‹ Les caravanes de ScaramoucheChapitre 3 sur 10 · PAUL LACROIX · texte numérisé non relu

PAUL LACROIX

Bibliophile Jacob.

'ÉRUDITION biographique est fort négligée en France ; aussi beaucoup de savants ignorent- ils que Tiberio Fiorelli, ce comédien devenu si célèbre sous le nom grotesque de Scaramouche, méritât d'être estimé comme un infatigable voyageur. Je dois cette découverte au plus Français des Germains, Henri Heine , l'auteur de Reisebilder ou Tableaux de voyages, qui m'engagea à lire

2 Les Caravanes de Scaramouehe.

et à méditer un livre fort curieux intitulé : Mémoires de Scaramouehe, colligés et mis en ordre par Angelo Constantini, dit Mezzetin.

J'étais fort jeune alors et plein d'enthousiasme pour la littérature diffieile... à lire, préconisée par M. Désiré Nisard. Je négligeai donc les ouvrages légers de Saint-Simon, du Père Enfantin, d'Auguste Comte et du bon Fourier, inventeur de la Papillonne, pour approfondir les arcanes picaresques de la vie de Tiberio, ce pilier vivant de la comédie italienne. Le capitaine Cook lui-même me paraissait un voyageur incomplet et peu diligent, si on le comparait à l'illustre bouflfon.

Mon ami le docteur Cornélius essaya vainement de me faire comprendre que le besoin de changer de place qui constitue le voyageur sérieux pouvait être attribué, chez mon héros, plutôt à l'effet des circonstances qu'à celui d'une vocation réelle ; il ajouta

même, avec une ironie peu mesurée, que, pour lui, Scaramouche était tout simplement un vagabond, un aventurier, un bohème du grand siècle. Je n'acceptai pas cette apprédation partiale, et je me plus à rechercher dans les récits ingénus de l'histrion une esquisse des mœurs italiennes du temps.

Dire que Scaramouche conçut de bonne heure le goût des voyages ne serait pas chose exacte, mais il en comprit aisément la nécessité, et voici pourquoi :

Son père, capitaine de cavalerie, qui résidait dans la bonne ville de Naples, devint veuf et voulut donner pour seconde mère à ses deux enfants, Trapolin et Tiberio, une jeune cousine qui faisait les délices de Capoue. Pour accomplir cette bonne action, il fallait obtenir des dispenses, que l'évêque refusa d'accorder.

Fiorelli était certes le plus pacifique, le plus courtois et le plus obséquieux des capitaines quand on ne le contrariait pas, mais

Les Caravanes de Scaramoiiche

il dégainait avec une facilité extraordinaire s'il supposait seulement qu'on eût eu l'intention de le regarder de travers. Il se plaignit donc du procédé, avec une politesse inconnue même dans les cours, au frère du prélat ; le seigneur haussa peut-être involontairement les épaules, et, plus prompt que l'éclair, le capitaine oubliant de réfléchir, lui traversa le corps de son épée. Notre veuf s'empressa de se soustraire, par une retraite digne d'avoir Xénophon pour historien, aux rigueurs de la justice, et courut le pays ; mais les ressources lui manquèrent bientôt, car, selon l'expression du spirituel Mezzetin, il n'avait plus de charge que celle de ses deux enfants.

Or le jeune Tiberio était un véritable enfant prodigue au point de vue de l'appétit : son insatiable gloutonnerie s'était révélée dès le berceau, le lait de deux nourrices suffisait à peine à sa pitance journalière. Force fut donc au capitaine de réduire son fils ca-

Les Caravanes de Scaraniouche.

det à la ration, et si l'on considère que le Napolitain expatrié n'avait trouvé à exercer, pour vivre, que la profession de charlatan, bien moins florissante à cette époque qu'aujourd'hui, on comprendra aisément pourquoi Scaramouche fut contraint de demander à l'industrie ce que lui refusait la parcimonie paternelle.

Il embrassa la carrière de marchand d'orviétan, mais il jugea inutile de chercher un bailleur de fonds. Trouvant au logis du capitaine des boites de mithridate toutes préparées, il se les appropriait sans scrupule, ce qui lui permit de vendre quinze sols ce qui en valait trente; il se fût même montré plus accommodant au besoin, tant il entendait le commerce d'une façon libérale. Aussi la clientèle ne fit-elle pas défaut à ce jeune libre échangiste, et Scaramouche put obtenir la confiance du boulanger et du cabaretier jusqu'à indiscrétion. Seulement, plus il était laborieux et ouvrait de nouveaux débou-

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chés à son négoce, plus il devait renouveler ses provisions d'orviétan.

