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LA CLÉ DES MALADIES

( Clé 104)

Il était assez naturel que les Chinois, dans leur désir d’établir en leurs signes graphiques, des classifications par espèces — sans préjudice d’autres classifications — en vinssent à déterminer la forme type d’un caractère général représentant, par sa structure conventionnelle, le fait même d'être malade , l’état d’un être privé de santé. Nous savons, pour en avoir conservé un grand nombre que, parmi les travaux littéraires et savants composés depuis les siècles des siècles en langue chinoise, figurent beaucoup d’ouvrages, relatifs à la médecine du point de vue thérapeutique, ou ayant trait à la rigoureuse mise en ordre des affections dont souffre le genre humain. Quoique l’on ait pu trop longtemps croire le contraire, les Célestes ont une médecine qui n’est point exclusivement empirique. Leur admirable faculté d’observation leur a permis, de toute antiquité, de fixer des règles précises, d’envisager toute maladie d’un point de vue plus ou moins scientifi-

que. Dans la courte notice bibliographique qui figure aux dernières feuilles du présent volume (1), il sera facile de vérifier que les Européens ont enfin rendu justice à la connaissance méthodique que possèdent les Chinois, eu égard à l’évolution des maladies et aux moyens selon eux les plus sûrs d’y remédier. Au xvme siècle, en 1773, l’empereur Kien-Long fit commencer une collection des meilleurs ouvrages nationaux. Elle devait se composer, suivant le désir de ce prince, de 160.000 volumes. En 1818, les savants chargés de publier cette vaste encyclopédie avaient déjà mis à jour 78.731 recueils. Depuis lors, le travail a été complété. S’il nous est impossible ici de nous appuyer sur des chiffres précis relativement à cet énorme labeur et à son état au temps présent, nous pouvons néanmoins consigner le chiffre imposant de 1.915 ouvrages médicaux déjà réunis et réédités à la date de 1818. Nul doute que ce chiffre n’ait aujourd’hui au moins doublé. Dans ce riche ensemble d’écrits, il n’est point seulement question de généralités, de vagues conseils. Tout au contraire, on y trouve, en nombre, de véritables thèses, des commentaires très approfondis sur les maladies les plus diverses. Au cours de ces ouvrages on a souvent l’occasion, entre autres, de voir, non sans étonnement, des Chinois de toutes

(1) Quelques ouvrages Européens sur la Médecine chinoise et annamite, (page 266).

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époques parler savamment de l’hydrothérapie dès le me siècle de notre ère, du diagnostic des maladies par l’examen du pouls ; on y trouve de précises descriptions d’instruments de chirurgie, on peut s’y instruire des moyens curatifs de la goutte, du rhumatisme, des affections nerveuses. Et l’on aurait vraisemblablement à apprendre quelque chose en cherchant comment les Chinois conçoivent l’hygiène préventive. On les entend fréquemment parler, doctoralement, mais non sans une grande intelligence, des causes et des effets de la petite vérole, de la fièvre intermittente, de la surdité, de la rougeole chinoise, de l’accouchement, de la vie intra-utérine et des moyens de reconnaître les sexes avant la naissance, de la diphtérie, de la vaccine, de la syphilis, de la tuberculose, de la blennorragie, du béribéri, du choléra, de la peste bubonique. On y vérifie que l’indigestion a fixé les méditations de quelque savant médecin de l’ex-Empire jaune et qu’il y a consacré un fort judicieux traité. Et l’on y découvre que les “ Dix mille Peuples ” ont étudié avec un soin et une compétence égales, le typhus, la lèpre, la rage, l’helminthiase intestinale, les vers intestinaux, l’appendicite, toute la parasitologie, l’art dentaire, l’art vétérinaire, la question de l’efficacité des eaux thermales, la colique sèche, l’ascaride lombricoïde, l’abcès au foie, l’ovariotomie, les effets de l’avortement, la pédérastie, les étapes de la nubilité, sans

oublier tout un domaine chirurgical dont l’examen nous conduirait au delà des limites que nous nous sommes assignées ici.

Un tel luxe d’études médicales justifiait bien, en vérité, l’adoption d’un signe spécifique de la maladie, et son introduction, sous la cote 104, dans la série des 214 clés fondamentales de l’écriture chinoise.

Le moment est venu pour nous, d’analyser, dans ses éléments graphiques, la clé des maladies. La clé 104 se compose, ainsi qu’on peut en juger dans la figure 1, d’un trait horizontal surmonté d’une

(Figure 1)

sorte de trait virgulant, puis, à gauche, d’un second trait incurvé où, sur le côté concave, sont pointés deux petits traits complémentaires.

Nous ne voulons pas oublier que ce signe, — prononcé M dans la langue de Pékin, — reste un grimoire aux yeux du lecteur profane. Nous concevons qu’il ne doit, en ce moment, voir, dans son adoption

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pour la désignation générale des maladies, qu’une fantaisie arbitraire, qu’un hasard de pinceau. Notre premier devoir sera d’expliquer comment ce signe n’est point une invention sans raison, comment au contraire, il est la conséquence d’une pensée d’artiste qui fut renforcée par la pensée d’un logicien du système graphique chinois.

Pour rendre nettement et facilement intelligibles les explications qui suivent, nous croyons opportun de fournir, sur l’origine et la formation de ce signe, l’opinion fausse de commentateurs européens, plus épris de pittoresque que de judicieux raisonnement. A ce propos, qu’il nous soit permis d’ouvrir une indispensable et précieuse parenthèse. Aucun ouvrage du genre de celui-ci, nous entendons : un ouvrage spécialisé à l’étude des caractères médicaux, n’a encore été publié tant en Chine que dans le reste du monde. Voici donc le premier essai d’analyse des caractères chinois relatifs à la maladie. Mais un grand nombre de sinologues se sont, pour: ait-on dire, amusés, au cours d’autres ouvrages, à donner, sur la composition de divers signes chinois, des explications qu’ils croyaient conformes à la vérité historique. Il faut avouer, à leur confusion, que dans la plupart des cas, ces auteurs se sont laissés entraîner par le dangereux plaisir de prendre leurs hypothèses pour des certitudes. Ils ont fourni, sur les caractères qu’ils détail-

laient élément par élément, des analyses bien singulières. Leur imagination s’esi montrée, en ce jeu redoutable, plus qu’orientale. Il en est résulté des erreurs fort regrettables au point de vue étymologique. Il faut bien des fois déchanter lorsque l’on regarde de plus près la structure exacte d’un caractère chinois trop spirituellement expliqué. Nous nous rendrons compte, nous-même, de la tentation qu’il y a, à interpréter trop librement l’architecture des caractères. Il est certain, quelque soin que nous mettions à éviter les décompositions de signes trop fantaisistes, que nous trébucherons quelquefois dans ce que l’on pourrait appeler l’opinion personnelle. Nous ferons au moins effort pour éviter ce péril, en contrôlant nos dires, le plus étroitement possible aux sources chinoises les plus autorisées. Ce dont nous ne nous ferons pas faute, ce sera de mentionner les erreurs d’autrui lorsqu’elles nous reviendront en mémoire. Si cela est peu charitable, c’est assurément fort nécessaire. Notre punition d’avoir été si inexorable, sera, sans doute, dans l’avenir, d’être repris par quelque sinologue encore plus sévère que nous, s’il nous advient, ce qui est humain en toutes les langues, de nous tromper dans nos déductions. Et ce ne sera que justice.

Fermant la parenthèse et revenant au caractère ni (figure 1), remettons-le nous sous les yeux, avec ses deux éléments linéaires, l’un horizontal, l’autre

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courbe, et ses trois éléments ponctués, l’un en haut, les autres au côté gauche.

Les fantaisistes de l’analyse graphique, tel Bailly dans son dictionnaire franco-chinois (Saïgon, 1889), expliquent ce caractère en y voyant le mouvement oblique du corps d’un malade debout, si faible qu’il est obligé d’étendre le bras pour « s’appuyer contre quelque chose comme fait une personne quand elle est malade ». Aucune raison pour justifier la présence du point supérieur et des deux points latéraux. Interrogé par moi sur le sens de ces points latéraux, un subtil analyste a voulu y voir une déformation de la clé 15, qualifiée pïng, et signifiant eau gelée, (figure 2). Selon mon informateur, cette eau gelée n’était autre que la sueur qui coule sur le corps d’un homme malade et particulièrement, en proie à une violente fièvre : en bref, la sueur froide.

La version est amusante. Le malheur est qu’elle est fausse. Elle constitue un typique exemple de ces licences trop fréquemment prises avec l’authenticité des caractères chinois.

(Figure 2)

Donnons donc l’exacte analyse de la clé 104.

Force nous est, pour appuyer notre analyse, de demander au lecteur la faveur de le conduire dans des âges très reculés, parmi les textes où n’était encore employée que l’antique écriture dite écriture tchouân. Cette écriture est, pourrait-on dire, la mère de l’écriture actuelle. Elle a disparu de l’usage courant. Pourtant on l’a conservée dans certains cas, notamment pour la composition des sceaux officiels ou autres. C’est elle que l’on reconnaît, dans bien des cas, enclose en un carré, au pied des peintures chinoises. Elle représente alors le nom du peintre, ou celui du mécène pour qui fut exécutée l’œuvre, ou toute autre mention qui exigeait, pour être transcrite, l’emploi du caractère archaïque.

(Figure 3)

La figure 3 nous représente, en écriture tchouân , la forme ancienne de la clé 104, telle qu’elle est écrite dans la plus récente forme. On y voit, à la partie supérieure, une façon de grand accent circonflexe dont l’une des branches dépasse l’autre,

sur la droite. En dessous, à gauche, un élément composé d’un trait vertical et de deux traits coudés, opposés. L’accent circonflexe, c’est l’image de l’homme. Primitivement cette représentation de l’être humain était plus explicite. Elle se complétait par le dessin des deux bras et de la tête : on n’a conservé que les deux jambes. Ce caractère, prononcé jên, est d’un usage extrêmement fréquent dans la langue chinoise. On conçoit que, d’instinct, les Célestes, pour la facilité de son emploi incessant, l’aient réduit à ses éléments essentiels.

. Quant au signe complémentaire, il représente la moitié d’un arbre. En considérant la figure 4, on

(Figure 4)

peut y voir, synthétisée, toute la structure d’un arbre Le trait vertical c’est le tronc, la fourche supérieure, ce sont les branches, l’arc inférieur, ce sont les racines. Sectionnant verticalement ce symbole elliptique, les Chinois ont obtenu, ainsi que nous le disions,

l’image d’un demi-arbre, et par extension, l’idée d’une partie d’arbre, d’une planche, par exemple.

Qu’on ne s’étonne pas de tant de subtilités. L’originalité du génie chinois (et l’on estime que c’est aussi sa beauté lorsqu’on l’a pratiqué quelque peu) c’est précisément ce que nous autres, occidentaux, pourrions y trouver de trop « tiré par les cheveux », de trop « fil coupé en quatre ». Tout naturellement, le lettré chinois qui jadis fixa sous son pinceau l’idée d’une couche, d’un lit, du lieu où l’on s’étend pour prendre son repos, adopta pour exprimer son idée, le signe graphique du demi-arbre, de la planche. Un lit est fait de bois, de planches débitées dans un arbre, n’est-il pas vrai ?

En conjugaison, que donnaient les éléments homme et planche ? Sans aucun doute, — pour un Chinois s’entend, — un homme couché sur une planche, et, par amplification, étendu sur son lit. Donc malade. Et voici comment se composa, d’éléments rationnellement rapprochés, le signe spécifique de la maladie.

Ayant acquis sur ce point quelques lumières qui — nous en convenons — n’étaient point superflues, nous voyons mieux comment l’antique signe tchouân a évolué et est devenu le caractère ni (figure 1) de l’écriture actuelle. Sous le pinceau preste et léger des réformateurs de l’écriture d’antan, l’accent circonflexe de l’homme s’est aplati. Il est devenu le

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trait horizontal supérieur ponctué de la virgule, Quant à la planche, elle s’est incurvée, en un geste d’élégance qui est conséquent même de l’usage du pinceau, et la branche et la racine se sont simplifiées jusqu’à n’être plus que deux petits points.

Ainsi se trouve expliqué, dans son ensemble, le signe ni, y compris la virgule qui le somme.

C’est sous ce radical ni que, presque absolument, sont rangés tous les signes complémentaires dont la conjugaison avec le radical maladie suffit à préciser toutes les affections possibles. On retrouve ici cette loi si ingénieuse et si simple dont nous parlions naguère en établissant que pour tous les types de la race bovine, l’écriture chinoise prévoyait généralement un jeu de caractères où intervenait un signe commun, spécifique de l’espèce.

Le spécifique de l’espèce ici, c’est ni (figure 1), de telle sorte que, consultant un texte chinois, tout profane, à la rencontre d’un signe où figure ce radical peut être assuré qu’il s’agit là d’une maladie. Il ne lui reste plus, s’il a la curiosité de connaître la maladie dont il est parlé, qu’à ouvrir un dictionnaire chinois rangé par clés et à y chercher la clé 104. Là, à la file, il consultera toutes les combinaisons et en peu d’instants, il sera renseigné.

Mais s’il apprend la nature de l’affection que désigne le caractère, il ne peut pénétrer les motifs qui ont déterminé le lexicographe chinois à choisir, précisément pour qualifier cette maladie, le signe complémentaire placé sous les deux traits du caractère-type.

Le but de notre étude est de disséquer, pour un certain nombre de maladies principales, ces adjuvants graphiques qui donnent leur sens particulier aux signes qualifiant les affections du corps humain.

