Essai de détermination d'un caractère Gustave Flaubert
La conclusion de ce livre doit être une tentative pour appliquer mes principes à la détermination d'un caractère donné. Cela ne va pas sans difficultés. Le plus sûr serait de choisir, pour l'étudier, un caractère bien connu par moi, que j'aurais pu observer « sur le vif», mais la ressemblance n'en pourrait guère être ni constatée, ni contestée. Je préfère donc examiner une personnalité connue, et je prendrai pour sujet de mon travail Gustave Flaubert. Sans doute il y a toujours, en pareil cas, des réserves à faire ; les renseignements donnés par les œuvres d'un auteur, par sa correspondance, par les révélations de ses amis ou de ses parents, sont parfois ou inexacts, ou d'interprétation ambiguë. Quelques détails resteront hypothétiques, mais l'ensemble doit être vrai, et c'est ce qui nous suffit^
Flaubert fut une personnalité puissante. Nous voyons tout d'abord en lui un unifié, avec l'amour de l'art pour passion dominante, et par surcroît, un sensible et un ardent. Mais avec ces mots nous n'exprimons pas entièrement sa nature, il pré-
(i) Consulter, outre les romans de Flaubert, où, malgré sa théorie, sa nature se révèle dans une certaine mesure, sa Çorresponxlance, 4 vol, avec, en tête, Souvenirs intimes de M»^» Commanville, sa nièce; les Souvenirs littéraires de M. Maxime du Camp ; Gustave Flaubert, par M, Zola, article publié dans Les Romanciers naturalistes', Gustave Flaubert, par Guy de Maupassant, étude mise en tête des lettres de Flaubert à G. Sand, publiées d'abord séparément; le Journal des Goncourt; Lui, de M^^ Louise Collet, efc les articles de critique littéraire de MM. Brunetière et Lemaitre, de Sainte-Beuve, de Pontmartin, etc.
ETUDE D UN CAUACÏEUE. GUSTAVE FLAUUEUT 223
sente aussi des contrastes très marqués, beaucoup nnoins apparents chez la plupart des unifiés, malgré la rareté du type pur, et de plus quelques traits sans rapports essentiels avec ses principales tendances.
Le type unifié est frappant chez Flaubert, et la tendance qui produit l'unification est d'ordre très élevé, c'est une tendance désintéressée : l'amour du beau, et spécialement l'amour du beau littéraire. D'un bout à l'autre de sa vie, elle domina. Dès son enfance il prenait un plaisir extrême à entendre raconter des histoires ; dans ses premières lettres à neuf et dix ans il parle de comédies ou de romans qu'il a dans la tète et qui sont : « la Belle Andalouse, le Bal Masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le Curieux impertinent, le Mari prudent ». La dernière lettre que nous donne sa correspondance le montre préoccupé de l'œuvre à laquelle il travaille, et il y revient dans son dernier billet à M. Maxime du Camp, à la veille de sa mort.
Cette passion absorbante et tenace pour la littérature éclate dans sa correspondance et nous est confirmée par tous les témoins de sa vie. Peut-être voit-on çà et là apparaître l'amour du beau qui n'est pasle beau littéraire, mais c'est rare. « Encore maintenant, écrit-il en 1816, à vingt-quatre ans, ce que j'aime par-dessus tout, c'est la forme, pourvu qu'elle soit belle, et rien au delà... Il n'y a pour moi dans le monde que les beaux vers, lesphraseS: bien tournées, harmonieuses, chantantes, les beaux couchers de soleil, les clairs de lune, les tableaux colorés, les marbres antiques et les têtes accentuées, au delà rien. » Cet idéal était assez restreint déjà, et il le restreignit encore. M. Zola, qui l'a connu pendant la dernière partie de son existence, nous dit : « Il s'était donné tout entier aux lettres, à ce point qu'il était injuste pour les autres arts, la poésie et la musique, par exemple, qu'il appelait avec dédain « les arts inférieurs ». Avec le temps aussi la préoccupation de la forme semble être devenue chez lui encore plus impérieuse, ce qui, raconte M""*" Commanville, lui fit un jour s'écrier dans une de ses boutades chaudes et spontanées : « Je me fiche bien de l'Idée ! » puis se mettant aussitôt à rire aux éclats : « Pas mal ça, hein ? c'est d'un bon lyrisme; je commence à comprendre l'art. » Il ne voyait dans
l'24 CONCLUSION
la morale « qu'une partie de l'esthétique, mais sa condition foncière ».