Le bonhomme Fiorelli ne tarda pas à remarquer un déficit dans ses drogues, peu justifié par le débit. Nul doute qu'il ne fût volé. II se tint aux aguets et mit bientôt la main sur le délinquant. Tiberio, comblé de malédictions avec accompagnement de bastonnade, fut jeté à la porte du logis paternel, dans la direction de Rome. Il put aspirer ù pleins poumons l'air de la liberté ; mais, son estomac étant aussi vide que sa bourse, il commença à s'inquiéter de l'avenir. L'année 1626 allait finir, et le printemps prochain devait être le dix-neuviéme de l'existence de Scaramouche.

E voyageur qui entre dans la ville éternelle voudrait être orné des cent yeux d'Argus pour embrasser toutes ses splendeurs à la fois: les ruines gigantesques du Colisée, celles des Thermes de Caracalla, les jardins Farnèse parsemés des débris du palais des Césars, le Forum, la colonne Trajane, l'église et la rue de Saint-Pierre, Saint-Paul Hors des Murs, tableaux, statues et mosaïques du Vatican, tout sollicite son admiration. Hélas ! il faut bien l'avouer pour ren-

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dre hommage à la vérité, Scaramouche ne songea pas à se repaître de ces merveilles; d'autres besoins absorbaient ses pensées. La bise soufRait avec violence, et les épaules du pauvre diable étaient mal protégées par un manteau de soie fort étriqué ; de plus, son ventre criait tellement famine que le moine le plus repu en eût été touché de compassion.

« Lorsque le temps est pur et le soleil radieux, a dit M"^ Louis Figuier dans son Italie d'après nature, Rome est admirable ; mais que le temps change, qu'un certain vent venu des marais Pontins souffle sur la ville, et tout aussitôt le tableau change complètement. Une odeur fétide emplit l'atmosphère; le ciel est sombre, les rues se transforment en cloaques fangeux ; les murs sont livides, les monuments livides, les églises ressemblent à des sépulcres, et les ruines se couvrent de tons gris et lugubres. L'âme éprouve alors une tristesse , sœur de la

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nostalgie, qui fait trouver les heures éternelles, les voyages amers et la vie sans saveur. »

Telle était la situation d'esprit où se morfondait Scaramouche, non seulement à cause de la bise qui le glaçait, mais aussi parce qu'il s'ingéniait en vain à découvrir un prompt remède contre les tiraillements de son estomac. Il s'était arrêté au coin d'une rue, interrogeant d'un regard piteux les maisons, les boutiques, les passants, sans trouver une idée propice. Il commençait à désespérer lorsque tout à coup, ô miracle, l'idée lui apparut sous la forme d"une tabatière ouverte.

— En usez-vous, seigneur r dit une voix onctueuse.

C'était un bourgeois bienfaisant qui venait de faire provision d'un excellent tabac parfumé de bergamote.

— Le ciel vous le rende, magnifique seigneur 1 dit Tiberio après avoir puisé dans

lo Les Caravanes de Scaramoiichc.

la boite une prise suffisante pour dix amateurs.

Suivit une longue et voluptueuse aspiration que couronna un éternueraent des plus héroïques.

— Dieu vous bénisse ! fit en s'éloignant le bourgeois prodigue.

La boutique du marchand de tabac était proche ; notre famélique voyageur n'en laisse plus sortir un client sans lui offrir, avec une gracieuse inclination, le pouce et l'index de la droite, légèrement pressés l'un contre l'autre. S'il avait affaire à un soldat, il l'appelait mon capitaine ! si c'était un moine, mon révérend prieur ! une bourgeoise, ma noble dame ! Une prise de tabac ne se refuse guère, et comment résister aux grimaces et aux compliments de notre Tiberio? Les tabatières s'ouvraient donc à l'envi, et Scaramouche y plongeait non plus modestement le pouce et l'index, mais ses cinq doigts dans toute leur longueur.