Notre intention est aussi de montrer, en une suite d’explications qui n’exigeront jamais un effort de raisonnement plus compliqué que celui qu’on fit en lisant ces premières pages, de montrer, disonsnous, que pour la détermination de ces signes, le Chinois fut fidèle à son parti de ne point adopter, à l’aventure, des éléments graphiques. Tout au contraire, il s’exerça maintes fois à raconter en deux traits de pinceau toute la maladie qu’il voulait dénommer. Nous verrons comment, dans d’autres circonstances, il renonça à cet art charmant du rébus parlant, et comment, pour des raisons diverses, il fut réduit à ne désigner certaines maladies que par des éléments uniquement phonétiques et sans signification précise.

C’est la première série qui, seule, nous occupera. Elle peut amplement suffire à la curiosité des lecteurs occidentaux. Nous ne manquerons cependant

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pas de résumer, en cours de route, les principaux caractères relatifs à des maladies qui ne sont pas «décrites* par l’élément souscrit au radical ni et qui ne sont nés, dans l’usage, que comme des « conséquences phonétiques».

Ajoutons que pour l’examen successif des éléments souscrits au radical ni, nous n’avons pas cru devoir suivre, pour le début tout au moins, l’ordre rigoureux des dictionnaires. Il nous a semblé préférable d’introduire le lecteur à la connaissance élémentaire du graphisme chinois, par un choix de démonstrations quelque peu arbitraire, mais qui a l’avantage d’être plus séduisant, parce que plus facilement compréhensible de prime abord. C’est ainsi que nous envisagerons quelques maladies dont le « caractère écrit» impose son sens immédiatement à l’esprit, par l’originalité toute particulière de sa composition. Lorsque l’on aura ainsi pris contact avec le génie descriptif des Chinois par des témoignages d’une simplicité et d’une clarté évidentes, on pourra plus aisément comprendre des caractères un peu plus compliqués.

CHAN : Hernie.

Le caractère chân (figure 5) désigne, d’un point de vue général, la hernie. Il peut s’appliquer, seul, ou accompagné d’autres caractères explicatifs, aux cas de hernies les plus variées, ainsi que, dans certaines circonstances, aux douleurs dans l’estomac, aux ruptures d’intestin, aux altérations ou modifications du pouls, â la tuméfaction des testicules, etc.

Il est, on le voit, composé du radical ni — qui, désormais, interviendra dans tous les caractères relatifs aux maladies que nous allons énumérer tour à tour — et d’un élément constitué d’un trait vertical dressé au milieu d’une ligne brisée dont les deux extrémités sont disposées, elles aussi, verticalement.

Cet élément, dans la série des 214 clés de l’écriture chinoise, porte le numéro 46 (voir plus haut). Il se prononce chan et signifie montagne. On observera que cette expression chan est commune

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à la désignation d’une montagne ou d’une hernie (1). Il y a là un fait qui pourrait étonner, si l’on ne savait pas qu’en chinois, le nombre des mots (langage parlé monosyllabique) est extrêmement réduit, alors que le nombre des signes est considérable. Il faut donc que le même mot serve à désigner plusieurs signes. Source de confusion très grande pour le jeune sinologue jusqu’au moment où, ayant acquis une connaissance plus profonde de la langue, il reconnaît le sens d’un mot par l’accent qu’il porte autant que par la position qu’il occupe dans la phrase. C’est ainsi que, pour le cas présent, l’accent, d’une part et le sens général de la phrase, peuvent seuls permettre de distinguer, lorsqu’un Chinois emploie le mot chan , s’il s’agit d’une montagne... ou d’une hernie.

La difficulté de cette différenciation n’existe plus lorsque l’on passe de la langue parlée à la langue écrite. A ce moment, l’aspect du signe écarte le doute et précise la pensée. Si l’on voulait parler de montagne, on dessine uniquement la ligne trois fois recourbée et sa verticale médiane. Si l’on voulait spécifier la maladie, l’affection herniaire, on ajoute le radical ni.

Qu’est donc ce caractère chan, montagne, et qui signifie en outre : colline, hauteurs, régions élevées,

(1) Chan : montagne, s’orthographie Chan.

chaîne de montagnes, inculte, sauvage, animal non apprivoisé, voix forte, etc. Quelle raison a justifié sa forme? (figure 6)

Nous avons dit que, primitivement, les Chinois, pour désigner les choses, n’avaient rien trouvé de mieux que de les dessiner, en un schéma très sim-

( Figure 6)

pli fié. Le mot montagne est précisément l’un de ces mots-images. A l’origine, toute hauteur était figurée par un jeu de trois lignes ondulées, indiquanttrois pointes, trois sommets. Plus tard, lorsque l’on simplifia l’écriture, lorsqu’on lui donna cet aspect définitivement stylisé qu’elle a conservé et conservera toujours, on réduisit les éléments descriptifs de la montagne à ces trois traits verticaux reliés à leur pied par un trait horizontal, qui, somme toute, indique le niveau de la plaine.

Ceci acquis, pourquoi l’adoption de cet élément chdn dans le caractère spécifique de la hernie? L’explication va de soi. La hernie n’est-elle point un gonflement sur le corps humain comme la montagne en est un autre sur la surface du globe? Dans

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tout le cours de cet ouvrage, il sera nécessaire de se familiariser avec ce tour d’esprit chinois. Il peut nous sembler quelque peu puéril, de prime abord. Il ne l’est pas. On ne saurait assez dire combien, à la longue, ce système de représentation graphique des idées, se montre riche et savant, magnifiquement descriptif et tel enfin qu’on imagine assez volontiers, dans les temps anciens, des collèges de lettrés assemblés pour la confection de l’écriture chinoise et méditant sur le choix d’un signe — qui devra être légué à la postérité — avec autant d’anxiété que s’il était question, pour des prêtres, de déterminer, dans des formes immuables et vraies, les paroles révélées par la Divinité.

Quelles facilités étonnantes, la hernie sitôt assimilée à une montagne, pour qualifier d’autres maladies où intervient un gonflement 1 Voici l’hydrocèle. Il est plusieurs façons de la désigner. Mais la plus simple est d’adjoindre au caractère chân (figure 5) le caractère qui signifie eau. C’est bien là en effet la distension de la tunique vaginale qui entoure le testicule provoquée par un amas d’eau. Pour désigner une autre affection qui a le même siège et en laquelle les Chinois imaginent que l’enflure est provoquée par une certaine quantité d’air emmagasiné, ils rapprochent du caractère de la hernie celui qui signifie l’air, la vapeur. Et la maladie est, pour eux, clairement qualifiée.

Veulent-ils décrire l’angine de poitrine? Ils ont,

de tout temps, observé que l’angine de poitrine, est en réalité une maladie de cœur. A tort ou à raison, pour « écrire » cette maladie, ils emploient en second le caractère chân, hernie, vraisemblablement parce qu’ils partent du principe que le cœur, dans cette affection, est dilaté ; et, en premier, ils utilisent le caractère qui représente le cœur, afin de compléter leur pensée. La mariage des deux caractères donnerait comme traduction littérale : hernie du cœur.

Désirent-ils exprimer un fort battement de pouls? Ils ont plusieurs manières. L’une, brève, revient à employer le caractère chân , hernie. Ainsi se trouve traduite l’idée de la saillie excessive de l’artère sous le doigt qui l’interroge.

Il peut se rencontrer, — encore que d’autres caractères répondent aux mêmes idées avec plus de précision, — que des affections telles que le gonflement du ventre, l’hydropisie, et généralement toute enflure soient représentées par le caractère chân correspondant, dans son sens propre, à la hernie. Ce caractère est toutefois, et le plus souvent remplacé par un autre, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir et où l’on voit inscrit, sous le radical ni (des maladies) un élément (figure 7) qui prononcé tch’âng signifie long, et accentué tchàng , a le sens de pousser, croître. Ce signe est la clé n° 168.

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( Figure 1)

A peine est-il besoin d’expliquer l’emploi de ce caractère tchàng pour la désignation d’un mal dont la conséquence visible est un grossissement, une enflure, une excroissance. Ce caractère médical est exprimé par la figure 8 (fig. 7 combinée avec la clé 104).

( Figure 8)

La flatulence se traduit d’une façon fort simple. Au caractère fig. 8, on ajoute un caractère dont nous avons déjà parlé, celui du vent, de l’air. D’où flatulence gonflement provoqué par une accumulation de gaz dans une cavité naturelle.

TING : Clou, furoncle, abcès, etc.

(Figure 9)

Les affections de la nature des clous, furoncles, abcès, pustules, etc., sont, en chinois, graphiquement traduites par le signe tlng , composé de l’élémentradical ni (clé des maladies) et d’un second élément fort simple, puisqu’il est réduit à une ligne horizontale appuyée sur une ligne verticale. Ce second élément, pris individuellement, se prononce, lui aussi, tlng (figure 9).

Les étymologistes se partagent sur deux explications de ce signe, primitivement écrit selon le graphique donné en la figure 11. Certains présument

(Figure 10)

( Figure 11)

que, dans cette figure 11, l’arc supérieur piqué d’un point au sommet est, lui-même, une modalité du signe 12, lequel signifie homme, la verticale située

sous cet|arc| représentant l’idée de : inférieur, audessus. Par amplification, on a voulu voir là une désignation simplifiée du cœur. Nous ne signalons cette version que parce qu’elle a été proposée avant nous. A notre point de vue, elle rentre dans la catégorie de ces hypothèses contre lesquelles ne sauraient trop se prémunir les sinologues soucieux d’exactitude. Nous nous rallions bien plutôt à une autre conception du signe üng , selon laquelle il ne faudrait

( Figure 12)

y voir que l’image d’un dard d’abeille, et, par extension, d’une piqûre, et aussi de l’enflure, de l’irritation, du mal produit par cette piqûre.

Ces assimilations se retrouvent fréquemment dans les langues européennes. C’est ainsi qu’en anglais, et sur l’objet même qui nous préoccupe ici, le mot sting signifie à la fois l’aiguillon d’une abeille et la piqûre faite par cet aiguillon.

En réalité, dans l’esprit des Chinois, üng (figure 10) signifie donc bien un aiguillon, au moins pour le sens primitif du caractère. Dans la suite, il s’est ajouté le sens, désormais usuel, de clou : tête et pointe, qu’il représente en effet très exactement. Et il s’est trouvé que l’étymologie primitive s’est rencontrée avec le sens particulier qui fut donné au mot ting lorsqu’il fut incorporé au signe ni, spécifique des maladies. Il devint alors un clou-furoncle, un clouabcès, un clou-pustule, par un artifice de langage absolument identique à celui qui conduisit les Occidentaux à rapprocher l’idée d’un clou-métal à l’idée d’un cloumaladie. Si les ulcères vénériens, bubons, éruptions d’origine syphilitique, furoncles, pustules, ont, en écriture chinoise, des caractères particuliers pour les désigner plus explicitement, le caractère général tïng (figure 9) les résume tous.

L’élément tïng, clou-métal (figure 10) se compose avec un second élément qui, par lui-même, signifie métal, lorsqu’il convient d’indiquer un clou, une

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pointe à clouer. En composition avec un signe qui synthétise la tète du corps humain, il prend le sens de vertex, sommet du crâne. Adjoint au signe de l 'oreille, il signifie cerumen, qui, en effet, bouche l’organe à la façon d’un clou, si on le laisse s’accumuler et se durcir.

Il est assez curieux de remarquer que le signe üng (fîg. 10) a été choisi comme quatrième parmi les dix lettres du cycle chinois. Cette lettre correspond au feu .

Tïng désigne également le croisement de deux routes, le têtard, etc. Ajoutons que tout jeune homme qui, de 16 à 18 ans, prend, — si l’on peut dire, — conscience de sa virilité, peut être qualifié üng alors que la jeune fille devenue nubile, est considérée comme /c’eou, c’est-à-dire bouche.

(Figure 13)

Et puisque nous sommes appelés à mentionner ce signe /c’edu, bouche (figure 13), retenons au passage que les boutons d’aphte, fièvre aphteuse, situés autour ou dans la bouche du malade, sont tout logi-

quement exprimés par le rapprochement du signe k'eôu et du signe üng : boutons de bouche.

Pour compléter cette notice sur le caractère fïrig, relatons que, parfois, souscrit au caractère des maladies, il prend le sens de : maigre, maigreur. Il n’est pas trop audacieux d’admettre que, dans la pensée des Célestes, un rapprochement se soit établi comme dans la nôtre, entre le fait d’être maigre et la forme amincie d’un clou. Mais alors que, chez nous, l’image n’a pu s’établir que par une comparaison (on dit maigre comme un clou), chez les Chinois, elle s’est trouvée synthétisée par un seul caractère, celui de la figure 7.

Nous aurons prochainement à parler du caractère du feu. Dès maintenant, notons qu’un ulcère cuisant, qu’un bouton irrité, sensible, se représentent par le caractère du feu précédant le caractère tlng (figure 9).

Parmi les raisons qui provoquent la formation des clous et furoncles chez les jaunes, en existe une qui, et pour cause, est ignorée en Europe. On trouve en Chine, et surtout dans la province de Canton, un fruit nommé II tché. Il est de la grosseur d’une noix et sa chair molle, pleine de suc, est exquise. Mais quand on en mange beaucoup, on en est ordinairement incommodé. Ce fruit est en effet si échauffant qu’il fait sortir des furoncles par tout le corps.

