que je viens de dire, je crois utile de revenir sur ce point.

Un exemple concret fera mieux entendre le genre de classes de caractère qu'il est à mon avis possible d'établir. On peut, si l'on veut, diviser les habitants de l'Europe en nations. Ce sont là des groupes concrets, qui comprennent tous les individus à classer et qui en retiennent chacun un nombre défini. Aucun homme n'est à la fois suédois et italien, espagnol et français. D'une manière générale tout habitant de l'.Europe appartient à une nation européenne et n'appartient qu'à une.

Les choses sont bien difl'érentes si nous prétendons classer les individus en fidèles de difi'érenles religions, membres de sociétés savantes, pères de famille, époux, célibataires, mem-

certaines portions de la rétine ». {Psychologie des senlhnents, 411-412.) Ceci pourrait me suffire, car je n'ai jamais entendu aulremeot l'association par contraste. Le contraste n'est pas du tout pour moi un phénomène spécialement intellectuel, il ne s'agit pas du contraste conscient, jugé, perçu par l'esprit comme tel, qui ne représente qu'un cas très particulier. Il s'agit de ceci : l'esprit, après avoir senti, pensé, voulu d'une certaine façon, se fatigue, s'épuise plus ou moins vite, très vite chez les types de contraste, et sent, pense et veut d'une façon diflérente et opposée. Il passe ainsi de la joie à la tristesse, de lamour à la haine, de l'activité à la torpeur, etc., parce que sa joie l'a épuisé et qu'il devient triste, parce qu'il a épuisé sa capacité daimer et que la réaction l'entraîne au sentiment opposé, etc., comme on a la sensation du vert après avoir trop longtemps regardé du rouge. Et l'association par contraste ainsi entendue me paraît bien plus fondamentale que l'association par ressemblance et sans grands rapports avec elle. Je l'ai étudiée dans l'Activité mentale, au point de vue de la psychologie générale. 11 ne faut pas trop sétonner qu'elle ne s'applique pas toujours de la même façon et que l'esprit passe non seulement du contraire au contraire mais du divers au divers. La réaction n'a pas toujours la même force et les mêmes procédés, mais les deux états successifs sont au moins opposés, dans les cas que j'ai pris pour types, comme entraînant l'un la fatigue et Tautre le repos de certaines tendances.

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bres de sociétés coopératives, militaires, commerçants, avocats, etc., etc. Ici, visiblement nous avons a(^^^ire à des groupes qui ne ressemblent pas à ceux de tout à l'heure. Un homme n'est pas à la fois célibataire et marié, mais il peut être à la fois catholique, commerçant, membre d'une société coopérative et d'une société savante ou littéraire, etc. Nous ne pouvons donc pas répartir les individus entre nos différents groupes de façon à ce que chacun d'eux fasse partie d'un groupe et ne fasse partie que de celui-là. Nous avons, au contraire, plusieurs systèmes de classes qui se croisent et se combinent de manières très variées. Appartenir à l'une de ces classes n'implique pas toujours que l'on appartienne aussi — ni qu'on ne puisse appartenir — à telle ou telle autre de ces classes. Un ingénieur peut èlre catholique, protestant ou juif, un avocat peut être célibataire ou marié, être officier de réserve ou ne pas faire partie de l'ar/née, etc. Nous ne pouvons donc arranger nos groupes de façon à distribuer les individus entre eux d'une manière rigoureuse, ni indiquer, en le rattachant à l'un de ces groupes, l'ensemble des caractéristiques d'un individu, ni toujours, alors même qu'il s'agit d'un groupe important, sa caractéristique principale. Car si l'on classe, par exemple, Pierre Loti comme militaire, on ne donne de lui qu'une idée vraiment bien incomplète.

Tout ce que l'on pourrait essayer de faire, ce serait d'établir une classification systématique des différents groupes de systèmes sociaux auxquels un même homme peut appartenir, et lorsqu'on voudrait indiquer la situation socinle d'un individu, d'analyser ses fonctions et de le rapporter aux différentes classes sociales auxquelles il appartient, en marquant la prépondérance relative cln z lui des fonctions dévolues à telle ou telle classe. Pierre Loli, par exemple, est surtout écrivain, puis officier, mais tel connneiçant amateur de beaux-arts, peut être plus commerçant que peintre ou que musicien.

Eh bit;n, la classification des caractères n'est possible, à mon avis, que par des procédés analogues. Il faut l'aire une classification systématique des différentes séries de types simples, et ramener à ces types les individus toujours cuujplexes et tou- Pauluan. — Les Caractères. b

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jours naturellement rattachés à plusieurs groupes psychologiques, en marquant la prépondérance plus ou moins nette du trait qui les rattache à tel ou tel groupe et aussi les relations, les coordinations et les dépendances qu'il peut y avoir lieu d'établir entre leurs dilTérentes qualités. C'est là une classification analytique que j'oppose à la classification par synthèse tendant à faire entrer les individus pris dans leur ensemble dans des groupes qui comprennent chacun un certain nombre d'individus n'appartenant à aucun autre groupe, et analogues aux groupes que forment, par exemple, en sociologie, les nations. A mon avis, les individus ne sont pas classables si on les considère dans leur ensemble, il faut les analyser et les rapporter, selon leurs di(Térentes qualités, à des groupes différents. Sans doute quelques individus peuvent former des groupes déjà bien compliqués, et n'appartenir qu'à l'un d'entre eux, mais cela n'est pas général, les groupes ainsi formés n'engloberaient pas tous les hommes.