Les Carcii^cincs de Scuramouchc. i :

Le soir, ayant rempli un sac caché sons son manteau, il revendit à bas prix au marchand la récolte de la journée. Il se procura par cette industrie le gite et la table, et obtint en outre la gloire d'être l'inventeur d'un nouveau tabac.

En effet, dans les prises dont on le gratifiait, le tabac au jasmin, le tabac à la fleur d'oranger, le tabac à la rose, et vingt autres se mêlaient agréablement, et il eut l'heureuse idée de baptiser ce mélange du nom de tabac aux mille Jïeurs. La vogue s'attacha à cette création; mais, hélas I il n'est point ici-bas de félicité parfaite.

Un suisse du pape, aussi pénétré de son importance que le premier moutardier, voyant s'engouffrer dans sa vaste tabatière la main de Tiberio jusqu'au poignet, saisit à deux mains le manche de sa hallebarde et en frotta vigoureusement les épaules de Findiàcret priseur.

Ce dernier, épouvanté, s'enfuit à toutes

I 2 L:î Carai'Mxcs d: SsarjiiiDitjhs.

ïambes et gagna la route de Civita-Vecchia, sans recjarder derrière lui, laissant son manteau tudesque.

Tiîrh^/^iîiTiljTiJjTTjjT

ivita-Vecchia, dans ce temps - là comme aujourd'hui, n'offrait guère à la curiosité du voyageur que son charmant petit port, un château marqué du puissant génie de Michel- Ange, et des boutiques occupées par des barbiers se livrant à la pratique de la chirurgie, ainsi que l'attestaient leurs enseignes peinturlurées. Scaramouche, en se promenant sur le port, admirait la belle tenue des galères du pape, lorsqu'il aperçut, assis sur une pierre, deux esclaves turcs qui comptaient une somme d'arizent.

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— Voilà certainement, pensait-il, une fortune dont ces mécréants ne sauraient faire un bon usage. Peut-être même est-ce un bien mal acquis , et ce serait conscience de le laisser dans ces mains impures.

Pendant qu'il faisait cette honnête et judicieuse réflexion, Scaramouche aperçut, à quelque distance derrière les deux esclaves, le morceau de toile dans lequel ils enveloppaient leur argent, et qu'un coup de vent venait d'enlever. Prompt à concevoir un projet qui eût coûté à tout autre de longues méditations, il coupe avec son couteau le devant de sa chemise et le substitue adroitement au morceau de toile. Ce qu'il avait prévu ne manqua point d'arriver. Les Turcs, après avoir contemplé, caressé, compté et recompté le magot, se mettent à la recherche de l'enveloppe, et, sans se douter le moins du monde de la supercherie, entortillent leur cher trésor dans le pan de la che-

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mise de Scaramouche. Ce dernier, couché au soleil, à quelques pas des deux esclaves, ne perdait pas un seul de leurs mouvements.

Dès qu'il les voit se disposer à s'éloigner, il se lève et court après eux en criant :

— Je suis assassiné ! ils m'ont volé 1 Justice ! justice ! Au voleur !

Des sbires accourent ; ils arrêtent, dans la crainte de se tromper, le plaignant avec les accusés, et les conduisent devant le juge, qui les somme de s'expliquer. Alors Scaramouche raconte comment les deux esclaves, profitant de son sommeil, lui ont dérobé son argent enveloppé dans un pan de sa chemise ; il fait remarquer qu'il existe parité de tissu entre la chemise et l'enveloppe, et que celle-ci s'adapte exactement à la solution de continuité de celle-là. Les esclaves, abasourdis par de tels arguments, perdent la tète et battent la campagne, ce qui arrive à plus d'un innocent en présence de la justice.

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Bref, les volés sont condamnés à rendre l'argent, et à être bâtonnés comme voleurs par-dessus le marché.