Pour en conclure avec ces sortes d’affections

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disons que les Chinois considèrent que les ulcères, furoncles et abcès se développent en cas de faiblesse de ce qu’ils appellent le « principe vital passif ». Le médicament le plus usuel est composé d’huile de sesame où sont pulvérisés cinq crapauds desséchés, un peu de litharge et une poignée de cendre de cheveux. L’accélération de la maturation des furoncles est obtenue souvent par des emplâtres où entrent des cantharides. Sur le furoncle non mûr, on applique une tranche d’ail, et l’on chauffe avec un métal rougi au feu. Les ulcères sont aussi souvent traités à la bave ou au foie de crapauds, à la myrrhe et à la cire d’abeilles.

YïN : Muet.

( Figare 14>

L’un des caractères figuratifs du mutisme, de l’état de muet, se prononce yîn ou yên et s’écrit, ainsi qu’on en juge ci-dessus, par la composition du radical ni et d’un second élément où figure un carré sommé de quatre petits traits.

Si nous étudions maintenant ce caractère, c’est qu’il y a quelques lignes, nous venons de rencontrer le signe /c’eou, bouche (figure 13). Ce signe intervient dans l’élément qui complète ici la clé des maladies. On le reconnaît en le carré placé à la partie inférieure du caractère. Sa formation est des plus claires.

Le caractère k’eôu prend place parmi les 214 clésradicaux de l’écriture chinoise. Il y occupe le 30e rang, et l’on peut dire qu’il est un de ceux dont la composition avec d’autres éléments graphiques a le plus richement doté d’expressions aussi variées que subtiles le patrimoine scriptural des Célestes. Dans sa forme antique, il avait l’aspect qu’on lui voit en la figure 15. On lui en connaît d’autres que nous avons reproduits en les schémas 16, 17, 18 et 19. Ces diverses modulations sont liées à l’évolution des moyens matériels de l’écriture, en Chine. C’est ainsi que, tout particulièrement, les figures 19 et 20 pourraient correspondre à une époque où l’on passa de l’usage du burin à celui du pinceau.

t (Figure 15) ( Figure 16) (Figure 17)

dans l’écriture chinoise

(Figure 18)

( Figure 19)

(Figure 29)

Pour l’intelligence de quelques caractères qui, comparés sous leurs formes anciennes et modernes, pourraient, au cours de cet ouvrage, revenir sous notre plume, il n’est pas inutile de dire quelques mots de ces procédés différents selon les âges. C’est ainsi que les Chinois, dès la plus lointaine antiquité, gravaient leurs caractères soit sur des planchettes de bambou, soit sur des feuilles d’arbres. Ces matériaux primitifs tenaient alors lieu de papier courant. Plus tard, on employa une sorte de calame, ayant la forme d’un couteau, pour écrire sur des tablettes de bois. Il existe un ancien caractère par lequel on désignait les livres , et qui comprend trois éléments : le couteau, le bambou et le symbole d’union.

Confucius se servait déjà du pinceau « fait de poil d’antilope ». On utilisait aussi le pinceau de poil de lapin. L’invention du papier, celle de l’encre eurent pareillement une influence immense sur ces révolutions des procédés techniques, mais de tout temps la calligraphie fut très honorée ; à l’égal d’une belle peinture, un beau caractère était et reste une œuvre d’art.

L’usage du calame antique permettait la configuration des caractères selon des lignes arrondies. Dans l’ancienne écriture, ces souplesses étaient constantes. Mais lorsqu’apparut le pinceau, on s’aperçut que la ligne courbe était malaisée à tracer. L’esthétique réclamait des pleins et des déliés, que le pinceau autorisait sous condition que le caractère, dans la plus large mesure possible, fut tracé par des éléments rectilignes, sauf diverses exceptions justifiées même par le maniement de l’auxiliaire nouveau. Il en résulta que l’écriture chinoise se modifia et devint ce qu’elle est encore aujourd’hui. Les réformateurs profitèrent de l’occasion pour synthétiser, sous les formes alors adoptées, d’anciennes formes trop compliquées. Le travail de l’étymologiste s’en trouve aujourd’hui singulièrement malaisé. Soit que les scribes aient fait des fautes de transposition, soit qu’ils aient ramené les graphiques d’antan à des éléments trop sommaires, il n’est pas rare, on pourrait dire plus exactement qu’il est fréquent, de se trouver arrêté par l’obscure physionomie d’un caractère dont les éléments jadis étaient parlants et disaient avec autant d’éloquence que d’esprit, les intentions premières des inventeurs du signe initial. Nous aurons l’occasion de « buter » sur des signes ainsi dénaturés et c’est en prévision de ces accidents que nous avons cru ouvrir cette courte parenthèse.

DANS L'ÉCRITURK CHINOISE

Elle nous reconduit, d’ailleurs, vers l'objet que nous nous proposions tantôt ; l’étude du caractère k'eôu , bouche. A consulter ses formations successives, de la figure 15 à la figure 19, on vérifie sans peine qu’il était absolument idéographique. C’est qu’il exprimait l’idée par son dessin même. C’est bien là, en effet, la bouche avec la lèvre inférieure et la lèvre supérieure. Dans les figures 18 et 19 tout particulièrement, on voit préciser l’idée d’un maxillaire inférieur mobile, alors que la fixité du maxillaire supérieur est indiquée par un ferme trait horizontal.

Lorsque l’on passa des burins et calames au pinceau proprement dit, le signe k'eôu se forma en carré. (Ainsi en fut-il pour le soleil, jé, (fig. 20) qui était un rond avec un point central, et qui devint un carré où était inscrite une petite barre horizontale). Sous cette apparence, le caractère k'eôu, a conservé son sens primitif de bouche, et il est très souvent, comme nous l’avons dit, adjoint à d’autres éléments, à titre phonétique, ou à titre directement évocateur, par exemple, de faits apparentés avec l’acte de manger ou celui de parler. Mais il a, par lui-même, bien d’autres sens. Parmi les plus fréquents, nous retiendrons l’idée d’une entrée, de rue, de montagne (défilé, gorge, porte frontière), de port, l’idée d’une ouverture, d’un lieu étroit par où l’on passe, l’idée de la prononciation, etc.

Voyons maintenant comment il se comporte dans l’élément yên (figure 21), souscrit au radical des maladies, dans le caractère în (figure 14) qui signifie muet.

Qu’est ce caractère yên ?

Nous y voyons le carré de keôu( 1), bouche, surmonté de quatre petits traits horizontaux, dont le dernier, par élégance de tour de main, est parfois incurvé en virgule. Que représentent ces quatre petits traits ?

Rien moins que les paroles, les mots, qui un à un, s’en vont de la bouche ; gracieuse façon s’il en fut, d’exprimer « la suite du langage ». Ainsi composé, le caractère yên (fig. 21) s’incorpore, dans la langue chinoise à 307 caractères dont, dans la plupart des cas, les sens se rattachent de près ou de loin aux choses de

(Figure 21)

la parole. Yên est également une clé, au rang 149. Son sens propre est « mot, dire, parole». Il affecte aussi fréquemment ceux de langage, parler, expression,

(1) Clé 30.

dans l’écriture chinoise

voire penser, sentence, ordre, converser, interroger, ordonner, envoyer.

La forme antique est représentée par la figure 22. Il est très intéressant pour nous de nous attarder un instant sur l’analyse de ce véritable dessin. Un de ses

(Figure 22)

éléments nous servira dans la suite. On distingue, à la partie inférieure, la bouche : ligne concave et horizontale. Au-dessus, est, fort compliquée, la représentation de nos quatre petites lignes figuratives des mots émis par la bouche.

Dans l’écriture moderne, ces quatre petites lignes se sont parfois formées suivant une autre disposition tracée en la figure 23. Ceci est devenu la clé 117, qui

(Figure 23)

veut dire avec, — on s’en rend compte, — des sens

très distincts de la signification originelle : se tenir debout, dresser, établir, aussitôt.

Si nous sommes allés poursuivre cette formation dans le... maquis chinois, c’est que nous en avons, en ce moment même, besoin. Le terme, muet , s’écrit en effet, d’une façon très usuelle, tel qu’il est dessiné en la figure 24. Et nous devons demander encore un peu de bonne volonté au lecteur pour lui analyser cette formation nouvelle.

( Figure 24

Ici, dans l’élément souscrit au radical ni des maladies, nous voyons, en bas, un carré traversé d’une horizontale, et en haut, l’élément de la figure 23. Le carré n’est point le soleil comme on pourrait le croire. C’est la simplification d’un caractère représenté en 25, et qui signifie « conserver dans la bouche ». Ceci acquis, tout s’explique. L’ensemble a pour sens : ne pas faire sortir les paroles. Le tout étant placé sous le caractère des maladies, il s’agit d’un mal qui retarde ou empêche «l’émission des paroles». Et voilà pourquoi votre fille est muette, eut dit Molière, s’il eut connu le chinois. La même explication correspond

DANS^l/ÉCRITURB CHINOISE

(Figure 25 )

au caractère tn, de la figure 14. Ici, c'est la bouche qui ne peut pas faire sortir, une à une, les paroles. D’où, mutisme.

Nous voulons espérer que l’originalité de ces solutions nous fera pardonner ce qu’elles peuvent avoir en elles-mêmes, d’un peu aride et subtil. Il ne faut jamais s’attendre, avec les Chinois, qu’à des détours tortueux et souvent difficiles à suivre. Mais c’est bien aussi ce qui fait leur charme.

Puisque nous en sommes sur le chapitre de la bouche , — et encore que nous aurons assurément à y revenir quelquefois, — donnons place ici à un terme où l’élément k'eôu est, à lui seul, presque suffisant pour exprimer l’idée que l’on voulut traduire.

TCHE : Blessure faite avec un instrument contondant.

(Figure 26

Il n’est point nécessaire de disséquer longuement ce caractère. On y voit sous le radical des maladies, le carré de k’eôu, qui, ici prend le sens d’entrée, d’ouverture, d’orifice. Et en dessous, ces deux virgules écartées, ce sont — à moins que ce ne soit là une hypothèse trop audacieuse — les bords d’une plaie, larges à l’orifice, alors qu’en profondeur la perforation des chairs va en s’amincissant. C’est un semblant d’explication. Elle paraît décisive. Il est possible qu’elle soit exacte. Mais ayons, s’il vous plaît, la probité de ne la donner que sous toute réserve. Elle fournit, en fait, une image parfaite. Mais n’est-elle pas trop ingénieuse ? Déjà nous avons prévenu le lecteur contre l’agrément que l’on pourrait trouver à des analyses qui semblent évidentes et qui ne sont tout juste que d’heureuses rencontres. En voici bien un exemple. L’élément souscrit ici au radical des

dans l'écriture chinoise

maladies se compose bien d’une bouche et de deux traits virgulés. Mais si l’on y fait quelque peu attention, on se souvient que cet ensemble, prononcé, lui aussi, tché, signifie : seulement et qu’il a lui aussi son étymologie. Les Chinois l’expliquent, d’une façon quelque peu alambiquée. Ils disent : seulement représente, par soi-même, une restriction. « Je vous donnerai deux fruits, seulement ». — « Seulement, si vous ne venez pas, je serai attristé ». Selon eux, le fait d’exprimer ce seulement entraîne graphiquement l’idée d’un arrêt de la phrase, d’une légère pause, d’un petit temps d’arrêt. Ils imaginent qu’après avoir prononcé ce mot, celui qui parle doit s’arrêter un peu, fermer la bouche, et respirer un peu. Dans la réalité des faits, estil besoin de dire qu’il n’en est rien? Et que ce sont là fantaisies de grammairien trop savant, interprétations, qui ont cours d’ailleurs, mais qui, probablement, valent plus par le long passé de tradition qui les accompagne que par leur exacte appropriation à la nature du mot dont il s’agit. Force nous est pourtant bien de tenir compte de cette version et d’essayer d’en dégager, pour le mot : Plaie faite avec un instrument contondant, une vérité qui nous satisfasse. Cette vérité ne semble pas absolument insaisissable. La voici. Elle a le mérite de concilier le sens primitif du mot tchè (seulement) et le sens... descriptif du mot tché (blessure).

Lorsque les Chinois ont eu besoin de composer un

caractère pour représenter cette sorte de blessure, ils se sont fort à propos souvenus qu’ils avaient, dans leur bagage, un signe qui représentait à merveille l'apparence d’une plaie béante : précisément ce signe tchè (seulement), (1) fait d’une bouche et de deux virgules. Sans chercher davantage, ils ont incorporé ce graphique expressif sous le radical des maladies et ils ont, puisqu’ils étaient en veine d’emprunt, conservé le mot tchè pour désigner la blessure ainsi traduite sous leur pinceau. C’est donc à la fois, en ce cas, un emprunt phonétique et pittoresque, une trouvaille d’artiste renforcée d’une convention de grammairien.

Cet exemple est curieux et il se présente fort souvent, en écriture chinoise.

On observera que les Célestes ont créé là un signe bref, sommaire, parlant, pour qualifier, avec un minimum de moyens, un genre de blessure, celle qui résulte d’un coup porté « avec un instrument contondant ». Ils ont, pour d’autres blessures, d’autres signes. En expertises légales, la question de la nature des blessures, de leur provenance, prend, en Chine, plus encore que chez nous, une importance capitale. Le Siyuen-lu, est une sorte de compendium de cette

<1) Autres sens : cependant, mais.

dans l’écriture chinoise

médecine légale si complexe et souvent si naïvement arbitraire. L’ouvrage date de 1248, et il est encore dans les mains de tous les magistrats instructeurs. On y trouve des instructions pour l’examen des blessures : « Une blessure, dit l’auteur, faite par un couteau pointu, est large à l’entrée, étroite au fond. Faite avec une épée, elle est étroite si l’arme n’a porté qu’en surface et large si le fer s’est enfoncé profondément. Lorsque la blessure provient d’un coup de lance en bambou ou d’un coup de bâton de coolie, la plaie est déchiquetée irrégulièrement». Song-Tseu, auteur du Si-yuen-lu, poursuit ainsi pendant plusieurs pages. Il a la générosité de proposer des remèdes, pour le cas où la blessure n’entraîne pas la mort.