Il parle de l'art comme d'une religion. A son ami Alfred Le Poittevin, il écrit : a Le seul moyen de n'être pas malheureux, c'est de t'enfermer dans l'art et de compter pour rien le reste ; » et à M"^® X... : « Oh ! va, aime l'art plutôt que moi ; » ou encore : « L'humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons parce qu'elle nous blesse. Aimons-nous donc en Varl comme les mystiques s'aiment en Dieu et que tout pâlisse devant cet amour. » L'idée de manquer à son devoir d'artiste en vue d'un intérêt quelconque lui était insupportable : ((... Que je crève comme un chien, disait-il, plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre. »
Sa pas>ion était désintéressée. Flaubert aimait le beau, il ne recherciiait ni la richesse ni la gloire. A ses yeux la fonction du littéiateur était la plus haute, la seule qui valût qu'on s'enflammât pour elle, elle était pour lui une fin et non un moyen. « Arriver à quoi? A la position de MM. Murger, Feuillet, Monselet, etc., Arsène Houssaye, Taxile Delord, Hippolyte Lucas et soixanle-douze autres avec? merci. Être connu n'est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités... Je vise à mieux, à me plaire. » Quand dans sa jeunesse on lui parlait de célébrité ou d'influence à exercer, il écoutait, dit M"^® Tennant, qui le connut beaucoup à celte époque de sa vie, il souriait et semblait superbement indifférent. « S'il arrivait à quelqu'un de dire que la religion, la politique, les affaires avaient un intérêt aussi grand que la littérature et l'art, il ouvrait les yeux avec étonnement et pitié, lîltre un lettré, un artiste, cela seul valait la peine de vivre. » 11 ne paraît même avoir eu à aucun degré l'ambition de devenir un chef d'école. Sur la fin de sa vie il aurait pu prendre cette attitude, mais il se refusa même à approuver des théories inspirées en partie cependant par un côté de ses œuvres. Bien qu'étant grand admirateur du talent de M. Zola, il protesta toujours contre la doctrine du naturalisme. Il n'aimait ni les écoles ni les théories, sans doute parce qu'il craignait les restrictions à la liberté de l'artiste.
ETUDE D UN CAUACTKnK. — GUSTAVE FLAUHKRT 225
« Il n'eut pas une pensée, dit M. du Camp, pas une pulsation du cœur qui ne fût pour les lettres. » Sa vie à peu près entière fut consacrée à l'art. Ses voyages furent entrepris pour amasser des documents, comme celui qu'il fit aux lieux où fut Carthage, ou employés à développer son sens artistique, à enrichir sa vision intérieure, utilisés au profit de sa passion. II vécut seul ou presque seul, souvent en province, à Groisset, près de Rouen, travaillant dix heures, quatorze heures par jour, heureux quand il avait écrit au bout de la semaine quelques pages qu'il pût conserver. Il employait cinq ou six années à un ouvrage, se tourmentant à l'excès, attendant sans jamais se révolter que le mot juste s'ofl*rît à lui. Un jour, rentiant chez lui vers minuit, il veut lire une page qui lui avait plu et y trouve une répétion insoupçonnée. Bien qu'il fasse très froid et qu'il soit sans feu, il veut la faire disparaître, puis rencontrant d'autres mots qui le choquent, il se couche et ne peut dormir. Une correction lui vient à l'esprit, il se lève, va, en chemise, écrire sa nouvelle phrase, se recouche, se relève encore et recommence trois fois. Enfin, il prend sa page, se couche définitivement et travaille jusqu'au jour. » (Zola.)
