LA SIGNIFICATION DES ACTES
personne à l'autre. Lonibroso cite une jeune fille qui reconnut à son regard un assassin futur. J'ai connu une personne qui m'assurait sentir très bien, et tout à fait instinctivement, la valeur morale des gens dès qu'elle se trouvait en contact avec eux; je n'ai pas eu l'occasion de vérifier absolument la sûreté de son instinct, mais sa manière d'être, très variable et proportionnée à la nature de chacun, me portait à croire qu'elle ne se vantait pas trop. En revanche, il ne manque pas de gens intelligents qui font des erreurs déplorables pour se trop fier à leurs impressions ou plutôt pour s'y mal fier. Autant que j'en puis juger, on ne cherche pas assez à perfectionner en soi la faculté d'apprécier rapidement les autres personnes, on croit l'avoir, ou simplement on la nie. Quand elle se développe en nous, c'est souvent à notre insu ou malgré nous. Il faudrait apprendre d'abord à bien débrouiller et reconnaître ses propres impressions à la vue des gens, puis voir sur quoi elles se fondent, et par suite dans quelle mesure elles sont justifiées, reconnaître les causes de l'erreur quand elle se produit, par exemple la fausse interprétation de l'impression reçue, la négligence d'une impression partielle, le trop d'importance donné à une autre. Cela est assez difficile.
On peut dire en principe qu'un acte, pris en gros, ne signifie presque jamais rien par lui-même. Nous lisons dans un journal qu,'un homme a donné dix mille francs aux pauvres, qu'un autre s'est jeté à l'eau pour repécher un noyé ; il n'y a à peu près rien à en conclure : le premier est peut-être un candidat, le second un fou ou un désespéré ; une suite d'actes ou les petits détails d'un acte isolé peuvent seuls prouver quelque chose. Toujours c'est le rapport et la subordination des phénomènes qui nous intéressent et qui ont une signification, le système auquel ils se rattachent et la façon dont ils s'y rattachent, en un mot : l'association systématique et ses modes.
C'est pour cela aussi qu'il ne faut pas trop se fier à l'existence chez une personne de certaines qualités, il faut voir si ces qualités, si vives qu'elles paraissent, ne seraient pas, dans tel cas donné, annihilées par des défauts que nous ne connaissons pas. Pour cela la connaissance des tendances dominantes
et de leur mode de fonctionnement est indispensable. Un tel est bon père, je suppose, c'est une garantie; d'un autre côté il aime le vin. Si les deux tendances entrent en lutte il peut y avoir quelque ressource, on pourra peut-être fortifier la bonne, affaiblir ou dominer l'autre; s'il n'y a pas lutte, mais simplement substitution dans l'esprit, la correction sera beaucoup plus difficile, car il faudra d'abord provoquer la lutte, à moins quela mauvaise tendance ne puisseêtre éliminée définitivement, ce qui ne pourrait guère s'obtenir que par un changement radical dans les conditions d'existence, souvent impossible. Ni les moyens à employer, ni les résultats ne sont les mêmes.
Il y a un autre écueil à éviter. D'un côté on risque de n'attribuer aucune importance à des symptômes très significatifs, de l'autre on court la chance de prendre comme significatifs des actes ou des mots qui ne se rattachent à rien, de petits sentiments sans racines. Il n'en manque pas chez les femmes ni chez les hommes dont l'esprit et le cœur sont médiocres. Ils ont parfois des appréciations empruntées, des formules apprises, des expansions imitées qui peuvent très bien faire illusion si on ne les connaît que superficiellement. J'en ai vu chez qui l'apparence était frappante et trompait même un instinct assez sûr. La lecture des romans, la fréquentation de personnes mieux douées, en un mot l'imitation sous toutes ses formes, peut créer ou développer cette cause d'illusion qui se produit souvent à peu près inconsciemment et parfois spontanément, ou par coquetterie, désir de plaire et de briller.