Scaramouche, persuadé qu'il venait de gagner les indulgences en remportant cette victoire sur les infidèleS;, ne songea plus qu'à faire un emploi convenable d'un bien si légitimement acquis : il se ressouvint alors qu'il était de noble origine et commença par acheter un galant habit de gentilhomme : puis, ne voyant plus rien à Civita-Vecchia qui valût la peine d'être visité, il se mit en route pour Ancône.

lEN mal acquis ne profite jamais, » dit la sagesse des nations. C'était parfaitement vrai du temps de Scaramouch-e , si l'on en juge par ce qui lui advint sur la route de Civita-Vecchia à Ancône. Aujourd'hui c'est différent, bon nombre de fortunes d'une origine véreuse n'en sont pas moins très solides. Scaramouche avait en outre deux grands défauts : il était bavard et gourmand. Pour charmer les ennuis du voyage, il se mit à

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raconter à son valet, — car il s'était fait cadeau d'un valet en même temps que d'un habit, — le bon tour qu'il avait joué aux deux esclaves turcs. Dieu sait s'il se rengorgea lorsqu'il vit son auditeur, ravi, en extase, tomber à ses genoux en le proclamant le plus ingénieux fripon de toutes les parties connues du monde ! Son appétit fut tellement aiguillonné par la joie d'un succès si flatteur, qu'à peine entré dans l'hôtellerie où il devait passer la nuit, il se fit servir un souper dont se fussent contentés quatre cardinaux.

Après s'être bien repu et avoir bu à proportion, il s'alla coucher et s'endormit d'un sommeil si profond que vingt coups de canon n'auraient pu l'interrompre, et si bruyant que cette nuit-là, du haut en bas de la maison, il fut impossible aux voyageurs de goûter un instant de repos. Le valet de notre dormeur, ne pouvant parvenir à fermer l'œil, conçut et exécuta le projet d'aller

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chercher un gite plus tranquille ; on n'a jamais su de quel côté. Grande fut la contrariété de Scaramouche lorsque le lendemain matin, il se trouva seul dans sa chambre, n'ayant personne pour l'habiller, mais ce fut bien pis quand il eut reconnu que son argent et son habit de gentilhomme avaient disparu en même temps que le valet , Son désespoir éclata en cris et en sanglots, à tel point que l'hôte, ému jusqu'au fond de l'âme, le couvrit de quelques vieilles nippes, auxquelles il ajouta un morceau de pain et deux ou trois pièces de menue monnaie. Les aubergistes se laissent rarement entraîner à de telles générosités; mais peut-être celui-ci avait-il écorché tant de voyageurs qu'il n'était pas fâché de saisir une occasion de mettre sa conscience en repos en s'imposant comme pénitence cette sorte de restitution. Scaramouche, pénétré de reconnaissance, quitta l'hôtellerie en comblant de bénédictions son bienfaiteur et en faisant passer d'un dres-

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soir dans sa pcchs une petite tasse d'argent qu"il tenait à emporter sans doLt3 comme souvenir.

la suite d'un fâcheux quiproquo qui lui valut la bastonnade, huit jours de galère et quelques pièces d'argent comme indemnité, Scaramouche put remplacer la friperie de l'aubergiste par un vêtement plus convenable, et se rendit à Fano, petite ville de la Romagne. Le premier jour, son temps fut agréablement employé à visiter, dans cette petite cité de quelques milliers d'âmes, un nombre considérable d'églises et de couvents; mais ventre affamé n'a pas plus d'yeux que d'oreilles. Le lendemain, Scara-

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mouche eût donné pour un plat de macaroni la muraille en briques dont la ville est ceinte, l'arc de triomphe érigé en l'honneur d'Auguste et toutes les peintures de la cathédrale.

Après avoir payé de sa dernière monnaie un fort maigre déjeuner, il se mit à envisager, non sans pousser de profonds soupirs, la vie de cruelle abstinence qui allait forcément commencer pour lui ; son cerveau, si fertile en expédients, ne lui suggérait aucun moyen d'écarter ce calice d'amertume, lorsque son attention se prêta machinalement d'abord, puis avec le plus vif intérêt, à l'entretien de deux bourgeois qui devisaient de comédie et de comédiens. La troupe qui desservait Fano était, disaientils, en plein état de désorganisation, et tous les membres en allaient être réduits à la plus profonde misère. Que lui manquait-il.'' Un talent, ce qu'on nomme aujourd'hui une étoile.

Les C.ir.-nKTiics de Scaramoiichc.

— Pcr Dios! fit Scaramouche, à qui vint une inspiration subite, voilà mon affaire ; ces pauvres gens ne mourront pas de faim ni moi non plus.