S'il respectait l'art auquel il avait voué sa vie, et s'il n'épargnait rien pour donner à son œuvre la beauté qu'il rêvait, il voulait aussi que tout le monde le respectât comme lui. Son intransigeance était complète, aucune considération extraartistique ne lui aurait imposé une correction ou un remaniement. Une fois l'œuvre faite, d'ailleurs, et acceptée par lui, il n'y revenait guère et ne corrigeait sur ses épreuves que les fautes typographiques. Elle formait un bloc, et il se résigna un jour à ne pas tenir compte d'une critique qu'il sentait juste, parce qu'il lui était impossible de refaire, sans d'excessifs remaniements, la phrase incriminée — dont le sens seul était discutable. Avec ce culte de l'art il ne faut pas être surpris que l'indifférence du public pour quelques-uns de ses ouvrages lui ait été pénible, ni, sans doute, y voir une contradiction. C'est l'artiste, plus que l'homme peut-être, qui était blessé de voir ?on œuvre raillée, négligée, et souvent mal comprise.
A la tendance dominante se relient souvent des tendances Paulhan. — Les Caractères. 15
subordonnées, secondaires, mais importantes, qui aident surtout à satisfaire la première, mais qui cependant font preuve en certains cas d'une existence relativement indépendante, et, pour ainsi dire, personnelle. J'en vois trois principales chez Gustave Flaubert : le goût pour l'exercice de l'imaginalion, l'amour de l'érudition, l'habitude d'observer.
La première est, en général, à la base du sens artistique, elle ne se confond pourtant pas avec lui ; on peut aimer beaucoup à rêver tout en étant un médiocre artiste, et la réciproque est possible également. La passion de Flaubert enfant pour les histoires qu'on lui conte nous montre déjà la puissance de ses goûts Imaginatifs. Ils restèrent toujours vivaces. « N'importe, disait-il, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus èlre soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui, par exemple, homme et femme tout ensenible, amant et maîtresse à la fois (il venait d'écrire la promenade de Rodolphe et d'Emma dans Madame Bovary), je me suis promené à cheval dans une forêt par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'on se disait, et le soleil rouge qui faisait s'entre-fermer leurs paupières noyées d'amour. » Et ailleurs : « J'ai passé bien des heures de ma vie au coin de mon feu, à me meubler des palais et à rêver des Vwvées pour quand ] Awvixih un million de rentes! je me suis vu au pied des cothurnes sur l(':^quels il y avait des étoiles de diamant. » Il y a bien d'autres passages semblables; il serait assez piquant de comparer les rêves de Flaubert et ceux de ses personnages, Emma Bovary, par exemple. Quelles étaient d'ailleurs la précision et la force de son imagination, il suffit pour l'indiquer de rappeler sa lettre à Taine, citée dans Y Intelligence : «Mes personnages imaginaires m! affectent, me poursuivent, ou plutôt c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goilt d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur cou[), deux inligestions très réelles, car j'ai vomi tout mon dîner. » Mais les ouvrages de Flaubert parlent assez par eux-mêmes.
ÉTUDE d'un CARACTÈUR. GUSTAVE FLAUBERT 227
Il eut un goût très vif pour rérudilioii. On a pu, en exagérant un peu, y voir la caractéristique de son talent de romancier. Ce qui est sûr, c'est qu'il préparait très consciencieusement ses ouvrages, lisant beaucoup, prenant d'innombrables notes. Pour Bouvard et Pécuchet^ il avait, dit-il, « absorbé » plus de 1 500 volumes. Une bonne partie du temps assez long qui s'écoulait entre l'apparition de deux ouvrages était ainsi employée à amasser des documents. Avant d'écrire V Éducation sentimentale, « il a feuilleté, dit M. Zola, toute la collection du Charivari^ afin de se pénétrer de l'esprit du petit journalisme sous Louis-Philippe, et c'est avec les mots trouvés dans cette collection qu'il a créé son personnage d'IIussonnet ». On sait quel mal il se donna, à propos de Salammbô^ pour reconstituer dans la mesure du possible la civilisation carthaginoise, et ses discussions, en grande partie littéraires, avec Sainte-Beuve, mais surtout scientifiques avec Frœhner. A vrai dire, en bien des cas, il paraît avoir plus feuilleté que lu. Sa curiosité aussi l'entraînait. « Il est, dit le Journal des Concourt^ un grand perdeur de temps, s'oubliant en lectures et faisant à tout moment des écoles buissonnières autour de son livre. ))
Cet amour de l'exactitude et de la précision qui marque si nettement son imagination et son goût des recherches érudites, et qui se retrouve dans sa franchise, lui inspire aussi l'habitude de l'observation. M. Du Camp l'a vu faire trois ou quatre fois le voyage de Paris à Creil pour bien s'assurer qu'il avait convenablement rendu un effet de paysage. Et cette habitude de l'observation ne paraît l'avoir jamais abandonné : dans les situations les plus douloureuses il note ses impressions et aussi les détails du milieu. Il est intéressant de lire à ce point de vue ses lettres à propos de la mort de sa sœur ou son récit de l'enterrement de Bouilhet.