Pour les lésions par armes à feu, il conseille d’appliq uer un emplâtre qui a la propriété de faire sortir la balle. En cas d’insuccès, le mieux est de prendre de la couenne de cochon ou de la peau de courge, de l’imposer sur le mal et de frapper à grands coups. Cruelle opération peut-être. Mais qu’importe ? Si le blessé a une syncope, ne peut-on pas le « ramener » fort simplement en lui faisant boire de l’urine chaude? Il n’était que d’y songer.

Il y a encore ce que l’on appelle les blessures vraies et les blessures fausses, c’est-à-dire ante modem et postmodem. Selon les Chinois, on les reconnaît facilement sur un cadavre. Après avoir délayé dans de l’eau bouillante de la poudre de hong-mou, — sorte de bois

rouge assimilable à l’acajou — et de la fleur de laurier, on ajoute de l’alun au mélange et la pâte ainsi composée est versée sur la plaie. La blessure a été faite pendant la vie si la couleur rouge persiste. Si au contraire la pâte se décolore, la blessure fut postérieure au décès. La noix de galle bouillie dans du vinaigre sert aux mêmes fins. On utilise aussi une compresse de vinaigre pur. Si le linge change de couleur, la blessure est ante modem ; sinon elle fut consécutive à la mort.

Il arrive quelquefois que, dans la formation des caractères désignatifs de ces divers remèdes, figurent des éléments qui sont des transcriptions pures et simples des produits utilisés par les pharmaciens chinois pour la confection de la drogue.

Kl A : Croûte sur une plaie.

Pour transposer graphiquement l’idée d’une croûte sur une plaie, les Chinois ont plus d’un signe : l’un

dans l’écriture chinoise 67

d’eux, kia ou kâ est assez élémentaire pour être compris sansefïort. Ony voit sous la clé ni desmaladies, à gauche la bouche, à droite un élément qui est la clé 19, se prononce lt, et signifie force. Quelle version fournir ? Sans garantie absolue, on peut admettre que le scribe chargé de simplifier l’ancien signe ou de créer celui-ci, s’est fait la réflexion suivante : « Etant donnée une plaie, quelle fonction remplit la croûte qui se forme à sa surface ? Elle protège la chair béante, la fortifie, la met à l’abri des impuretés, des chocs directs, l’arme, en quelque sorte, pour sa défense contre les risques extérieurs ». D’où l’idée d’adjoindre au signe bouche le signe de la force , pour exprimer le renforcement, par la croûte séchée, des tissus et de l’épiderme lésés (?)

T CH EN : Fièvre chaude.

(Figure 28)

Nous avons dit déjà qu’un ulcère cuisant, qu’un bouton irrité, sensible, se représentent par le carac-

tère du feu précédant la caractère üng (figure 9). Avant d’aborder d’autres éléments graphiques, nous pouvons logiquement tirer texte de ce rappel pour parler de quelques emplois du signe houô, feu (fig. 29).

Il importe d’abord de se définir la raison d’être de ce signe. Dans sa grande simplicité graphique, il est d’une beauté descriptive singulière. Sous son aspect actuel, on y peut voir la stylisation de quatre flammes ascendantes et convergeant vers le haut. Dans sa forme archaïque, il était, on le voit, plus roide et plus conventionnel (figure 30). La réforme apportée par

les lexicographes à ce signe primitif lui a ajouté de l’élégance. Il n’en va pas toujours ainsi.

(Figure 29 )

(Figure 30)

dans l’écriture chinoise 69

Tel qu’il est représenté par la figure 29, le caractère houôt feu , participe à un très grand nombre de caractères, dans l’écriture des Chinois. Parmi les clés, il occupe le 86e rang. Ses sens les plus généraux sont, feu, flamme, brûler, annihiler dans le feu ; les médecins le lisent : excitant des humeurs, provoquant des fièvres.

(Figure 31 )

Nous aurons assurément à étudier le caractère chinois qui signifie eau (prononcer : chouèi). Dès maintenant nous le traçons en la figure 31. Il est en effet très probable qu’il a quelque relation rythmique avec le caractère du feu et que les Célestes ont estimé ingénieux le choix de caractères presque semblables pour désigner deux éléments ennemis. Dans sa structure primitive, le signe de l’eau représentait les rides produites à la surface d’un liquide par le vent ou par le courant (figure 32). Dans sa stylisation postérieure, ce signe est devenu ce qu’on le voit aujourd’hui sous tous les pinceaux chinois : une sorte de K flanqué, à gauche, d’un élément coudé.

( Figure 32)

On ne peut qu’être frappé, disions-nous, de la parenté de ce signe avec celui du feu. Empressons-nous d’ajouter que l’intention d’un symbolisme figuratif reliant ces deux signes n’est exprimée avec certitude par aucun auteur chinois, au moins que nous sachions. Cette hypothèse, par contre, a été articulée par plusieurs auteurs occidentaux.

Pour en terminer avec ces diverses indications relatives au caractère feu ou dérivées de lui, relatons qu’en composition avec d’autres éléments, le signe houô se déforme jusqu’à n’être plus que quatre petits points juxtaposés horizontalement.

(Figure 33)

Ainsi dans le caractère Yû (figure 33) qui signifie

dans l’écriture chinoise 71

poisson, (1) on voit intervenir ces quatre points. La raison peut en paraître de prime abord assez obscure. Ici encore il faut faire crédit à l’imagination des Chinois. Elle ne connaît point de bornes. Ne se sont-ils pas avisés, en observant la queue des poissons d’y voir, par le contour extérieur, par l’encoche de la queue proprement dite, une image des quatre signes constitutifs du caractère feu (fig. 29) ? Ceci admis, sous le carré qui représente sommairement, — avec ses traits intérieurs recoupés — le dos d’un poisson garni d’écailles, ils ont disposé les quatre points du feu ramené à sa plus simple expression et ils ont obtenu, par ce moyen passablement subtil, un dessin descriptif de l’espèce poisson.

Nos lecteurs, par les divers exemples qu’il leur a été donné d’étudier depuis le début de cet ouvrage, sont sans doute assez familiarisés déjà avec le système chinois de composition d’éléments disparates en vue de créer un ensemble heureusement figuratif d’un objet, d’une pensée, d’un acte, ou d’un fait.

C’est ainsi que, sans commentaires spécieux, on peut les convier ici, désormais, à étudier tel caractère où l’élément feu est adjoint à un élément encore inconnu d’eux. Voyez, par exemple (figure 34) le caractère fân. Il signifiait jadis : mal de tête occasionné par la trop grande chaleur. Pourquoi ? Parce que l’élé-

(1) Clé 195.

(Figure 34)

ment adjoint à la droite du radical houô , feu, signifie tête, sommet de la tête, organe ou objet ayant quelque relation avec la tête. Il se pourrait que nous eussions à analyser ce signe, dans la suite. Acceptons-le quoi qu’il en soit avec son sens, et sans nous soucier de son étymologie. L’ancienne signification mal de tête est devenue peu à peu, feu dans la tête, c’est-à-dire, agacement, et par extension, ennui, dégoût (1).

Si maintenant nous en revenons au caractère de la figure 28, tchén, dont le sens est, généralement parlant, fièvre chaude , nous vérifions le procédé élémentaire qu’utilisèrent les Chinois pour définir la fièvre qui, parmi toutes, se manifeste par une haute élévation de la température, et par une véhémente agitation du malade. Au reste, ce caractère comporte d’autres sens dont les plus fréquents sont, maladie fébrile, pustules, éruptions, boutons, maladie cutanée, maladie des lèvres, lèvres écorchées, espèce de petite vérole, et, par amplification, dans le cours du langage,

(1) Autre sens : importuner, importunité.

dans l'écriture chinoise

toute maladie qui occasionne de la chaleur ou de la fièvre.

Il va de soi que, pour la désignation précise d’une sorte de fièvre, les Chinois ont inventé des caractères particuliers à chaque cas.

T’AN : Pituite.

(Figure 33)

Alors que crachat s’écrit simplement k' eôu chouèi (figure 36), de deux termes déjà définis ici même

(Figure 36)

(figures 13 et 31), et avec le sens eau de la bouche , la

pituite, possède un signe spécial composé de deux fois le radical du feu, superposés, et inscrits dans le radical ni des maladies. La pituite possède, elle aussi, un caractère propre qui définit plus précisément ce vomissement glaireux survenant le matin, notamment chez les alcooliques.

Dans le cas présenté, le caractère t’ân exprime clairement l’impression de brûlure que peuvent produire au passage ces expectorations diverses, l’agacement, l’irritation de la gorge, la toux sèche, la piqûre intérieure résultant du besoin et souvent, de la difficulté, d’expulser la pituite. Le mot t’ân, par ailleurs, prend la signification de : sécrétion maladive de salive provenant de six causes, savoir : l’humidité, la chaleur, le vent, le froid, le trop manger, et les maladies de la respiration. Certaine herbe expectorante est appelée fleur de pituite. Le caractère t’ân, composé avec des caractères auxiliaires, participe encore à la désignation du râle de la mort, de la suffocation par excès de mucosités, dans certaines affections pulmonaires, et encore, de convulsions causées, chez les enfants, par des glaires ou par des vers.

dans l’écriture chinoise

LAO : Langueur, consomption et aussi :

catarrhe, phtisie.

(Figure 31)

Le caractère lâo est, lui aussi, d’une originalité fort curieuse. Il signifie surtout maladie de consomption provenant du travail excessif et des trop grands soucis, marasme, fatigue accumulée, dépérissement provenant du chagrin, toutes causes produisant l’atrophie et la consomption, et aussi phtisie, douleur occasionnée par les poisons, voire même atrophie des viscères et drogues empoisonnées.

Il est composé du radical ni, des maladies, où s’ins-

crivent trois éléments distincts : 1° le feu deux fois ; 2° l’élément ml (clé 14), cet élément exprimant (fig. 38) par sa forme même l’idée de couvrir, de mettre

(Figure 38)

à l’abri, et, par amplification, d’être à l’abri, d’être

tf

(Figure 39)

chez soi ; l’élément li (clé 10), qui signifie force (flg, 39).

Dans l’ensemble, les scribes, pour exprimer l’idée de l’épuisement physique par excès de labeur, ont voulu représenter l’état d’un homme qui dépense son énergie en travaillant trop longtemps la nuit. En effet, la force placée sous le radical expressif de l’idée du chez soi, et rapprochée du double feu qui, en la circonstance, se traduit par la lueur de deux lampes nous permet de déchiffrer ce calembour, ou pour mieux dire, ce rébus. Avec un peu de bonne volonté, on peut se figurer le studieux trop zélé, ployé une partie de la nuit sur ses écrits savants, sur ses chiffres, sur ses livres et, oubliant les heures du repas, à la clarté de ses lampes, s’épuisant peu à peu, jusqu’à tomber malade.

Qu’on ne croit pas que cette explication soit arbitraire et nous appartienne. Les auteurs chinois n’en donnent point d’autres pour interpréter la formation du caractère lâo.

dans l’écriture chinoise

Les principaux poisons considérés en Chine comme mortels, — ou stupéfiants capables de déterminer l’état de lâo — sont le pi-chouang , remède composé d’une forte dose d’arsenic et d’autres substances qui, mélangées avec lui, sont efficaces dans les affections ulcéreuses ; le pa-tiou , où entrent une sorte de légumineuse, de la rhubarbe, du croton-tiglium, le tout constituant un drastique énergique ; le choumari g (illicum religiosum), stupéfiant des poissons, le lang-tang (?), le kou-sin-jen , amandes amères, le pan-mao-kouang-tsing (mylabris cichorii), le Koum woun , sorte de champignon, le hou-man-tsao (convallaria), le tou-an, autrement dit herbe à poison, le tsao-wou-V eou, aconit, le che-wan (?), le king-ten-pingpien , composé de camphre de Bornéo et d’une seconde matière indéterminée, le lou (?), le kin (l’or ?), le chouei-sin , l’eau d’argent, c’est-à-dire le mercure, le soun-mei , gaz de charbon.

A retenir, en outre, les cas d’empoisonnement par les insectes et les vers, — vers habitant les cocons de soie, voire les feuilles de thé, vers de basses-cours absorbés par les poulets qui, intoxiqués, peuvent empoisonner qui les mange. Enfin, fréquent, l’empoisonnement par l’opium.

KIAO : Colique avec tranchées.

( Figure 40 ;

On ne saurait avoir le bonheu# de rencontrer toujours des caractères aussi parlants que ceux dont nous avons parlé jusqu’alors. Déjà, nous avons dit que nombre de caractères chinois ne sont point descriptifs de l’objet ou de la pensée qu’ils représentent. Il est fréquent que le caractère ait été formé par la simple utilisation d’une phonétique.

En règle générale, il faut bien admettre pour l’écriture chinoise comme pour toutes les écritures, qu’elle fut de formation postérieure au choix des sons adoptés pour désigner un objet, une chose, une idée, un acte. Le langage est né avant l’écriture. Et si, en Chine, l’écriture est très souvent un langage imagé, il n’en faut pas conclure que le dessin et le mot furent inventés simultanément.