Chose étrange que le hasard 1 Que notre héros eût été absorbé par la digestion d'un copieux repas ou que les deux bourgeois eussent choisi un autre endroit pour leur conversation, Tiberio Fiorelli serait resté Tiberio Fiorelli comme devant, et le fameux comédien Scaramouche n'aurait pas été, durant soixante années, la gloire du théâtre en Italie et en France.

Tiberio n'avait de sa vie eu l'idée de monter sur un théâtre nfde réciter le moindre bout de rôle ; cela ne l'empêcha point d'aller se présenter aux comédiens avec la confiance d'un homme qui aurait vieilli dans le métier. « Les comédiens le reçurent avec joie, raconte Constantin!, et lui demandèrent quel rôle il prétendait jouer; il leur répondit qu'il jouerait le comique sous le nom

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de Scaramouche, et qu'il s"habillerait de telle et telle manière. Ils trouvèrent autant de bizarrerie dans le nom que dans l'habit ; et c'était avec raison que ce personnage leur parut extraordinaire, puisque Scaramouche a été, dans son genre, un original qui n'a point eu de copie jusqu'à présent et qui n'en aura peut-être jamais. On lui demanda encore dans quelle pièce il voulait jouer ; il choisit le Festin de Pierre, qu'il estimait sur toutes les autres comédies, à cause du repas qu'on y fait.

'■ Cette pièce fut donc annoncée avec un acteur nouveau. La curiosité y attira une grande foule, et Scaramouche, ayant parfaitement réussi dans le cours de la pièce, fit encore si bien son devoir au repas, qu'il pensa crever au milieu des applaudissements. »

Telle fut l'entrée de notre héros dans la carrière. Le succès fut si fructueux que dans la seconde représentation, au lieu des œufs

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durs dont il lui avait fallu se contenter à la première, il émerveilla les spectateurs en dévorant un gros poulet d'Inde, deux perdreaux et une tourte de pigeonneaux. Bref, le public afflua dans la salle, la caisse se remplit, les comédiens firent honneur à leurs affaires, et Scaramouche, dont la réputation grandit de jour en jour, ne se vit plus exposé à souffrir d'une abstinence pour laquelle ne l'avait point fait la nature.

A troupe de Scaramouche, après avoir cueilli force lauriers et récolté non moins d'argent, quitta Fano pour s'e rendre à Mantoue.

Comme, à cette époque, il n'y avait pas encore eu de bataille de Solierino, l'Italie se trouvait divisée en un grand nombre de petits Etats qui n'en étaient ni plus forts ni plus tranquilles. Mantoue était alors la capitale d'un duché où régnait, depuis le xvi« siècle, la famille des Gonzasfue. Cette

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ville, fière d'avoir vu naître Virgile dans ses environs, était déjà remarquable par le nombre et la beauté de ses édifices ; on y admirait surtout la cathédrale et la résidence des ducs, nommée palais du T, à cause de sa structure.

Lorsque les comédiens arrivèrent à Mantoue, le duché était gouverné par un jeune prince, ami du plaisir et généreux, qui leur fit le plus gracieux accueil; mais ses préférences furent bien vite acquises àScaramouche, qu'il combla de faveurs et de libéralités. Celui-ci, on le pense bien, ne se fit pas scrupule d'user et même d'abuser du bon vouloir que lui témoignait le duc ; il avait, du reste, cela de commun avec une autre variété de comédiens connus sous le nom de courtisans. Un jour qu'il était allé saluer le jeune prince, la conversation tomba sur l'opportunité de renouveler un répertoire que le public savait déjà par cœur.

— Ah! monseigneur, ce serait sans doute

Les Carapancs de Scaramouchc

à souhaiter pour nous aussi bien que pour le public, mais...

— Je comprends, les pièces vous manquent.

— Au contraire, monseigneur ; j'en ai même une qui mijote en ce moment dans mon cerveau, et sur laquelle je fonderais les plus belles espérances, si...

— Voyons, explique-toi ; s'il y a un obstacle et que je puisse le lever. .

— Ah! certes, 'Votre Altesse le peut... Enfin ce n'est pas la pièce qui manque, c'est l'habit.

— Eh ! que ne le disais-tu tout de suite ? Je vais donner ordre-à l'intendant de ma garde-robe de te prêter celui que tu choisiras toi-même.