Mais cet amour de l'exactitude et de l'érudition, tout réel qu'il fût chez Flaubert, et bien qu'il tournât même à la manie, restait subordonné au sens artistique. Le style, la forme, l'art, c'était la fin dernière. « Et le langage devenait tout, et les notes n'étaient plus rien. Il méprisait même l'humanité des personnages, il s'enfonçait dans la cruelle rhétorique qu'il
s'était faite. Gomme il le répétait, être exact, ne pas laisser passer une erreur, c'est simplement de l'honnêteté envers le public. Cela va de soi. Il n'y a que les mauvais esprits qui parlent de ce qu'ils ignorent. Puis, si on le poussait, il criait qu'il se fichait au fond de la vérité, qu'il fallait être malade comme lui pour avoir le besoin bête de l'exactitude, et que la seule chose importante et éternelle sous le soleil, c'était une phrase bien faite. » (Zola.)
A côté des tendances qui viennent s'ajouter à la passion dominante, la fortifier et la servir, il y a celles que les nécessités de la vie imposent, que la tendance dominante laisse vivre en s'en servant comme elle peut, en en modifiant le développement et les manifestations, en les restreignant parfois ; ilya aussi celles que la passion principale opprime et finit quelquefois par faire disparaître. Chez Flaubert, ou pour être plus précis, dans tout un côté de Flaubert, nous retrouvons très nettement à cet égard les signes de l'unification.
({ Oui, je soutiens, dit-il (et ceci pour moi doit être un dogme pratique dans la vie d'artiste), qu'il faut faire de son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demidieu; » et ailleurs : « J'étais né avec tous les vices, j'en ai supprimé radicalement plusieurs, et je n'ai donné aux autres qu'une pâture légère ; )> et : « Oui, je mène une sacrée existence, et j'étais né avec tant d'appétits! mais la sacrée littérature me les a tous rentrés au ventre ». Il se dédommageait, nous l'avons vu, dans le monde de ses rêveries.
Ces mots expliquent, en partie (car il faut faire la part de la maladie qui contribua à l'isoler), la vie tranquille et retirée de Flaubert. Il sacrifia tout à l'art, le calme de l'existence lui fut indispensable et peut-être dut-il, pour une part, à sa vocation d'artiste, ses vertus bourgeoises, car sur ce point tout le monde s'accorde, il fut un bourgeois honnête et rangé, probe et généreux. L'amour de l'art, en effet, a dii lui faciliter l'exercice de ces qualités en l'empêchant, pour sa part, de cultiver les dispositions qui l'auraient, au contraire, gêné ou empêché. Flaubert eut de fortes affections de famille, il montra toujours un grand attachement pour sa mère et pour sa sœur qui mourut
ÉTUDE d'un caractère. — GUSTAVE FLAUBERT 229
jeune. Peiidanl très longtemps il donna des leçons à sa nièce. Sur la fin de ses jours il sacrifia sa fortune et s'exposa à une gène très réelle pour tirer d'embarras cette même nièce dont le mari venait de perdre tout ce qu'il possédait dans des opérations commerciales.
