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L'ÉTAT D'ÉVOLUTION OU DE FIXATION DU CARACTÈRE

Un autre fait qu'il est important de bien considérer avant de porter un jugement sur un caractère, c'est l'état transitoire ou relativemei>t définitif des tendances. Souvent un trait qui nous paraît marquer très nettement une personnalité, un trait réel, et qui a bien au moment de notre observation l'importance que nous lui attribuons, disparaîtra bientôt par suite du développement naturel de l'esprit.

L'évolutiondel'homme, de l'enfanceàlavieillesse, nous montre toute une série de passions qui naissent, croissent, déclinent et disparaissent. Quand nous parlons du caractère d'un individu il faut entendre, en général, qu'il s'agit de son caractère tel qu'il est pendant la maturité, de 20 ou 25 à 55 ou 65 ans, au moment où il est le plus lui-même. Et ceci me paraît réduire considérablement la portée des critiques adressées à l'auteur qui étudie un caractère sans marquer les degrés de son évolution, qu'on a faites, par exemple, à M. Taine à propos de son portrait de Napoléon. Mais il y a des caractères qui mûrissent de bonne heure, d'autres qui sont moins précoces, et l'affaiblissement peut aussi venir après une durée fort inégale, peut-être même ne venir jamais. Il faut se garder de prendre un trait qui tient à l'âge et au degré d'évolution pour un trait essentiel de la personnalité. Sans doute il appartient bien à cette personnalité, mais pour un temps seulement. Si l'on découvre à un moment donné de l'ardeur amoureuse chez un jeune homme, il ne faut pas en conclure qu'il appartient au type erotique ou même sentimental ; de même si l'on trouve chez un vieillard une certaine indifférence pour ses amis, il ne faut pas en conclure qu'il a été un cœur sec et sans affection. Je prends des

exemples un peu gros, pour bien indiquer le fait et rappeler que dans l'appréciation du caractère il faut tenir giand compte du moment. Sans doute rien n'empêche le caractère d'être ce qu'il est et seulement cela, mais il est essentiel de constater que tel ou tel trait de caractère n'a qu'une valeur provisoire ou temporaire, et qu'il appartient plutôt à l'âge qu'à l'individu. Si, au contraire, nous trouvons une qualité qui contraste avec celles que l'âge ou le degré d'évolution nous ferait attendre, sa signification n'en est que plus grande : l'amour de la réflexion chez un enfant, l'extrême souplesse d'esprit et la fraîcheur des sentiments chez les vieillards sont très caractéristiques etportent la marque propre de la personnalité dont ils sont un élément.

Diverses conditions physiques ou morales, la maladie, des chagrins, des joies, le bonheur et le malheur, une excitation passagère, l'ivresse, etc., peuvent aussi produire des changements dans le caractère. La même règle nous servira à les apprécier. Il faut éviter de les considérer comme non avenus et aussi de ne pas tenir compte des événements qui les ont amenés. Malheureusement, quand on essaie d'en tenir compte, c'est le plus souvent d'une manière qui n'a rien de satisfaisant. Certaines gens disent volontiers, en parlant de quelqu'un qui aura commis des actes très répréhensibles : « Il n'est pas méchant, mais il est malade. » Il y a là une erreur, une perception inexacte d'un fait réel. L'individu peut très bien être malade et méchant à la fois, et méchant parce qu'il est malade. La maladie qui a produit cet efl'et ne lui enlève pas son caractère naturel ; il faut seulement admettre que cette méchanceté n'a peutêtre pas envahi l'être entier, qu'elle est restée limitée, associée seulement à certains états de l'esprit qui disparaîtront avec la maladie. Jugeons ainsi ceux qui ont le vin querelleur. Seulement, comme l'ivresse ne rend pas tout le monde brutal et colère et que tous les malades ne sont pas méchants, il en reste bien, dans tous les cas, une certaine impression fâcheuse au compte de ceux en qui des circonstances, même accidentelles, développent de mauvaises qualités.

Enfin, un autre facteur à remarquer très soigneusement, ce sont les influences sociales. Beaucoup de gens n'ont pour ainsi

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dire pas d'existence personnelle, ils représentent surtout les opinions et les sentiments du milieu social dont ils font partie. Tant que le milieu les soutient ils ont l'air de vivre et de sentir, mais quand ils sortent de leur milieu ou que ce milieu change, on voit leurs habitudes s'affaiblir et leurs idées se modifier. Et nous disons ici comme tout à l'heure : la personnalité est bien ce qu'elle est, mais il faut pouvoir apprécier sa solidité, sa persistance future. Gomme il y a dans l'individu des tendances qui sont entièrement subordonnées à d'autres, croissent dans une certaine mesure avec elles et disparaissent dès qu'elles sont privées de leur appui, de même il y a des individus dont la nature morale entière est en quelque sorte un prolongement de celle de quelque personne qui la domine, ou l'expression de quelque idée dominante, de quelque désir puissant, du milieu dont elles font partie. Livrés à eux-mêmes ils ne sont presque plus rien, d'insignifiantes poupées.

Pas plus ici qu'ailleurs il ne faut du reste partager les hommes en deux ou trois catégories tranchées. La société sent, pense et agit jusque dans les plus personnels d'entre nous, et il est fort heureux qu'il en soit ainsi. Tous ceux qui adoptent les idées et les passions de leur milieu, tous ceux qui les combattent, tous ceux qui tâchent de les améliorer et de les modifier doivent à la société ou la forme même de leur esprit, ou la matière sur laquelle cet esprit s'exerce. Mais il n'est pas malaisé devoir que, dans ces conditions, l'action individuelle peut considérablement varier d'une personne à l'autre. Les uns reçoivent passivement et les autres s'assimilent, transforment, provoquent même, recherchent l'excitation et réagissent ; ils ne se bornent pas à recevoir, ils rendent à leur milieu parfois plus qu'ils n'en ont reçu. Et ici encore tous les degrés sont possibles et toutes les différences, non seulement d'un individu à l'autre, mais, dans le même individu, d'une tendance à l'autre. Tel repoussera les formes intellectuelles et morales que la société lui offre, qui se laissera docilement imposer la coupe de ses redingotes, et tel acceptera sans résistance tous les préjugés sociaux qui s'insurgera contre la forme de ses souliers et inventera de nouvelles cravates, que d'autres imiteront.

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