Pour prendre un exemple, considérons le caractère kiâo qui signifie colique avec tranchées. De tout temps, l’usage voulut que dans l’empire du Milieu cette sorte d’affection fut verbalement qualifiée

dans l’écriture chinoise

kiâo. Le jour où quelqu’un éprouva le besoin de représenter cette maladie sur le papier, par un signe, il fit d’abord sonner le mot à son oreille. Kiâo lui remémora un autre kiao qui s’écrit sous la forme de cette croix augmentée, à gauche en haut, d’un petit élément vertical. Ce signe portait un sens qui lui était particulier et qui n’avait rien de commun avec le mal de ventre. Dans l’ancienne écriture, il se présentait sous la forme figurée en 41. Et prononcé kiâof il signifiait : rameaux de cucurbitacés enlacés. Une stylisation audacieuse le modifia jusqu’à lui donner l’aspect

(Figure 41)

qu’on lui voit en la figure 40 où il fut incorporé, par unique raison d’assonance.

Inutile ici de chercher quelque mystérieuse analogie. Kiâo : mal de ventre, doit sa forme graphique à kiâo : rameau de cucurbitacé. Aucun lien de fait. Une seule raison de phonétique a dicté ce choix au scribe.

N AI : Epuisement, asthénie, fatigue.

(Figure 42)

Le caractère liai relatif à l’état d’épuisement, d’usure physique, de fatigue générale emprunte sa sonorité à l’élément nai : un trait vertical accolé à droite d’un trait en coup de fouet. La version d’une formation phonétique est soutenable assurément plus que tout autre. Mais il est bon de faire place ici à une autre hypothèse qui n’est point invraisemblable. A considérer l’élément nûti dans son sens primitif, on y retrouve l’idée de : difficulté qu’éprouve un gaz ou l’air à passer par un pertuis insuffisamment large. Air comprimé et pouvant malaisément sortir. Enfin, respiration pénible.

La structure même de cet élément fait image. On y voit le battement irrégulier de l’air contre la paroi qui l’obstrue. La cassure du signe placé à droite est en quelque sorte assimilable à un diagramme qui enregistrerait les soubresauts d’une respiration contrariée. Cette idée de l’obstacle contre lequel se brise un souffle, ou une parole, est fréquente dans l’écriture chinoise.

dans l’écriture chinoise

Qu’il suffise ici d’appliquer le sens fourni à la sagacité des étymologistes. La maladie que désigne le caractère nui figuré en 42 a pour effet d’épuiser le patient. Il est accablé d’une fatigue constante. Comment admettre qu’il puisse, en ce fâcheux état, avoir la pleine et libre respiration d’un homme sain ? Son souffle court (nai), caractérise l’affection dont il est atteint.

KIEOU : Maladie non désignée.

( Figure 43;

Encore qu’il nous ait été impossible de préciser avec exactitude le mal auquel correspond le présent signe, divers auteurs nous ont appris que, fort souvent ce caractère est employé pour le caractère nai étudié au précédent paragraphe. Il y a donc tout lieu de croire qu’il désigne une affection similaire.

Le mot Kieôu est celui même qui est employé pour prononcer l’élément ici souscrit au radical ni. C’est le signe correspondant au chiffre neuf. Avec une audace

que nous aurons peine à suivre, une interprétation en a été donnée. Étant admis qu’il est question d’une maladie des voies respiratoires, ou d’un état de fatigue tel que le sujet ne réussit qu’à peine à expirer son souffle, on a voulu voir dans la configuration de l’élément kieôu (neuf) l’aspect graphique de l’air qui se replie, avance et recule, pour parvenir à traverser la glotte. C’est là une de ces versions ingénieuses, qui satisfont davantage les yeux que l’esprit, et contre lesquelles nous avons déjà mis nos lecteurs en garde.

YEOU : Tremblement sénile des vieillards. Accès de frisson fébrile. Oscillations rythmiques de la tête.

(Figure 44)

Devant ce caractère encore, notre plume hésite. Faut-il en croire les subtils commentateurs qui, apercevant sous le radical nî, l’élément yeôu qui représente une main (1), en ont conclu queles Chinois, généralisant ce tremblement qu’on voit aux mains des vieillards.

(l) Clé 29.

dans l’écriture chinoise

ont adopté le signe de la main pour le loger sous la clef des maladies, lorsqu’ils ont voulu choisir un signe convenable à traduire le tremblement des paralytiques et des fiévreux?

A notre sens, il faut se résigner à moins de séduisante fantaisie. L’élément de la main se prononce yeôu. Il n’a pas dû donner son accent à la maladie des trembleurs. C’est ici une formation phonétique. A peine pouvons-nous conserver del’hypothèse dontnousnous refusons à faire état, la facilité mnémotechnique de n’oublier point la façon de« dessiner» cette maladie, en se souvenant que la main y tient une place essentielle.

HIA : Diarrhée i

( Figure 45;

C’est là une représentation de la diarrhée, la plus simple.

L’élément souscrit au radical ni se prononce de même, hiâ. Les sens principaux sont : au-dessous, qui

vient après ; inférieur, bas, vulgaire, prochain, suivant, descendre, faire descendre. Son explication graphique est aisée. Le signe horizontal supérieur indique l’idée d’un plan élevé ; la verticale traduit l’idée d’une chose qui se produit au-dessous. Et le point latéral, tombant comme une goutte, accentue la pensée.

L’élément hiâ, en outre des sens que nous avons donnés, en possède un autre qui est particulier au langage scientifique, notamment à celui des médecins chinois des temps antiques.

Pour eux, hiâ désignait primitivement un organe situé au-dessous du cœur. Désignation vague, s’il en fut.

Ici le caractère représentatif de la maladie diarrhée doit être lu, au sens large du terme, comme figurant une affection dont l’effet est d’entraîner vers le bas telles matières destinées à une prompte élimination.

Il peut se faire que le choix de hiâ comme phonétique avait été fortuitement renforcé, en cette circonstance, par le sens particulier de l’élément adopté.

dans l’écriture chinoise

Kl U : Maladie chronique , infirmité.

(Figure 46 >

Le terme kiû ou kiôu n’est point afférent à un mal déterminé.

Il s’applique à toute maladie chronique, voire même, comme dit le langage populaire, à tout « mauvais mal », et encore au vice et à l’ennui.

L’élément souscrit signifie, en chinois : un homme gêné, retardé dans sa marche par une traîne. En se reportant à la figure 12, on vérifiera la forme du caractère jên, homme (les deux jambes d’un individu en marche). Puis en considérant l’élément participant à la constitution du caractère km (figure 46), on verra adjoint au radical homme un trait oblique arrêté qui exprime l’idée de l’obstacle.

Une maladie chronique, un mal persistant, une infirmité incurable, n’arrêtent-ils pas le patient dans le cours de sa vie ? Ne contrarient-ils point son désir d’aller et de venir à sa guise, d’entreprendre des affaires nouvelles, d’oser de longs voyages? Ne brisentils pas, physiquement, tout élan en lui? Dans l’ordre

moral, ne le découragent-ils pas ? En fait, le caractère kiû (figure 46) a également le sens d’inappétence, de découragement. Il correspond encore à l’état social d’un individu qui reste toujours dans la même position, sans réussir à s’élever, à prospérer.

Dans son sens strictement médical, l’idée de lenteur, d’entrave, et conséquemment d’effort constant mais infécond s’élargit jusqu’à l’idée de chronisme, de mal permanent contre lequel le malade lutte infructueusement, dont il ne doit jamais se débarrasser, et qui jusqu’à sa mort, restera attaché à lui, comme s’enroule aux jambes d’un marcheur la traîne d’une longue robe de cérémonie...

KO ou KA : Bouton.

(Figure \1)

L’élément adjoint au radical ni se prononce /c’i, et signifie demander V aumône, implorer, prier, donner. Ce même élément en composition avec le signe de la bouche prend le sens de manger. Il a alors l’aspect de

dans l’écriture chinoise

la figure 48. On serait tenté de croire que le caractère

(Figure 4 8J

désignatif des boutons, pustules est une abréviation et qu’il doit être lu : Maladie qui mange, qui dévore l’épiderme. Hâtons-nous de dire que ce serait là une interprétation fantaisiste. Préférablement, il faut le considérer en soi et y voir, — avec un grand peut-être — une maladie commune à la majorité des mendiants, trop souvent atteints en Chine de diverses affections de la peau. La maigre nourriture, la promiscuité, les intempéries en sont les principaux acteurs. Il s’agirait donc de ces boutons, non spécifiés, qui fleurissent le visage des malheureux confiants en la charité publique. Au reste ce sens n’a point persisté. Ko ou Ka s’appliquent, depuis des siècles, au petit bouton qui gêne plus qu’il n’inquiète. On dit de préférence Kâ-ta , c’est-à-dire un bouton mûr, un bouton fleuri, les signes delà fleur intervenant dans le signe ta, sous l’aspect de deux petites croix supérieures (figure 49).

(Figure 49 )

Certains ont cru voir en le caractère K't (figure 46)

( Figure 50)

une déformation d’un caractère (figure 51) dont le

(Figure 51)

sens est air soufflé. S’il en était ainsi, nous ne saurions attribuer la moindre origine raisonnée au caractère des « Petits boutons ».

dans l’écriture chinoise

KONG : Prolapsus du rectum

(Figure 52)

Ce caractère emprunte son nom à l’élément qui y est introduit sous la clé nî. Comme cet élément, il se prononce Kong. Clé 48, ce Kong figuratif signifie équerre et par extension, travail , ouvrier (1). On peut s’étonner de le voir paraître ici pour évoquer le prolapsus du rectum. Et le signe resterait sans explication si l’on ne se souvenait que le rectum, le côlon, le gros intestin sont représentés en écriture chinoise par la figure 53. On y voit Y équerre de Kong et, à gauche, un élément qui est une modulation de la clé jéou (clé 130) ,dont le sens est chair, viande . Convenons que ce complément d’information n’ap-

( Figure 53)

(1) Entre en combinaison dans peu de caractères.

porte pas grande clarté dans l’analyse du caractère : prolapsus du rectum.

Nous y pouvons cependant reconnaître, maintenant, une simplification de l’élément souscrit qui aurait dû comporter l’idée jéou , chair, viande. Les scribes n’ont pas cru devoir l’y faire entrer. L’eussentils fait qu’il nous resterait à fournir une explication sur la présence de V équerre ou du travail dans un caractère qui désigne le côlon. Rien ne nous dirige vers une interprétation quelconque et nous croyons raisonnable de n’en point chercher, hors une raison phonétique.

Plutôt, et à titre épisodique, étudions l’une des formes graphiques des hémorroïdes. Deux caractères peuvent servir à énoncer le mal tant redouté (fig. 54). Le second est précisément Kong (prolapsus du rec-

( Figure 54)

tum). Le premier appelle une courte analyse. On y voit à gauche le radical de la chair et à droite un élément adjoint que l’on peut curieusement détailler

dans l’écriture chinoise

comme suit. Au sommet une sorte de chapeau aux ailes élargies, indiquant le bâillement, l’ouverture d’une bouche , k'eôu (figure 13), sous laquelle deux traits obliques surajoutent à l’idée d’écartement.

C’est-à-dire, le tout considéré ensemble : une bouche (l’anus) s’ouvrant pour laisser sortir la chair du rectum. D’où hémorroïdes.

L’élément jéou , chair (clé 130) participe à la formation de nombreux caractères qui désignent les organes du corps humain, tels que le foie, la rate, le ventre, la vessie, les intestins, l’anus, la poitrine, le rein, le poumon, etc. Kan,p'i tôudseu,woùtch'âng p'ao , kông mên , hông t'àng , yâot féi (figures 55 à 63).

(Figure 56 )

(Figure 57)

(Figure 58)

(Figure 59)

(Figure 60 )

( Figure 61) (Figure 62 ) (Figure 63)

YEOU : Vomir, défaillir, s'évanouir.

(Figure 64)

Aucune étymologie précise. De simples présomptions nées d’un examen hypothétique de l’élément souscrit. Cet élément se prononce fan. Il est composé de deux éléments : 1° hân , qui est la clé 27 et 2° yeôu qui est la clé 29. Donnons les sens de chacun de ces caractères.

Fân : tourner en sens contraire de la première direction, retourner, se retourner, renvoyer, envoyer, opposé à, se révolter, de nouveau, à plusieurs reprises, etc.

dans l’écriture chinoise

Hân : le côté qui surplombe sur une colline, rocher formant précipice, escarpement, chose projetée en bas.

Yeôu : encore, de plus, en outre, réitéré, et... une main.

Si maintenant l’on considère le sens de yeôu (figure 60), c’est-à-dire, vomir, défaillir, s’évanouir, on peut lui trouver une interprétation graphique, soit en s’appuyant sur fàn , soit en décomposant hân et yeôu.

S’il s’agit de fàn , et en réponse à l’idée, notamment, d’un vomissement, on peut admettre que le signe fut adopté pour rappeler — d’assez loin, convenonsen ! — le retour des aliments, une fois ou à plusieurs reprises, vers la bouche qui les rejette.

S’il est question de hân et de yeôu, le sens d’une chose projetée en bas par expectorations réitérées peut être supposé. Ces ingéniosités ne sont pas rares dans l’écriture chinoise. Toutefois notre devoir est de ne les mentionner que sous toutes réserves. Il est très possible que les scribes pour configurer le signe destiné à représenter le vomissement accompagné de défaillances aient simplement, ainsi que nous l’avons déjà dit, adopté l’élément fàn parce qu’y figurait l’élément yeôu, par pure assonance avec cette affection elle-même qualifiée yeôu, avant tout essai de transcription graphique.