L'amour tint peu de place dans sa vie, et ses idées sur la question étaient assez particulières. Il rêvait un amour pur, idéal, non satisfait, et il éprouva dans sa jeunesse un sentiment de ce genre. A cette époque il faisait deux lieues pour aller mettre un baiser sur la tête d'un terre-neuve qu'une dame caressait. Tout de même « il avait ses coups de désirs ; c'était un gaillard solide dans sa jeunesse et qui tirait des bordées de matelot ». (Zola.) Le Journal des Goncourt met à son compte de singulières prouesses. Mais tout cela n'allait pas bien profondément. A Croisset il vivait très solitaire et restait longtemps chaste. Il craignait l'intrusion d'une femme dans sa vie, parmi ses projets et ses notes. Ses lettres d'amour, ses lettres àM™®X... dont le vrai nom n'est pas un mystère, sont fort curieuses. Je pense bien qu'on ne nous les a pas toutes données, mais on l'y voit constamment occupé de littérature, approuvant, critiquant, parlant de ses projets, portant même au style de ses lettres une attention assez soutenue, sans abandon et sans grand souci de pleine sympathie, se réservant au contraire. Dans le récit de M*"^ Louise Golet, Lui, on trouve un fait amusant et qui doit avoir un fond de vérité. L'héroïne du roman écrit à son amant Léonce (Flaubert) les obsessions amoureuses d'un vieillard influent et gémit sur le sort des femmes. « Mes réflexions étaient générales, dit-elle, mais un cœur bien tendre et bien épris y eût puisé des élans d'amour et de dévouement. Dans la réponse que me fit Léonce, je ne trouvai, et ce fut avec un peu de surprise, qu'une énumération curieuse et très érudite de tous les vieillards débauchés et lascifs que les poètes ont raillés depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. »
Flaubert ne poussa pas l'esprit bourgeois jusqu'au mariage. 11 refusa toujours de prendre femme et de fonder une famille. L'amitié, en revanche, fut très forte chez lui, mais ici encore se fait sentir l'influence de la tendance dominante. Il écrit à la
sœur de son ami Alfred Le Poittevin, mort jeune '^t depuis longtemps : « Ton frère... Quels voyages il m'a fait faire dans le bleu, celui-là 1 et comme je l'aimais! Je crois même que je n'ai jamais aimé personne (homme ou femme) comme lui !... Je me rappelle avec délices et mélancolie tout à la fois nos interminables conversations mêlées de bouffonneries et de métaphysique, nos lectures, nos rêves et nos aspirations si hautes I » Plus personnel qu'égoïste, il était très dévoué, « fidèle, sans envie, plus heureux du succès d'un ami que du sien propre » ; mais parfois on supportait difficilement ses exigences. Le Journal des Goncourt note que « dans le contact de la vie de tous les jours, se développe en lui une grosse affectuosité qui n'est pas sans charmes ».
Une autre qualité à relever chez lui et en plein accord avec son côté bourgeois, c'est l'amour de la régularité dans le travail. Ce romantique n'attend nullement l'inspiration : «Pégase, disait-il, marche plus souvent qu'il ne vole. »
Les qualités négatives qui décèlent l'unifié ne sont pas moins apparentes chez lui. Si l'amour de l'art lui permet encore de garder un certain nombre de sentiments ordinaires, bourgeois ou humains, il en est d'autres qui lui manquent absolument, qu'il méprise ou qu'il hait. Le mouvement lui fut toujours antipathique. L'antagonisme entre le travail cérébral et l'exercice musculaire arrive chez lui à son maximum. Il lui répugnait même, souvent, de sortir dans son jardin; il n'allait pas, disaitil, une fois par an au bout de sa propriété. A la fin, il lui était même très désagréable de voir marcher les autres. Le seul exercice physique auquel il se plût, c'était celui des organes de la voix. Il aimait à « gueuler » sa prose faite pour la lecture à haute voix, et aussi tout ce qui lui plaisait. Ses domestiques avaient ordre de ne pas se déranger quand ils l'entendaient crier. Le sens littéraire se satisfaisait avec le désir de parler fort, mais il n'en était pas toujours ainsi. Il écrivait de Patras à sa mère : « Je pioche maintenant à faire le derviche hurleur... Maxime en est assommé, je n'en continue pas moins. Un soir, littéralement, j'en avais la poitrine défoncée. »
En dehors de l'art il aimait peu de chose. La science, la phi-
ÉTUDE d'un caractère. GUSTAVE FLAUBERT 231
losophie l'intéressaient, mais il ne les estimait guère. Pendant la guerre de 1870, il souflrit beaucoup; le patriotisme s'éveilla en lui, peut-être pas d'une manière bien durable. Auparavant il écrivait volontiers : « Je ne suis pas plus mo lerne ({u'ancien, pas plus Français que Chinois, et l'idée de la pairie m'a toujours paru étroite, bornée et d'une stupidité finie. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit. » Il ne faut pas se méprendre sur ces derniers mots, ils indiquent tout au plus une vague aspiration vers une harmonie universelle plus vague encore. Flauberl avait un cercle d'aiïection très restreint, et l'humanité l'intéressait peu. Sa fraternité universelle ne signifiait pas qu'il aimât tout ce qui vit comme on aime un compatriote, mais simplement, je crois, qu'il n'aimait pas plus ses compatriotes que le reste de l'univers, ou que les premiers, étant plus près, l'exaspéraient sans doute davantage.
