DES ACTES
Reconnaître l'existence de tendances difTérentes ou de systènaes opposés de désirs dans un même individu ne suffit évidemment pas, il faut établir la nature des relations de ces tendances entre elles, leur subordination unilatérale ou réciproque. Cela est indispensable pour porter un diagnostic correct sur le caractère.
Il est des gens, nous l'avons déjà vu, chez qui les tendances sont fortement associées, elles s'entr'aident ou se combattent constamment; ilenest d'autres, au contraire, chez qui elles semblent relativement isolées, celle qui domine écarte naturellement les autres sans lutte et même sans conflit, comme un moulin qui prendrait à lui seul toute l'eau d'une rivière empêcherait de fonctionner, sans conflit direct, ceux qui sont au-dessous. Quand ce fait est très net et très fréquent chez une personne, il donne naissance à des types particuliers, mais il peut se produire çà et là sans marquer l'ensemble du caractère d'une em-" preinte particulière. Il n'influe sur lui qu'indirectement par la valeur propre que certaines tendances en peuvent recevoir. Nous voyons, par exemple, une personne que nous estimons économe commettre un acte qui nous paraît une prodigalité. Avant de porter un jugement il nous faut connaître la signification de cet acte et son rapport aux tendances dominantes. Peut-être, en effet, cette personne économe a-telle, en certains cas, du plaisir à dépenser son argent de telle ou telle manière; un goût, une passion l'emporte en elle sur la tendance à l'éco- Paulhan. — Les Caraclùres. 14
nomie. Il se peut aussi que l'acte que nous lui avons vu accomplir soit simplement le résultat irréfléchi de l'habitude et de l'imitation. La personne n'a pas pensé que si elle l'évitait ou le modifiait, il en résulterait pour elle une économie, et la prédominance apparente d'un désir sur l'autre ne provient que de l'absence de lutte. Pour voir si cette prédominance est réelle, faisons que la lutte se produise, avertissons celte personne, montrons-lui ce qui dans son acte restait peut-être inaperçu d'elle, insistons s'il le faut, parce qu'il est parfois difficile de mettre en relation deux désirs, l'un s'évanouissant sponlanéinent dès que l'autre paraît. Il arrivera, ou bien que la personne continuera à agir de même, et alo7'S nous saurons que certains désirs sont réellement plus forts que la tendance dominante, ou bien elle modifiera sa conduite et en augmentera l'unification. Il y a certainement chez chacun de nous quelques désirs, et peut-êtrebeaucoup, qui doivent leur existence et leur persistance à cette absence de la lutte qu'une circonstance peut provoquer l'un moment à l'autre. On comprend qu'il est important, pour apprécier la force d'une tendance, de savoir comment elle a été aux prises avec d'autres. Sa présence seule chez une personne adulte suffit à prouver une certaine résistance, ou bien la difficulté du conflit, etpar suite encore une assez bonne organisation, toutefois cet état de choses est modifiable dans bien des cas, et il ne manque pas d'exemples où, quand une tendance se développe, ce développement même la fait entrer en conflit avec ses voisines et où l'une d'elles doit s'efl"acer, se soumettre et parfois se démettre. Ce n'est pas toujours celle qui a l'allure la plus vive et la plus fougueuse qui l'emporte. Ce qui est vrai c'est que ces luttes résultent le plus souvent de circonstances répétées ou toujours les mêmes ; il serait vain de penser à les produire — en général — par quelques remarques faites en passant.
Quelquefois on suppose entre les tendances des relations qui n'existent pas. Quelqu'un fait devant nous un acte qui nous paraît en harmonie avec une tendance que nous lui connaissons, nous rapportons aussitôt cet acte à cette tendance et parfois nous nous trompons, l'acte avait une tout autre origine et