Au reste, le signe étudié ici n’est point le seul qui

convienne à exprimer le vomissement. L’un d’eux,

le moins compliqué est composé de la bouche et de la terre (figure 65). Il est pittoresque. Vomir, vider sa bouche vers la terre, n’est-il pas vrai? Il se prononce Vôu.

De même existe-t-il divers autres caractères relatifs au fait de perdre connaissance, de défaillir, etc.

Pour en terminer avec le caractère yeôu , vomir, mentionnons comme autre version, celle selon laquelle l’élément fàn , souscrit au radical des maladies représenterait la cavité buccale hân (i).

où la main yeôu (figure 66) serait introduite pour

(Figure 65)

(Figure 66>

1 Hân a aussi le sens de : abri sous une roche. — Clé 27

dans l'écriture chinoise

( Figure 67)

provoquer l’élimination des aliments. A moins que yen, le toit(?) — Clé 53 (figure 67)

KIE : Sorte de gale, démangeaison, sens général.

Le signe complémentaire du radical ni signifie bornes , limites. Ici, il prend le sens de petit , menu , minime , mesquin , insignifiant, peu considérable.

A-t-on voulu, en l’adoptant, exprimer que, dans l’ordre des affections, une démangeaison est un moindre mal? Nous penchons plutôt à croire qu’il s’agit seulement d’un élément phonétiquement employé.

PA : Cicatrice, marque d’un coup, balafre, nœvus maternel (1),

Le Pô. est une sorte de boa des provinces méridionales. OnlerencontresurtoutdansleSseu-Tch’ouan. Sa chair est comestible et sa peau sert, parmi d’autres emplois, à recouvrir certaines guitares appelées p’î p’a. Dans cette dernière syllabe paraît également le signe pâ (figure 70), (2) figuratif, et représentant le reptile dressé sur sa queue.

Quelle corrélation entre ce boa et l’idée d’une

(1) Et encore : maladie des muscles, articulations.

(2) Syllabe sonore dans beaucoup de composés.

(Figure 69)

dans l’écriture chinoise

cicatrice? Bien habile qui l’établirait. Il n’en faut point chercher. Ici encore, il ne peut être question que d’un emprunt phonétique.

YI : Epidémie, malaria, contagion.

La formation graphique est, cette fois, de beaucoup plus aisée à discerner. L’élément ajouté s’écrivait en antique, sous l’aspect qu’on lui voit en la figure 72.

(Figure 12)

L’arc de cercle traversé d’un trait horizontal : c’est

la main. Le trait en coup de fouet traduit l'idée d’un mouvement saccadé. Ce signe ancien, par extension, a pris la signification de bâton, d’arme agitée et lancée, enfin de javelot.

Or, qu’est une épidémie, sinon une maladie qui tombe sur le peuple comme une pluie de flèches ? Chacun s’applique à l’éviter. Tous courent pour ne point rencontrer le mal. Mais que tenter pour se mettre à l’abri de ses traits? Que peut faire une armée surprise dans un passage alors que d’en haut tombent les flèches de l’ennemi? Les javelots, en pluie, s’abattent. Ainsi en va-t-il de la peste. On se croit protégé par mille soins préventifs. L’épidémie traverse le toit, perce la porte comme le pourrait faire le dard d’un habile archer. La maladie yi est celle qui frappe dans la foule et qui atteint et qui tue, indistinctement, comme une immense volée de flèches.

Bien des auteurs chinois, parlant de fléaux épidémiques, les assimilent poétiquement aux multiples javelots lancés du haut du ciel sur les troupeaux humains (1).

(1) On conserve au British Muséum, depuis 1903, une peinture de Kou-K’ai-tche, c’est-à-dire des premières années du ve siècle. Sur cette œuvre, on peut voir un chasseur tirant son arbalète contre des oiseaux. M. Raphaël Pétrucci, dans une étude sur cette soie peinte ( Bulletin de l’association amicale franco-chinoise, octobre 1913), rappelle que ce détail correspond au texte de l’auteur Tchang Houa, relatif à la conception de la soudaineté de la mort : « La destruction est comme un ressort qui se détend brusquement >.

dans l’écriture chinoise 99

YEOU Enflure, bosse, œdème, tumeur, adénopathie, bubon inguinal.

(Figure 73)

Confucius admirait ce caractère K’iuàn (1) que l’on voit ici ajouté au radical ni pour représenter l’enflure, la bosse , etc. K’iuàn signifie chien. Le philosophe célèbre trouvait le signe absolument parfait de ressemblance. Voici qui ne donne pas une heureuse idée des chiens de son époque ! Et les chiens de Confucius eussent-ils été conformés selon l’invraisemblable anatomie du signe K’iuàn que nous n’en serions guère plus instruits des raisons pour lesquelles il fut choisi en la circonstance présente.

Ce graphique est en réalité celui qui correspond dans l’esprit des Chinois, à l’attitude d’un chien tombant en arrêt devant une chose qu’il découvre.

(l) Clé 94.

Il prend alors la forme qu’on lui voit figure 74. Tels

auteurs ont voulu y voir l’allure d’une personne marchant avec une jambe trop courte... (1).

Ne tranchons point parmi ces diverses suppositions. S’il est une explication à cet emploi singulier de caractères relatifs au chien ou aux boiteux, pour le cas d’œdèmes, tumeurs et bubons inguinaux elle se perd dans la nuit des siècles.

T CH A : Ulcère suppurant. Blessure qui ne se ferme pas. La croissance d’un bouton.

( Figure 74J

( Figure 1b)

(1) Par rappel de Wâng, clé 43, courber la jambe.

Même obscurité qu’il serait vain de vouloir à toute force percer. L’élément souscrit figure un obstacle , ou une cachette et se prononce comme la maladie elle-même. C’est donc ici un emprunt phonétique qui n’autorise aucun commentaire idéographique.

CH AN ou TCHÈN : Sorte de petits boutons.

(Figure 76) ( Figure 77) (Figure 78)

Chan correspond à diverses éruptions de la peau, pustules, boutons, et tout particulièrement aux boutons de la fièvre scarlatine. Il est souvent employé au lieu et place du caractère tchèn (figure 28) pour désigner une espèce de petite vérole, une maladie cutanée, une affection des lèvres.

Etymologiquement, on y retrouve sous le ni (clé 104) un élément relatif à la perle , sans doute à cause de la forme et des colorations blanches du bouton que l’on veut désigner.

La perle s’écrit de même tchèn (figure 77) ou tchou-dzeu (figure 78).

TCHENG : Etat de maladie chronique, constante, régulière, née d'un trouble organique, d'un dérangement de corps ou d’esprit.

(Figure 19)

Ce caractère n’est pas autorisé par le Dictionnaire de K'âng-Hi (1), mais il est généralement utilisé. L’élément adjoint — prononcé lui aussi, tchèng , comporte de nombreux sens. Retenons : droit, juste, correct, régulier, convenable, constant, usuel, habi-

(1) Ce grand et magnifique ouvrage, qui n’a pas son égal dans tout l’univers, est dû à l’inspiration de l’Empereur K’âng- Hi. Ce souverain employa, dit-on, pendant huit années, quatrevingt lettrés de l’Académie impériale à extraire tous les mots et principales locutions qu’on rencontrait dans les auteurs chinois. Il attachait tant d’importance à cette publication que, chaque soir, il examinait lui-même, avec un grand soin, les travaux de la journée. La beauté de l’édition impériale ne laisse rien à désirer. L’Empereur en fit présent aux premiers dignitaires de l’Empire en 1711. L’ouvrage ne compte pas moins de 130 volumes in-8°. Un abrégé en a été publié en 1751, sous le règne de l’Empereur Kien Long, par le docteur Tén K’âi. Son titre est Yun foù Yêou pién.

dans l’écriture chinoise

tuel. Nous verrons tout à l’heure qu’il signifie, par surcroît, atteindre le centre d’une cible.

Qu’en déduire? Phonétique encore? Et pourtant... La maladie chronique, constante, s’apparente par sa définition même avec le signe tchèng qui porte le sens de constant et de chronique.

D’autre part ce signe vient de tchè (clé 77), s’arrêter , arrêter, et de yl (clé 1), un, unifier ; c’est-àdire arrêter une chose et la maintenir uniformément pareille à elle-même. D’où avec le radical ni, le sens de : maladie constante .

Enfin voici une dernière version. L’élément tchèng ne serait que la stylisation moderne d’un caractère antique (figure 80) représentant la flèche arrêtée au

centre d’une cible (1). Cette ancienne structure est à rapprocher de la traduction notée plus haut ; atteindre le centre de la cible, donnée par tous les dictionnaires modernes. Nous laissons au lecteur le

(1) Jadis, le centre était marqué par un petit rond que les scribes ont fini par omettre.

soin de déchiffrer le rébus qui associe cette idée de tir habile à celle de régularité, constance, état chronique.

FA : Lassitude. Ennuyé, dégoûté, excédé, amaigri.

(Figure 81 ;

Le signe intervenant ici dans le radical des maladies est, en écriture antique, considéré comme le contraire du signe de la figure 80. Il était dessiné selon le dispositif de la figure 77. Le premier ayant le sens :

( Figure 82)

correct, régulier, constant, celui-ci peut se traduire par : contraire de ce qui est dans un état constant, autant dire : maladie interrompant l’état régulier,

modification à l’ordre préétabli. Notre explication n’irait pas sans quelque obscurité si nous n’avions le recours de nous retourner vers la version de la cible. Le signe figure 82 est expressif de l’idée : rater la cible, ou, généralement parlant : incapacité. De là à l’expression de l’énergie affaiblie, de l'appauvrissement des forces physiques, et, moralement, du dégoût, de l’ennui, de l’incuriosité intellectuelle, il n’y a qu’un pas : nous le franchirons avec les étymologistes chinois.

FEI : Petit ulcère, éruption sur la peau provenant de la chaleur, petit furoncle.

( Figure 83,1

A analyser l’élément fou (figure 84), on découvre deux baguettes d’osier, de cambrures divergentes et que l’on cherche à unir par un lien. Fou signifie donc : agir contre une résistance et est, en outre employé comme négation ne pas. Il n’est ici question

que d’une phonétique. Le signe de la susdite maladie

(Figure 84)

se prononçait en effet, fôu , aux temps anciens. Il s’est depuis déformé en fêi.

HIEN : Indigestion, dyspepsie, palpitations

du cœur.

(Figure 85)

Nous rencontrons cette fois un caractère tout à fait impénétrable. Si l’on remonte à son origine graphique, on y vérifie, non sans stupeur, l’idée complexe d’un fil plongé dans la teinture, et, par extension, du fait de teindre d’une couleur noire,

dans l’écriture chinoise

couleur du chaos primordial, selon les Célestes. Nous n’entrerons pas dans le détail de cette analyse qui n’ajouterait aucune clarté au problème.

La forme antique du caractère souscrit est figurée en le tracé 86. Nous ne sommes point d’avis qu’il faille prêter créance à telle version selon laquelle les deux traits coudés dans l’élément adjoint au radical ni, représenteraient le mouvement de pénible va-etvient d’un souffle gêné, soit par l’indigestion, soit par les palpitations du cœur.

KAN : Sorte d’ulcère, atrophie et surtout maladie d’enfants, provenant ou de nourriture trop •ucrée, ou de mauvais traitements.

(Figure 86)

(Figure 87)

Dans l’ordre des clés, l’élément souscrit occupe le rang 99, et se prononce lui aussi, Kan, sucré, de saveur douce (1). Il est une stylisation du radical de la bouche , représentée par un carré, ainsi qu’on le sait. Un trait horizontal le traverse. Les auteurs chinois donnent de cette structure une explication un peu osée. Mais l’audace n’est point la moindre qualité des Orientaux en matière étymologique et force nous est bien de les suivre. Ils disent : « Voyez, en ce trait horizontal placé dans la bouche, l’expression graphique de l’idée : avoir quelque chose dans la bouche , autant dire : la bouche a un goût, une saveur ». Et, poursuivant un raisonnement hasardeux, ils ajoutent: « De là, par extension, l’idée d’être repu de nourriture dont le goût plût à la bouche. Ainsi en va-t-il notamment des mets sucrés ».

Est-ce aussi, par extension superlative que Kan signifie : maladie résultant de mauvais traitements? Peut-on affirmer que cette affection se déclare lorsque l’on est... repu de coups? Sur ce point, nul texte ne nous autorise à appuyer une semblable hypothèse.

(1) Le mot Kân n’est employé que dans le langage écrit.

dans l’écriture chinoise

K’IU : Faiblesse, manque de force, impuissance, lassitude, langueur.

(Figure SS)

Sous le radical des maladies, nous trouvons ici un mot très usuel en langue chinoise dont le sens est aller , faire un mouvement , aller à ou vers. La formation de ce signe est des plus ingénieuse. Sa configuration ancienne (figure 89) représente schématiquement un

couvercle sur un vase. Le fait que l’utilisation du vase exige le déplacement fréquent du couvercle a suffi, pour l’imagination des Chinois, à justifier l’idée de mobilité, d’aller et de venue. Ce couvercle

(Figure 89;

est essentiellement une chose mobile puisqu’à tout instant il va de la table au pot et du pot à la table.

En ce qui a trait à la maladie K’iû , c’est bien celle où le patient, — faible, débile, las ou languide, — préfère l’immobilité au mouvement, et, à l’encontre du couvercle, ne se déplace que contraint et forcé.

KO U : Toute maladie chronique ou incurable.