Nous arrivons donc à considérer dans nos séries d'abord les formes fondamentales de l'association des tendances et les qualités de ces tendances qui s'y rapportent, c'est-à-dire d'une part des caractères équilibrés, maîtres d'eux-mêmes, impulsifs, incohérents, etc., et d'autre part des caractères riches ou pauvres, purs ou troublés, vifs ou lents, aux sentiments durables ou fugaces, etc., et ensuite la nature même des tendances dominantes, c'est à-dire des égoïstes, des altruistes, des gourmands, des amoureux, des ambitieux, des intellectuels, des atTectifs, etc. Et si nous ne pouvons faire une classification synthétique c'est que les traits de caractère qui servent à spécifier chacun de nos types ne restent pas isolés dans l'esprit et (ju'ils peuvent s'associer plus ou moins souvent à un assez grand nombre d'autres Irails différents. D'abord il n'est pas impossible d'avoir plusieurs tendances maîtresses, de partager sa vie, par exemple, entre la sensualité et l'ambition, entre l'intellectualité et la gourmamlise. De plus il est de règle qu'en appartenant à l'un des groupes d'une série on appartienne aussi à l'un des groupes des autres, sans qu'il y ait une corrélation constante entre ces groupes divers. On peut èlre sensuel et impulsif, ou

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sensuel et réfléchi, iiUelIectuel, impulsif et têtu, ou bien inlellecliiel, réfléchi et souple, etc. Les combiuMisons sont innombrables et n'ont rien de flxe. On ne peut pas caractériser pleinement un homme en ne le rat'achant qu'à un seul groupe. Si chez quelques uns la prédominance du trait spécial d'un de ces groupes est telle qu'il paraisse à première vue suffisamment caracléiisé par l'indicalion de ce groupe, c'est là une erreur qu'une observation un peu plus minutieuse fait disparaître, lin tout cas, ce ne serait qu'un cas assez exceptionnel. Quand je cherche à utiliser pratiquement la plupart des classifictations de caraetères, les classiflcations synthéli(iues fondées sur des séries uniliriéaires de traits dominants, quand je tâche de ratta-herà l'une des classes ainsi proposées les personnes que je connais, il se trouve que ces personnes appartiennent à plusieurs classes, ou ne trouvent leur vraie place dans aucune, et que, d'ailleurs, elles ne sont jamais suffisamment désignées. On pourrait amoindrir ou supprimer le second de ces inconvénients en compliquant la série, mais non annuler les deux autres.

Il nous faut donc faire ici pour caractériser la nature psychologique d'un individu ce que nous faisions tout à l'heure pour caractériser sa nature sociale. Nous devrons forcément analyser ses qualités et le rattacher à plusieurs groupes. Nous le classerons à la fois, je suppose, parmi les types de contraste, parmi les hommes à tendances riches et sensibles, parmi les sensuels. Nous arriverons ainsi à une détermination assez précise que nous pourrons pousser plus loin.

Si l'on préfère ce point de vue, nous trouvons dans l'individu des qualités abstraites ou concrètes dont nous possébnis la s rio hiérarchisée, et nous isolerons les formes principa es, les éléments dominateurs, en tachant de voir quels sont leurs rapports, et, s'il y a lieu, comment ils dérivent les uns des autres et s'influencent l'un l'autre. Nous obtiendrons ainsi non pas le classement impossible de l'individu dans un seul groupe et l'expression, toujours trop imparfaite, de sa nature par un seul mot, mais le système de traits qui constitue pour ainsi dire l'essence de sa personnalité et la possibilité de rapporter ses traits principaux à des séries systématiques, par conséquent de comprendre Itur

portée et leur valeur, et par là, eu refaisant la synthèse individuelle idéale et sommaire, de comprendre et déjuger l'individu qui les réunit en lui. Ainsi à un certain point de vue, il n'y a pas de classification possible des caractères, nous ne classons les individus que par rapport à leurs éléments. Pris dans leur ensemble ils ne sauraient être rattachés exclusivement à tel ou tel groupe.

|2. — Nous avons supposé qu'il n'existe pas de lois régulières et concrètes de corrélation entre les dilTérentes qualités du caractère. S'il y avait en effet des rapports nécessaires et toujours les mêmes entre tel trait et tel autre trait, si une qualité entraînait toujours l'existence d'une autre qualité toujours la même, nous pourrions peut-être arriver à former des groupes psychologiques entre lesquels on répartirait tous les esprits. Il n'en est pas ainsi et l'expérience me paraît l'étabiir assez visiblement. Seulement la vérité, comme il arrive souvent en psychologie, est assez compliquée par rapport aux théories qu'on en a faites. Elle s'accorde avec plusieurs idées mal comprises auxquelles on a prêté des conséquences qu'elles n'entraînent pas nécessairement. La conception du déterminisme, la théorie de la faculté maîtresse et de la subordination des tendances ont conduit à admettre des formes de corrélation qui ne sont point exigées réellement par elles, mais dont Tidée flatte notre goût pour un ordre un peu simple et pour les théories un peu grosses, llconvientd'examinerde plus près cette questionoù les opinions sont un peu confuses.

Tout d'abord le déterminisme n'a guère à intervenir ici. Si des lois de corrélation supposent un certain déterminisme psychique (qui pourrait ne pas être absolu), la réciproque n'est point vraie. On peut supposer un monde où rien ne se répéterait, une succession de phénomènes tous différents et où régnerait le plus absolu déterminisme, si par hypothèse il n'y avait jamais, à chaque instant, qu'un conséquent possible après tel état antérieur. Il se peut bien que la supposition d'un tel monde soit absurde, elle n'est pas contradictoire en ce qui touche la possibilitédu déteiminisme. Mais sans insislersur ce point, nous pouvons admettre comme vrai le déterminisme psychologique dans

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