PLURALITÉ DES TYPES DANS UN INDIVIDU
circonstances moins apparentes peuvent aussi étoufTer des désirs naissants, des besoins qui demandent à naître. Soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, tout ce qui se passe concourt à favoriser certaines tendances, à en arrêter, à en éliminer d'autres. Peu de chose eût sans doute suffi à modifler notablement beaucoup d'entre nous et à nous empêcher tous d'être ce que nous sommes.
Mais ne croyons pas que ces tendances latentes ou définitivement enrayées, et peut-être à moitié absorbées, dirigées par de plus fortes, n'aient aucune importance pour la constatation du caractère. D'abord, à moins qu'elles ne soient bien mortes, — et elles ont la vie dure, — il peut toujours arriver quelque moment où elles triompheront. La dissolution des systèmes supérieurs peut leur laisser le champ libre. Lorsque quelque grande secousse morale, lorsque quelque maladie désorganise l'esprit, ou simplement en affaiblit la coordination, des tendances jusque-là inaperçues et comme ensevelies se prennent à vivre au grand jour. On connaît assez les faits d'atavisme, contestés cependant, la réapparition dans la démence sénile des souvenirs de l'enfance, les changements de caractère qui peuvent suivre une grande crise morale. Les nouveaux sentiments qui apparaissent ainsi ne sortent pas du néant, ils préexistaient en germe, ou pour être plus précis, si les synthèses d'éléments qu'ils sont n'existaient pas encore, quelques-uns au moins de ces éléments existaient déjà et n'attendaient que l'occasion de s'associer selon cette nouvelle forme.
Mais alors même que ces tendances latentes ne doivent jamais se développer, leur importance n'est pas nulle. Elles peuvent se faire sentir par divers moyens, réagir sur les tendances plus favorisées qui dirigent nos actes et sont seules visibles. Les couches inconscientes et profondes qui influent sur notre humeur, sur nos dispositions, et indirectement sur notre volonté même, se composent des sentiments obscurs, mal venus, avortés, qui n'arriveront jamais à la pleine lumière de la conscience' etde l'action, qui végètent toutefois misérablement et troublent l'esprit. L'aigreur, l'ennui sans cause apparente, le dégoût, le spleen, sont souvent les effets de ces désirs obscurs et inas-
souvis. Inversement l'entrain, la gaîté, la force qui brillaient auparavant étaient dus à leur effort pour percer, pour se développer, alors que les circonstances pouvaient paraître favorables. Il y a ainsi des poussées de sève mentale quand quelque tendance nouvelle se forme et veut fleurir. La puberté en est le cas le plus général et le plus connu; on en trouverait d'autres. Mais il arrive que la plante s'étiole et ne fleurit pas et l'impulsion contrariée ne peut que contrarier à son tour, et si elle était susceptible de tenir une large place dans la vie, l'esprit entier s'en ressent, se fane et s'étiole aussi. Evidemment nous ne connaîtrons pas bien un caractère si des tendances de ce genre existent en lui et si nous les ignorons.
J'ai mis les choses au pire; bien souvent les tendances secondaires ou latentes ne sont pas aussi cachées que cela, ni aussi difficiles à découvrir. Souvent dans l'exercice même de la tendance dominante, dans le développement normal de la forme du caractère, un détail les décèle. Un mot, un geste, peuvent sufflre à nous mettre sur la voie. Souvent ce signe sera très visible, apparent à tous les yeux, parfois aussi il sera caché et difficile à interpréter. Il nous montre en même temps la limite d'une tendance et l'existence d'une tendance différente et qui peut être opposée. Un détail nous montre ainsi une tendance partielle à l'économie dans le fastueux, une disposition, chez un homme doux et paisible, à s'emporter lorsque certaines questions sont enjeu, et nous permet de trouver pour une même personne différentes catégories qui lui conviennent toutes, inégalement sans doute, de telle sorte cependant que nous nous exposerions à être complètement déçus, si nous n'en tenions pas compte, dans les prévisions que nous pourrions faire sur sa conduite future.