LA SIGNIFICATION DES ACTES
la tendance en qneslion n'a joué d'autre rôle que de ne pas mettre obstacle. Souvent aussi l'erreur inverse est commise et l'on ne voit pas entre les actes ou les tendances des rapports pourtant bien réels.
Il faut porter une grande attention à un caractère essentiel des tendances. Sont-elles une fin? Sont-elles un moyen? Ont-elles une existence propre, sont-elles un désir particulier existant en soi et pour soi et qu'il faut satisfaire? Ne serviraientelles^ au contraire, qu'à satisfaire indirectement une autre tendance et n'auraient-elles de réalité que ce qu'elles en tiendraient d'elles? La Bruyère disait : « Celui qui, logé chez soi dans un palais, avec deux appartements pour les deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entresol, n'en use pas ainsi par modestie; cet autre qui, pour conserver une taille fine, s'abstient de vin et ne fait qu'un seul repas, n'est ni sobre ni tempérant ^ » En elTet, il est très important, pour apprécier un acte ou un sentiment, de savoir au juste à quoi le rapporter. Tel qui est naturellement avare sera prodigue par intérêt, par amour, par ambition ; tel qui est naturellement modeste et timide se décidera, sous l'empire d'un sentiment violent, sentiment du devoir, amour, à se mettre en avant, et l'audace est quelquefois une des formes mêmes de la timidité.
Noire appréciation, si elle est juste, peut n'avoir qu'une valeur temporaire. Ainsi un acte qui n'était d'abord qu'un moyen peut devenir une fin ensuite, et c'est un cas assez fréquent; moins fréquemment peut-être un acte qui était d'abord une fin en soi se subordonne plus tard et devient un moyen. Parfois elle est très difficile à former. Mais ceci est une affaire d'induction et d'application des règles générales de la logique, je n'ai pas à y insister. Notons seulement que la simulation peut être complète et tromper même son auteur. Tel ou tel croira aimer les réunions et les bals ou la danse qui n'aime que l'occasion d'y rencontrer soit quelqu'un en particulier, soit en général des personnes d'un sexe qui n'est pas le sien.
Des erreurs d'interprétation analogues conduisent à des er-
(1) Œuvres de La Bruyère. Ed. des Grands écrivains, I, 168.
reurs sur la valeur d'un sentiment donné. L'impressionnabilité égoïste a été souvent distinguée parles moralistes de la sensibilité altruiste, mais les deux choses n'en sont pas moins bien souvent confondues dans la pratique, parce que cette dernière implique aussi une certaine impressionnabilité. Les différentes formes de Tamour sont souvent mal démêlées ; la tendance sexuelle qui attire un homme vers une femme n'implique par elle-même ni estime ni affection, elle est compatible avec le mépris et avec la haine. Les formes ordinaires des sentiments égarent souvent ceux qui veulent juger. Le langage abonde en équivoques fâcheuses ; au point de vue du caractère, les mots : sensible, lent, timide, fier, doux, n'ont aucun sens précis ou ne désignent que des apparences superficielles et qui peuvent s'allier à des tendances réelles très différentes et même absolument opposées, comme nous l'avons déjà remarqué plusieurs fois. Il n'y aurait rien à dire si l'on s'entendait pour ne faire signifier à ces mots, précisément, que les apparences qu'ils désignent ; malheureusement c'est ce qu'on ne fait pas, et de grosses confusions se produisent continuellement.
Une fois les rapports établis, il faut aussi en préciser le sens et la portée. La subordination psychique d'une tendance à une autre n'est pas toujours absolue, elle varie avec le temps, avec l'évolution des tendances, elle peut être intermittente ou permanente, enfin elle peut être elle-même subordonnée à d'autres conditions. Le jeu des tendances est excessivement complexe, et il n'y a pas seulement deux tendances en contact. Les varialions de deux ou de plusieurs d'entre elles peuvent, selon les organisations, avoir des contre-coups appréciables et très différents. Mais tout ceci est affaire d'observation individuelle et l'on ne saurait guère donner ici des règles générales. Il est assez remarquable que ces différentes nuances dans les dispositions d'une même personne ou de personnes diverses, mais semblables, sont très souvent instinctivement senties sans pouvoir être parfaitement analysées et expliquées. Le « tact » est le moyen de connaissance le moins imparfait quand il s'agit de deviner des états d'âmes, mais il n'est pas infaillible et ses indications doivent être contrôlées. Inutile de dire qu'il varie beaucoup d'une