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CHAPITRE IV

D'un côté, le caractère évolue et se transforme, de l'autre il existe souvent plusieurs types dans le même individu. Ce sont autant de raisons capitales pour que nous voyions parfois une tendance se substituer à une autre dans la direction de la personnalité ou tout au moins dans une place importante. C'est là encore une chose à considérer dans l'appréciation d'un caractère. Il faut tâcher de déterminer quelles sont, dans un esprit, les tendances imminentes. Toutes celles qui existent dans le moi en dehors du système dominant ne le sont pas. Il en est qui ne croîtront pas, qui ne sont pas envahissantes, qui ne deviendront jamais aptes à exercer une grande influence sur la marche de la personnalité. Il en est qui, au contraire, s'imposeront à la première occasion venue ; la nature des tendances, leur rapport avec le système dominant et avec la forme typique du caractère peuvent nous renseigner avec plus ou moins de précision. La force apparente des tendances a son importance bien évidemment, moins cependant que la nature de leurs associations actuelles ou possibles. On peut ainsi prévoir ou du moins supposer la formation d'une vocation, d'un goût dominant. En étudiant la vie de Darwin, par exemple, on voit bien, semble-til, à un moment donné, que les circonstances sont favorables au développement d'une tendance scientifique qui n'existe pas encore, mais qui viendra se substituer plus tard aux goûts, dont quelques-uns, très vifs, sont actuellement en faveur, mais ne sauraient occuper tout l'être. Le sérieux de son caractère, quelques goûts de son enfance, les aptitudes de son esprit, pouvaient faire penser à une vocation scientifique ; en même temps le

caractère peu abstrait de son intelligence, et son dégoût pour les études médicales indiquaient dans quel sens cette vocation pouvait se développer. Des circonstances assez insignifiantes l'auraient cependant empêchée peut-être de se préciser. On sait qu'il faillit être clergyman. Dans la plupart des cas il est impossible de prévoir sûrement les substitutions futures, mais on peut les signaler comme motifs d'espérance ou de crainte, et cela est évidemment très important pour apprécier un caractère, surtout si nous nous plaçons au point de vue pratique de l'éducation.

Il est certaines substitutions que l'âge amène, d'autres que les changements de milieu produisent naturellement, ou parfois telle circonstance imprévue, mais chez un individu donné toutes les substitutions ne sont pas également possibles. Tel débauché deviendra dévot, tel autre sera un fanatique de l'irréligion. Il n'y a guère ici de règles générales à donner. Les éléments de l'esprit, encore épars, pour ainsi dire, peuvent se réunir, se souder, former un tout; ils peuvent dégager aussi certains éléments de la tendance dominante, désagréger celleci et former de nouvelles combinaisons plus stables. On trouve ici quelque analogie avec les phénomènes qu'étudie la chimie. Une tendance dominante peut être le résultat de la combinaison d'un grand nombre de désirs partiels et d'idées ditTérentes qui ne sont pas indissolublement unis ; les uns seront appelés, absorbés par d'autres tendances qui les feront sortir de celle où ils se trouvent engagés. D'autres peut-être viendront se substituer à eux, peut-être aussi le système dont ils faisaient partie, désagrégé par leur disparition, se dissoudra, et d'autres profiteront des forces psychiques devenues disponibles. Une secousse morale, une crise provoquée par la disparition d'un sentiment, d'une habitude morale, marque aussi bien souvent le point de départ de la formation d'habitudes nouvelles, de sentiments différents. Quelques observations sur la nature des éléments constituants de la première tendance, sur l'allure générale du caractère, peuvent faire pressentir ce changement. En voyantla manière d'être, parexemple, d'unjeune homme absorbé par quelque désir amoureux, on peut prévoir que l'ambition

succédera utijouràTamour ; sans qu'elle existe encore en fait, les conditions favorables à son éclosion se rencontrent déjà et des éléments existent dont la réunion et la combinaison avec les circonstances de la vie feront plus tard la tendance dominante. Il arrive qu'une passion apparente, un goût qui semble très développé ne font, pour ainsi dire, qu'occuper par intérim une place vide, et diriger la vie provisoirement en attendant que la vraie dominante soit formée ou ait trouvé les circonstances favorables à son exercice. Un jeune homme, par exemple, présente certaines conditions propices à l'éclosion d'une tendance très caractérisée. Ces éléments, tout en se manifestant, en influençant la conduite, ne se synthétisent pas, restent isolés ; la vie s'emploie dans l'accomplissement de la tâche quotidienne, avec, comme dominantes partielles et successives, des goûts marqués pour des exercices physiques, pour la musique, et parfois pour les réunions mondaines. Pendant ce temps la vraie tendance maîtresse (relativement maîtresse) se forme, à la fois favorisée et combattue par des circonstances particulières qui rendent toute autre occupation impossible, mais ne permettent pas non plus à la tendance nouvelle de s'exercer librement. Et, une fois formée, cette tendance se développe sans supprimer les autres, aidant même au développement de quelques-unes et so combinant avec elles, mais restant prépondérante.

Il est essentiel de s'occuper de ces possibilités de caractère, mais on ne peut guère faire à leur sujet que des hypothèses ; à un certain âge surtout beaucoup d'hommes sont susceptibles de se diriger dans un sens ou dans un autre; parfois c'est le manque d'une qualité, plutôt que la présence d'une autre, qui détermine la vocation, même assez brillante, et oriente l'esprit vers telle ou telle direction. Il peut y avoir tel homme distingué à qui son incapacité pratique a plus servi que son talent.

En terminant ces remarques sur les diverses apparences du caractère, et les précautions à prendre dans le diagnostic à porter, il n'est peut-être pas inutile de faire remarquerque nous avons toujours suivi le même principe. C'est toujours l'association systématique que nous avons cherchée et ses difl'érentes formes que nous avons essayé de reconnaître, ou ses diverses

qualités. Toute notre tâche dans cette dernière partie a été d'indiquer comment certains systèmes psychiques pouvaient être reconnus malgré des apparences trompeuses, ou même être prévus avant leur formation définitive, et comment il était possible aussi d'apprécier en même temps, à travers ces apparences, leur solidité, leur impressionnabilité, d'autres manières d'être encore.

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