(Figure 90)

Ce signe est, en outre, utilisé, dans quelques cas pour la lèpre, la goutte et les palpitations du cœur, maladies tenues pour incurables par les anciens thérapeutes du Céleste Empire.

L’élément souscrit au radical 104 est composé d’une croix qui, dans la série des chiffres, représente le chiffre 10. En dessous, c’est le carré de la bouche . Le sens est '.antique, de longue date , ancestral , tris reculé dans le temps. Il faut le lire étymologiquement : ce qui a passé par les bouches de dix générations , et

dans l’écriture chinoise 111

qui, par conséquent, peut être considéré comme ayant une tradition, une grande durée.

La maladie chronique est celle que l’on ne saura guérir jamais, qui se prolongera tout le long de la vie. Elle est donc de celles dont on a lieu de dire, hélas, qu’elles sont « très reculées dans le temps » passé et à venir.

K* U : Gibbosité. Dos voûté, déviation de la colonne vertébrale : scoliose, cyphose, lordose.

(Figure 91 )

Il y a lieu de distinguer ici, dans l’interprétation à donner à l’élément qui complète la clef des maladies. On n’y doit point voir le signe qui veut dire : sentence et qui est formé, à l’égal de celui-ci, d’une bouche à demi enfermée dans une ligne crochue dont le sens est répandre ,

La version véritable est tout autre. Pour la discerner, il faut remonter à la forme ancienne d’un mot qui signifie courbe, crochu. Cette forme (figure 92) est parlante. On y voit l’enchevêtrement de lignes tortueuses. Il est assez malaisé d’expliquer la série d’évolutions que dut subir ce graphique avant d’arriver à la synthèse où il est fixé. Tout au moins admises, ces transformations dont on peut suivre le cours dans l’histoire de l’écriture chinoise, on s’explique plus aisément l’utilisation de ce signe simplifié, dans le

(Figure 92)

cas de la désignation de la gibbosité, du dos voûté. C’est là, sans aucun doute, une allusion, bien que lointaine, à la déformation de la colonne vertébrale.

Notons pourtant que l’élément dont il s’agit se prononce, lui aussi, K’û et qu’une explication strictement phonétique pourrait être admise.

dans l’écriture chinoise

HO : Convulsions des enfants, voire généralement

maladies.

(Figure 93)

Quelle relation établir entre ce caractère général de la maladie, parfois spécialisé anx convulsions des enfants, et le sens propre de l’élément intervenant ici, en lequel nous reconnaissons, avec la bouche , un graphique, simplifié d’une forme ancienne, qui représentait le souffle venant heurter , contre une partie de la gorge et, surtout, le fait même de respirer ?

L’élément ainsi composé se lit : consentement donné sans parole, à l’aide d’un souffle approbateur. Il a aussi le sens : vouloir, permettre, autoriser.

On ne saurait ici chercher d’autre explication que dans l’emploi de cet élément à titre de phonétique. Il se prononce en effet, hô, comme la maladie où il intervient graphiquement.

P’ AO : Acné pustuleuse de la face. Petite vérole volante. Varioloïde.

L’élément, prononcé p’do, (fig. 96) prend, à l’analyse, l’allure d’un symbole non sans grandeur. On y voit une partie — supérieure droite — que nous rencontrions naguère figure 91, mais qui, dans le cas présent, signifie envelopper. La partie complémentaire ne doit pas être confondue avec le signe pa (figure 70) : cobra dressé sur sa queue. C’est un dérivé moderne du signe (figure 95) dont le sens est soi-même. Par une

extension d’idée qu'acceptent aisément les Chinois et qui, pour nous, demande quelque complaisance, ce

(Figure 94)

( Figure 95)

dans l’écriture chinoise

signe p’ao prend le sens du : fœtus qui, de lui-même, dans la matrice, s’enveloppe et se protège en son placenta. D’où l’idée mère de tout enveloppement. Parlant de la maladie p’do, (figure 94), les Célestes

imaginent une affection qui « enveloppe » le visage, qui le recouvre, qui peut s’étendre jusqu’à « revêtir » et « enfermer » le corps tout entier, ainsi qu’il advient, soit dans le cas d’une éruption de pustules sur la face, soit dans celui d’une petite vérole volante.

Le mot : p’do a aussi le sens de : ampoule.

(Figure 96;

P’ El : Une maladie non encore nettement déclarée, obstruction, et parfois dyspepsie.

Sous le radical 104, prend place un auxiliaire qui se décompose comme suit. D’abord une partie supérieure constituée d’un trait vertical, d’un trait horizontal et de deux petits traits divergents. Puis, en dessous, une ligne horizontale.

La première partie signifie ne pas , négation. L’horizontale isolée, c’est Y unité. Ensemble une négation.

Cette interprétation semble la meilleure. Elle donne une solution au problème. Savoir : maladie que l’on peut encore nier, dont on peut douter encore.

Mais il convient de ne s’y fixer qu’avec prudence et de se souvenir que l’élément souscrit se prononce, lui aussi p’èz, comme la maladie ici qualifiée. Il exprime l’idée d’une grande étendue et voici, alors, comme il se subdivise :

Trait horizontal supérieur : le ciel.

Traits vertical et divergents : l'apparence d'un oiseau volant dans l'espace.

dans l’écriture chinoise

Trait horizontal inférieur : la terre.

Ensemble : tout l’espace découvert par un oiseau qui vole haut.

En conséquence : grande étendue.

Avec cette version, p’èi n’aurait, dans cette désignation d’une maladie non encore déclarée, que la fonction d’une simple phonétique.

C’est ici encore un auxiliaire phonétique qui, adjoint à ni (clef 104) complète le sens du mot p’f : c’est la peau, le signe ancien (figure 99) exprime l’acte d’arracher (particule gauche) un fragment de

PT : Fatigue, pertes de forces.

(Figure 98 )

(Figure 99)

quelque chose, (particule supérieure droite) avec la main (particule inférieure droite) : la peau, en somme, qui peut s’arracher par morceaux. Ici encore l’invention chinoise nous déconcerte par son excessive subtilité et par sa complaisance. Mais, nous l’espérons, le lecteur s’est déjà habitué à ce trop ingénieux rébus.

Quoiqu’il en soit, aucun rapport entre cet élément peau et la maladie désignée. P’t fait ici fonction de phonétique.

PING : Terme général pour maladie, vice, défectuosité, dommage, affliction, même misère.

(Figure 100>

L’élément qui intervient en ce signe se prononce ping. Toutefois, il y a mieux ici qu’un emploi phonétique. A décomposer cet élément et à remonter à ses origines, on le retrouve sous une forme imagée (figure 100) représentant Y intérieur d'une habitation

dans l’écriture chinoise 119

où il y a le feu. Dans la suite, le feu très modifié, a dépassé le toit. Il est maintenant dedans et dehors tout ensemble. Ce signe représente l’idée d’une chose enflammée, ardente, violente. Il convenait en la

(Figure 101J

circonstance. Dans cette maison qui est le corps humain, la maladie apporte le feu de la fièvre, les violences du délire, le cuisant de la douleur. Les autres sens mentionnés sont des amplifications de ce thème premier.

CHE : Dysenterie.

( Figure 102)

Ché (fig. 103) s’écrivait autrefois comme en la

figure 104. On voit, sous cette forme antique, trois croix

de dix côte à côte, l’une d’elles avec un trait allongé pour marquer la durée, c’est-à-dire une période de trente ans, id est : la durée de la vie active d’un homme, autrement dit : une génération.

Comment expliquer la présence de ces triples croix stylisées sous l’aspect qu’on leur voit ici, pour qualifier avec ni, la dysenterie? Pas autrement que par raison phonétique, l’élément souscrit se prononçant

(Figure 103)

(Figure 104)

ché.

TAN : Ictère par rétention ou par polycholie.

L’élément tân est phonétique. Il représente, ainsi qu’on peut s’en rendre compte sans peine, le soleil

DANS i/ÉCRITURE CHINOISE

( Figure 105)

au-dessus de l’horizon. Lorsqu’on y adjoint le caractère représentatif de la couleur jaune, le caractère de la maladie, tân prend le sens de jaunisse. Il existe, au reste, un signe spécial pour la jaunisse. Il figure plus loin dans cet ouvrage.

T’ONG : Mal, peine.

(Figure 106)

Phonétique de même, l’élément fông dont le sens est hiver . L’étymologie en est assez obscure. Elle se rattache à l’image ancienne, et complètement déformée dans la suite, d’un écheveau fermé , lié à la partie

haute, les deux petits points inférieurs représentant la glace. C’est-à-dire, l’année étant considérée comme un écheveau dont chaque jour serait un brin ; hiver : fin glacée de l’année.

K’I : Maladie provoquée par la constipation.

Nous sommes dans une série d’emplois phonétiques et il serait présomptueux de forcer l’analyse dans un sens figuratif. Qu’il nous suffise donc de considérer, pour lui-même, l’élément adjoint qui, étymologiquement, correspond à l’idée de profondeur.

Trait horizontal supérieur : la surface de la terre.

Trait courbé à gauche : Veffort du germe montant vers la lumière.

Trait courbé à droite : la racine crochue.

Deuxième trait horizontal : le sous-sol.

dans l’écriture chinoise

TIEN : Fièvre intermittente.

(Figure 108>

Elément de la série phonétique, qui, par lui-même correspond à l’idée d’interroger les sorts (en flambant une écaille de tortue).

Il se décompose en : 1° la bouche ; 2° une verticale et une oblique : tirer les sorts.

T’O : Bossu, maladie de la colonne vertébrale.

(Figure 109>

Elément phonétique, et comportant la signification

de : cobra dressé sur la queue, la tête gonflée au moment où il va s’élancer sur l’ennemi. La forme antique de ce caractère (figure 110) pourrait, avec

(Figure 110;

beaucoup de complaisance, permettre d’établir une analogie entre l’espèce de goitre que montre le cobra « en guerre » et la bosse dont il s’agit ici. Mais c’est une relation dont il n’est fait texte nulle part et qui reste une hypothèse plus que douteuse.

T SI : Toutes calamités, "'afflictions.

(Figure 111)

dans l’écriture chinoise 125

Ce caractère afïérant aux calamités, afflictions qui atteignent les peuples et les déciment impitoyablement, a une relation de sens et d’origine avec le caractère yt représenté en la figure 71. Comme lui, il a emprunté son élément descriptif au carquois des hommes de guerre. C’est, en effet, la flèche , très stylisée depuis sa forme antique, que nous voyons, en le caractère tst, logée sous le radical 104.

La main , et l’idée d yagiter un objet qui participaient à la formation du caractère (figure 71), ne paraissent plus dans le cas présent. C’est le seul javelot qui évoque à la pensée le souvenir du trait, du dard perfide décoché par un adversaire invisible. D’où, par amplification : maladie prompte comme une flèche. On verra (figure 112) l’aspect archaïque de

(Figure 112)

l’élément flèche. Il est aisé d’y reconnaître et la pointe et les barbes.

T SU : Ulcère profond, anthrax.

(Figure 113)

C’est encore une phonétique. Profitons de ce qu’une suite de phonétiques vient de passer sous nos yeux pour détruire une légende qui a généralement cours. On y imagine trop volontiers que l’écriture chinoise est composée d’une série d’hiéroglyphes, lisibles pour la plus grande majorité, par le déchiffrement, plus ou moins ardu, des rébus que renferment les traits choisis par le génie d’un peuple qui « pense en images ». C’est une erreur très grande. Sous tous les radicaux qui, on le sait, sont au nombre de 214, se classent les très nombreux caractères de l’écriture chinoise. Et pour chacun d’eux, l’expérience est facile à faire qui permet de vérifier une importante proportion d’emplois phonétiques. On conçoit que l’étude de cette langue admirable serait singulièrement simplifiée s’il ne s’agisait que d’y deviner des significations encloses, caractère après caractère, dans un dessin inspiré du monde réel ou composé par

DANS i/ÉCRITURE CHINOISE 127

d’ingénieuses adaptations d’idées concrètes à des idées abstraites. Il en va tout autrement. Si l’on ajoute à ces quelques considérations que, très fréquemment, la maladresse ou l’appréciation personnelle de ceux qui furent chargés de fixer définitivement la forme des caractères, aboutirent à des erreurs, à des notations arbitraires, on peut se rendre compte de l’écart qui se produisit dans le cours des temps entre les graphiques primitifs et ceux auxquels les Chinois se sont enfin fixés. La thèse «hiéroglyphe» ne peut donc être en aucune façon absolue. Il n’en est pas moins vrai qu’à l’origine, beaucoup de signes furent créés d’une façon analogue à celle qui présida, par exemple, à la formation de l’écriture égyptienne. Certains auteurs ont, en présence de cette similitude de moyens, déduit qu’il y avait un lien historique et ethnique entre les races Chinoise et Egyptienne. D’aucuns même ont soutenu l’audacieuse prétention d’apparenter les deux peuples, du fait d’une antique migration d’ Egyptiens vers l’Orient. Si , incontestablement , des colonies occidentales et de divers points se dirigèrent, aux siècles d’antan, du côté du Levant et s’y installèrent, si, par exemple, le Mahométisme a délégué en Chine et dans l’Inde des masses nomades qui s’y fixèrent, y firent souche et aujourd’hui encore, y sont représentées par des multitudes restées, dans une certaine mesure, fidèles au passé et aux croyances de leur

race, (1) la version « écriture égyptienne », tout au contraire, n’est servie par aucune preuve positive. Le fait reste possible, mais les preuves certaines manquent.