Il était à peu près inévitable que Flaubert, ainsi disposé, prît l'apparence d'un type de lutte ou de contraste. C'est ce qui arrive aux unifiés dont la tendance maîtresse est contrariée, et le milieu social n'est pas assez bien organisé pour que les grandes facultés qui pourraient le servir y trouvent aisément leur emploi. Les personnes capables d'apprécier et d'encourager avec intelligence la passion artistique de Flaubert ne pouvaient qu'être assez rares, et des froissements et des heurts devaient se produire, que l'isolement relatif ne peut complètement prévenir. De là sans doute, avec sa misanthropie, son mépris et sa haine pour les choses de la vie sociale. Il outra ses senliitients, mais il ne faut pas oublier que le point de départ en l'ut sans doute une souffrance en somme assez injuste.
La terrible mnladie nerveuse qui affligea la jeunesse, et plus tard les dernières années de Flaubert, ne dut pas rester sans infiuence sur la formation de son caractère. Outre ses effets directs, au sujet desquels on pourrait faire remarquer, d'ailleurs, que les mêmes causes qui l'avaient rendue possible avaient, sans doute, contribué à constituer le talent même et la personnalité de Flaubert dont il serait probablement difficile de les séparer, Tanxiété, l'inquiétude, la crainte des accès ne pouvaient qu'exalter sa sauvagerie et accentuer indirectement
les exagérations de son humeur. Disons, d'ailleurs, une fois pour toutes, qu'avant sa maladie comme pendant la longue rémission qu'il en obtint et dans le reste de sa vie, il paraît bien être resté essentiellement le même en ce qui concerne, sinon la souplesse des tendances que M. Da Camp présente comme fort atteinte, au moins leur nature, leur sens général et leur intensité.
Tout, dans la société, lui paraissait odieux. La politique l'exaspérait. Il est furieux des « conversations de portier » d'un dîner chez Magny et se jure de ne plus y mettre les pieds. On avait parlé tout le temps de M. de Bismarck et du Luxembourg. Qu'on pût mettre la religion, la politique ou les affaires sur le même pied que l'art, il en était tout surpris. Il se moquait absolument des questions sociales. Toutes les formes d'association, toutes les solidarités, tout ce qui tendait à le rapprocher des autres lui répugnait. « 11 me semble que par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique et même prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir. )) Aussi trouve-t-on en lui cette admiration de Néron qui est devenue une sorte de mode et comme un symbole de l'indifférence et du dilettantisme esthétiques. Les petits devoirs de la vie, la vie même lui devenaient insupportables. « La vie est une chose tellement hideuse, que le seul moyen de la supporter est de l'éviter. Et on l'évite en vivant dans l'art, dans la recherche incessante du vrai rendu par le beau. » 11 arrive ainsi à un pessimisme ironique et méprisant très caractéristique. On s'en fait une idée par ses œuvres qui tendent à montrer l'universelle vanité du monde, des sociétés et de l'homme. Ce même sentiment se fait jour dans ses lettres. Religions, philosophies, sciences, mœurs, institutions, humanité, autant d'objets de son indifférence ou de son dédain, au-dessus duquel s'élève seule l'idée de la beauté, de la forme admirable.