En ce qui concerne le caractère tsù — profond ulcère , anthrax — il se compose du radical ni, maladie, auquel est adjoint un élément qui affecte la forme et a, en propre, le sens de : petit dressoir carré, à rayons superposés, fréquent en Chine, et employé pour les sacrifices. On voit qu’il est posé sur une ligne horizontale qui représente le sol.

Depuis de longs siècles, ce sens primitif s’est dénaturé. Le mot est devenu une conjonction, avec le sens de : en outre , de plus , d'autre part.

Bien entendu, aucun lien — sinon phonétique, — entre lui et l’anthrax.

T’ SE : Une squame sur une plaie.

Une imperfection, une excentricité.

( Ftgur « 114 )

(1) A cet égard, consulter les précieux ouvrages de M. A. Vissière, professeur de langue chinoise à l'Ecole des Langues orientales vivantes de Paris.

dans l’écriture chinoise

Phonétique. — L’antique aspect du signe auxiliaire est reproduit en notre figure 115. On voudra

bien accepter d’y reconnaître, à gauche.l’image, plutôt hasardeuse d’un pied , et à droite celle d’une trace de talon ou d'orteil sur le sable (?). D’où : l’idée de s’arrêter, ce signe étant, lui-même, prononcé ts’è.

On le voit, pas d’explication possible.

CHE : Certaines hémorroïdes, et surtout cancer du rectum (qui ronge comme un insecte).

Phonétique. — L’élément souscrit se prononce ché et signifie : mandarin, tribunal, pagode. Sa partie

( Figure 116J

inférieure : deux traits croisés et un point, à gauche, a le sens de : application des lois. C’est la croix supérieure et le trait horizontal qui donnent la prononciation.

HAN :[Diverses cieatrices, marquessurla peau.

( Figure 111)

Phonétique. — L’auxiliaire signifie] pervers. Originairement : il représentait un homme regardant quelqu’un en face, de son haut, en colère, et par manière de défi.

HOUEI : Insecte intestinal, ver solitaire.

Le sens primitif de ces deux carrés l’un dans l’autre enfermé était figurativement : double enceinte ou récipient hermétique. Un autre sens s’y est sura-

( Figure 118J

jouté. Hoûei signifie maintenant : retour , retourner. En sorte que ce signe employé ici a tout à la fois une fonction phonétique et une fonction descriptive. S’il donne sa prononciation au caractère correspondant au ver solitaire , il exprime en outre l’idée des mouvements que fait dans l’intestin ce parasite retourné sur lui-même, en une suite de replis. Ainsi par un moyen extrêmement simple, les Chinois ont-ils « imagé » le tœnia.

Ajoutons que l’élément hoûei est aussi employé pour désigner un autre petit ver utilisé par les médecins de l’ex-empire du Milieu pour provoquer des vomissements. Le mot reprend dans ce cas son sens de retourner, avec l’idée du retour des aliments vers la bouche, lors du vomissement.

YI : Blessure ou meurtrissure faite avec un bâton.

( Figure 119)

L’élément adjoint se prononce yî comme le susdit caractère. Il est donc phonétique. Pourtant il comporte en lui une idée de force et de violence. Peut-être y a t-il lieu de supposer que, primitivement, comme le caractère hoûei que nous venons d’étudier, il avait à la fois fonction phonétique et descriptive. Dans la suite, l’idée qu’il représentait s’est déformée pour aboutir au sens de : Blessure ou meurtrissure faite avec un bâton. A l’origine, il pût se faire qu’il était question d’une blessure résultant d’une pointe de flèche.

En effet l’élément yî représentait les hommes armés d’arcs aborigènes et servait à désigner une peuplade barbare, riveraine de la mer Orientale. On voit encore, dans le signe actuel, les deux jambes de l’homme, les deux bras, et l’arc, sous la forme de ce trait quatre fois coudé.

DANS l/ÉCRITURE CHINOISE

KIAI : Fièvre intermittente et tertiaire.

( Figure 120)

Le graphique auxiliaire est lui-même^une dérivation du caractère qui représente le cochon. Il serait malaisé de voir ici autre chose qu’un emploi phonétique. Retenons que ce caractère, dans le cycle horaire des Chinois, désigne la période de temps qui s’écoule entre neuf et onze heures du soir. A-t-on voulu spécifier en adoptant cet élément pour figurer la fièvre intermittente, que l’accès se produisait surtout à ce moment-là ? Nous n’insisterons pas sur cette hypothèse osée. Mentionnons seulement que les Chinois considèrent cette période de neuf à onze heures du soir comme particulièrement favorable à la conception.

Y AI : Stupidité, idiotie.

Il existe d’autres caractères pour désigner cet état mental. Ici, on ne peut même trouver une explication

(Figure 121)

phonétique pour justifier le choix de l’élément adjoint. Il se prononce en effet koéi et est constitué de deux fois le signe de la terre (sol), il représente les apanages des feudataires anciens. En d’autres cas, il prend le sens de : sceptres envoyés par l'Empereur pour investir les fiefs.

Notre sagacité échoue devant l’obscur problème que lui pose ce caractère.

LAO : Gale.

(Figure 122)

Le sens propre de l’élément souscrit, lào , est vieux ,

dans l’écriture chinoise

vieillir , septuagénaire. Il s’analyse : homme dont les cheveux et la barbe se transforment et blanchissent. Faut-il voir en l’emploi de cet élément une simple intention phonétique ou y-a-t-il lieu d’apparenter la maladie de la gale avec le fait du blanchissement sénile du système pileux ? Nous ne pouvons que suggérer l’hypothèse, sans conclure.

N AI : Ennui, dégoût, lassitude, excès.

Prononcé nai comme lui, le caractère est employé souvent avec les mêmes sens pour le caractère figure 42. A ne considérer, qu’en lui-même, l’élément souscrit, on y doit reconnaître : trait horizontal : le niveau du sol , trait oblique et traits inférieurs : les racines d'une plante (plante à racines non pivotantes), la chevelure souterraine d’une plante. Cet élément se prononce eûl.

TS’E : Goutte, la podagre.

(Figure 124>

Ts'é est ici phonétique sans aucun doute. Pourtant, comme dans quelques cas qui sefsont présentés au cours de cet ouvrage, il se joint un sens imagé à l’emploi phonétique de cet élément. Ts’e, signifie en effet, épines , et le caractère antique de ce mot représentait très exactement un arbre épineux. La goutte est une affection qui pouvait suggérer aux Chinois le souvenir du caractère ts'é . La douleur violente, soudaine, provoquée dans les extrémités, par l’accès goutteux n’est-elle pas assimilable, avec un peu de bonne volonté sinologique, à l’introduction inattendue, dans les tissus, d’une écharde, d’une épine malencontreuse autant que cruelle ?..

T’ AN : Lassé, surmené.

Le signe auxiliaire est ici composé de deux fois un caractère qui signifie : la lune au bord u c ielf la

dans l’écriture chinoise

(Figure 12b)

lune échancrée par les nuages bas (figure 116). La juxtaposition de ce caractère répété a pris dans la suite le sens de : beaucoup, réduplication. Il ne faut expliquer ce choix que par la simplicité d’écriture d’un signe qui se forme en effet très aisément sous le pinceau et qui est très fréquent. Dans le style chinois, comme dans la conversation, le superlatif abonde.

(Figure 12§)

On ne remercie pas. On remercie beaucoup. Sie sie (merci !) est constamment remplacé par toüo sie (beaucoup de mercis !) La fréquence de l’idée de toüo (beaucoup) a amené les scribes à adopter ce signe promptement tracé en quatre virgules et deux points

Ceci acquis, nous comprenons mieux le sens descriptif du présent caractère. Quiconque fait beaucoup d’ouvrage, se donne beaucoup de peine, a eu beaucoup de chagrin, est physiquement ou moralement recru, surmené ou lassé. Parlant d’un point de vue général, la maladie dont il s’agit est la maladie des gens qui n’ont pas économisé l’effort, qui se sont dépensés prodigalement, sans compter et qui payent leur surmenage par une dépression, soit de leurs forces, soit de leur volonté. Ce caractère est employé aux lieu et place de tels autres que nous avons déjà rencontrés et qui ont des significations très voisines.

T’ONG : Ulcère suppurant et aussi :

gémissement d’un malade.

(Figure 127)

Ulcère suppurant et aussi gémissement d’un malade. A considérer le signe complémentaire du radical 104,

dans l’écriture chinoise 139

en cette maladie, on est presque certain qu’il n’est ici question que de phonétique. Ce signe est, de fait, prononcé t’ông comme la maladie elle-même. Néanmoins la recherche étymologique amène à connaître qu’il se compose d’une bouche (le carré) recouverte (le trait horizontal) et enveloppée (le trait deux fois coudé). De là, à supposer que les Chinois ont voulu rappeler la bouche de la plaie couverte de pus et bandée, il n’y a qu’un pas. Il est facile à franchir, mais c’est sous toutes réserves.

En tous cas l’exphcation du gémissement ne saurait être fournie aussi aisément. Le signe Công prend aussi, parfois, le sens de couvercle d'un vase. Et communément, il signifie : avec.

TS’IUEN : Relever de maladie, guérir, être convalescent.

(Figure 128)

Deux versions se présentent. La première, selon

divers auteurs, oblige à lire l’élément souscrit selon la forme représentée en la figure 129. L’accent cir-

( Figure 129)

conflexe souligné d’un trait, a le sens de fini , parachevé en perfection. Les deux traits horizontaux reliés par un trait vertical : c’est Y équerre , c'est-à-dire, le travail.

Adjoint au radical ni , cet élément qui aurait été déformé, comme il advint souvent, se pourrait donc traduire ainsi : état d’un travail de guérison au moment d’aboutir à sa réalisation parfaite, autrement dit : bonne convalescence bientôt achevée, retour à la santé parfaite.

L’élément considéré tel qu’il se présente dans le caractère ts' iûen (un accent circonflexe avec trois horizontales barrées d’une verticale) n’a aucune relation avec l’idée de convalescence. Il signifie pierre de jade sans tache.

dans l’écriture chinoise

WEI : Contusion, meurtrissure, ecchymose.

(Figure 130;

L’étymologie ne fournit aucune explication. L’élément intervenant ici est très fréquent dans le langage et l’écriture chinoises. Il se prononce yeôu et a le sens de : avoir. Sa formation propre est non moins obscure que sa participation au signe actuel, meurtrissure. Il est composé en effet de deux parties dont la première (supérieure) est un des diverses manières d’écrire le mot : main et dont la seconde (inférieure) représente le croissant de la lune. Avoir dans la main la lune ? Serait-ce là aux yeux des Chinois le fait le plus expressif de la propriété ? Ne cherchons pas.

YANG : Sorte d’ulcère, et aussi, le fait d’être malade.

L’élément représente, d’une façon très stylisée convenons-en, un mouton dont on voit les cornes

sur la tête, les quatre pattes et la queue. Ce signe se prononce lui aussi yâng comme la*maladie ici consi-

( Figure 131 J

dérée. Il y a donc tout lieu de supposer que nous sommes en présence d’une formation phonétique, sans nous attarder à admettre la possibilité d’une corrélation. Toutefois, puisqu’il s'agit d’ulcère, de maux pouvant résulter de l’âcreté du sang, il serait possible qu' originairement ce signe ait été ainsi composé au souvenir de ce que certains alimentations — peut-être viandes de moutons atteints de quelque mal qui les rendait nocifs — déterminaient dans l’organisme des troubles ou des infections de la nature yâng (figure 131).

dans l’écriture chinoise

TCHÉ : Boutons noirs et rouges sur le corps. Taches de rousseur. Nœvus sur la peau.

(Figure 132 )

L’élément composé du cœur (signe inférieur) et du mot lettré (signe supérieur), porte le sens de intention : propos persistant. Nul rapport avec les maladies désignées.

H’IAO : Asthme, emphysème, tousser.

(Figure 133 )

Nous avons dit déjà que, en chinois comme en

toute langue, la forme parlée a nécessairement précédé la langue écrite.

Dans le choix des éléments dont se composent les mots, sont souvent apparus, sous le pinceau des scribes primitifs, des signes qui correspondaient aux mêmes sonorités, tout en exprimant des pensées complètement différentes. L’un des sens du mot h'iâo est : tousser. Il y a là un semblant d’onomatopée qui a suffi à faire adopter, pour désigner la toux, un autre signe hiâo qui, lui, veut dire : piété filiale .Le peuple, de tout temps disait Kiao pour parler de la toux ou de V asthme. Il disait aussi h'iao pour exprimer la piété filiale. Il y eut un emprunt facile, puisqu’on n’eut qu’à souscrire le hiâo des fils pieux au radical 104 pour obtenir le caractère cherché .

K AN G : Maladie indéfinie, guérissement progressif .

( Figure 134>

L’auxiliaire qui prend place sous le radical ni,

dans l’écriture chinoise 145

signifie changer , améliorer. Sa formation antique, très dénaturée par l’aspect actuel, rapprochait deux signes dont le premier (supérieur) correspondait à l’idée d’un malheur (voir ping, figure 100 et comparer avec l’élément supérieur de la figure 135) et dont le second (inférieur) figurait une main intervenant dans une situation. Au résumé : une main intervenant dans une situation malheureuse (figure 135) ; prononciation : kêng.

Ce signe double, condensé sous l’apparence qu’on lui voit aujourd’hui, adjoint au radical 104 signifie :

(Figure 135>

maladie vague et surtout guérissement progressif . L’idée d’intervention utile, de main reconduisant le patient à la santé, se laisse deviner dans cette utilisation du caractère ken g.

PI : Rhumatisme.

(Figure 136>

Phonétique. L’élément pî figure assez clairement un objet posé sur une crédence.

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