Aussi ce qu'il détestait par-dessus tout, c'est la laideur sous toutes ses formes, particulièrement dans la pensée humaine. L'indignation chez lui était vive et chronique. 11 prétendait luimême qu'elle le soutenait et aue lorsau'il ne serait plus indigne
ETUDE I) UN CARACTKRK. — GUSTAVE FLAUBEUT 233
il tomberait à plat. Le « bourgeois » est de sa part l'objet d'une haine persistante et féroce, et par bourgeois il entend « quiconque pense bassement ». 11 n'a pas assez d'ironies, de sarcasmes, de colères et d'exaspérations contre la platitude, la vulgarité, la banalité, ou même l'insuffisance d'admiration et la faiblesse relative du sens esthétique. Il faut l'entendre parler à Feydeau d'un jeune homme qui rompit un mariage pour avoir trouvé Fanny, le roman de Feydau, dans la table à ouvrage de sa fiancée. « J'étais tellement enthousiasmé de ce jeune bourgeois que j'éprouvais tour à tour le besoin de lui faire frapper une médaille en aluminium et celui de l'écorcher vif. Franchement, je l'aurais vu écarteler avec ivresse. » Il n'est pas toujours possible de citer exactement les termes dont il stigmatise la bêtise humaine, celle de M. Thiers entre autres. Le malheur, c'est qu'au fond, pour lui, « penser bassement» c'était bien, je crois, ne pas voir uniquement, partout et toujours, les intérêts, bien ou mal compris, de l'art. Mais cette étroitesse fut pour lui peut-être une cause de force, et elle est si largement compensée en ce monde par des étroitesses différentes !
Voilà à peu près ce qu'étaient chez Flaubert la forme générale de l'esprit et les tendances principales. Nous avons pu déjà entrevoir les qualités de ces tendances. Pour l'ampleur relative, la force, l'ardeur, la persistance de sa passion maîtresse, il suffit de rappeler le labeur acharné qui remplit sa vie et le résultat qu'il obtint. En somme, Flaubert nous a donné l'un des chefs-d'œuvre du roman français et deux ou trois des livres les plus curieux et les plus fortement écrits de notre littérature.
Les désirs étaient très forts chez lui. L'acharnement qu'il mettait à perfectionner sa prose, il le mit parfois à arranger sa personnalité. «J'ai fait depuis longtemps, disait-il, l'éducation à mes nerfs, quelquefois ce sont eux qui se fâchent, et de là résulte le désordre de la machine. » Très poltron dans son enfance, sujet au vertige, il se forçait à rôder seul la nuit, montait dans des clochers d'église, se promenait sur des balustrades et se guérit ainsi. Il eut des afi'eclions très vives et très fortes, des haines puissantes, des fureurs brusques et vio-
lentes. Étant à déjeuner chez des amis il apprit la nomination de M. X... dans la Légion d'honneur; il s'emporta furieusement, jeta dans son café son cigare et son ruban, que, pour plusieurs raisons peut-être, il ne voulut plus porter. Une grosse exubérance que constatent ses amis était la conséquence naturelle de la force et de la vivacité de ses sentiments et de l'ampleur de sa nature. Du reste il aimait chez les autres l'intensité des passions et l'ardeur des désirs : les lettres de Berlioz l'enthousiasment.
Si les sentiments de Flaubert étaient ardents, ils étaient également durables. Il faut bien rappeler encore sa patience à corriger ses œuvres. « J'ai été cijiq jours à faire une page la semaine dernière, écrit-il, et j'avais tout laissé pour cela. » Il fut un ami fidèle, mais il savait garder rancune à qui l'avait froissé et conservait très longtemps des dispositions hostiles. Même dans ses plaisanteries il apportait une ténacité singulière. « Il aimait les farces, dit Guy de Maupassant, les plaisanteries continuées pendant des années. )) M. Du Camp ayant fait son article sur Paris souterrain^ il l'appela « l'égoutier » jusqu'à la fin de sa vie.
Tous ces sentiments si intenses et si persistants se mettaient aussi très aisément en activité. Il sentait très vivement et très facilement. Quand beaucoup d'autres auraient été à peine attentifs, il était exaspéré. « Sa sensibilité cérébrale excessive lui faisait sentir comme des blessures les banalités stupides que chacun répète chaque jour. » (G. de Maupassant.) Il se comparait lui-même à un écorché auquel le moindre contact causait d'effroyables douleurs.
En revanche, la souplesse des sentiments et des idées paraît avoir été peu développée en lui. Il se montrait volontiers intransigeant, restait à son point de vue, et s'il comprenait le point de vue des autres, se gardait de s'y placer. Ses lettres à M""^ X... sont fort intéressantes à cet égard. Il vit bien en dehors de son esprit à elle et l'on sent à chaque instant l'oubli ou le dédain naïf de ses exigences, parfois assez naturelles. Lorsqu'il s'agissait de littérature, il devenait intraitable. Sa raideur à l'endroit de ses propres œuvres se justifiait assez, mais dans les