Scaramouche choisit modestement un magnifique habit de velours noir, tout parsemé de perles de la plus belle eau. La pièce fut promptement apprise, répétée et jouée. Au moment où Scaramouche, paraissant sur la

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scène, vêtu de son riche costume, était salué par les applaudissements unanimes du public ébloui, l'acteur qui lui donnait la réplique se mit à dire :

— Il faut qu'un grand prince t'ait prêté cet habit!

— Qu'appelles-tu prêté? répliqua Scaramouche ; prends-tu , maraud, un prince pour un fripier? Dis plutôt qu'il me l'a donné, et tu parleras sagement.

Le prince rit beaucoup, et l'habit ne rentra point dans sa garde-robe.

Une autre fois, Scaramouche sollicita du duc un très beau harnais, qui lui fut accordé sur-le-champ. On rit beaucoup de cette bizarre fantaisie d'un homme qui n'avait point de monture ; mais, à quelque temps de là, Scaramouche, ayant loué un âne, lui mit le précieux harnais, monta dessus, vêtu de son bel habit de velours, et S3 plaça, ainsi équipé, sur le passage du prince.

— Que signifie cette extravagance ! lui de-

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manda le duc en fronçant légèrement le sourcil.

Scaramouche fit une de ces contorsions dont il possédait seul le secret :

— Monseigneur, répondit-il, je n'ai point voulu laisser échapper cette occasion de montrer à chacun les riches présents dont Votre Altesse m'a honoré. Si j'avais eu assez d'argent, je n'aurais pas manqué d'acheter un beau cheval pour correspondre avec la magnificence du harnais.

Le même jour, par ordre du prince, Scaramouche recevait des mains du grand écuyer un des plus beaux chevaux de l'écurie ducale. Le lendemain, cheval et harnais étaient vendus à un seigneur de la cour. Le duc ne put s'empêcher d'en témoigner du mécontentement à son comédien favori.

— Ah! prince, répondit Tiberio avec une parfaite bonhomie, ne me grondez point pour une faute commise uniquement dans l'intérêt de vos plaisirs. Si j'avais gardé ce cheval frin-

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gant, je me serais infailliblement estropié quelque membre ou même cassé le cou, et cela n'aurait pas manqué de faire de la peine à Votre Altesse.

Adoré du public, choyé parle duc, Scaramouche pouvait vivre longtemps heureux à Mantoue : mais, par une singularité commune à tous ceux que la nature a faits voyageurs, il se lassait d'être bien aussi vite qu'il s'ennuyait d'être mal. Ce ne fut pas toutefois sans un grand déplaisir que le prince qui l'avait si libéralement traité le laissa partir pour Bologne.

ANS ce temps-là, Bologne était, pendant le carême, le rendez-vous des comédiens. Scaramouche s'y trouva donc en nombreuse compagnie de camarades. Comme il jouissait déjà d'une grande réputation et que cette réputation était méritée, il se vit bientôt recherché de tous ceux qui avaient du talent; quant aux autres ils se vengèrent de sa supériorité en le critiquant et en le dénigrant.

L'envie a été et sera toujours la consolation des nullités. Le théâtre étant fermé, Scaramouche n'eut d'abord d'autre distraction que de visiter les curiosités de la ville, qui ne manquait du reste ni d'églises remarquables ni de belles peintures; mais bientôt il chercha dans la foule au milieu de laquelle il circulait chaque jour, d'autres sujets d'admiration. Il était trop fin connaisseur pour ne pas rendre justice à la beauté des Bolonaises en général, mais l'une d'elles lui toucha plus particulièrement le cœur.

Scaramouche n'eut point affaire à une ingrate. Des deux parts, on s'aima, on s'en fit l'aveu, et l'on mit son bonheur à se répéter cet aveu, tous les soirs, dans une promenade au clair de lune. La dame y faisait bien quelque façon : se promener dans les rues à des heures indues, malgré les rigoureuses défenses de la police ! à quels dangers ne s'exposait-elle pas ? Scaramouche, pour toute réponse, lui montrait son épée, et les prc-

Les Carapancs de Scaramouchc.

menades n'en allaient pas moins leur train. Un soir pourtant, les deux amoureux furent surpris par une. douzaine de sbires que le grand prévôt commandait en personne. Scaramouche ne tira point son épée, mais il tira de sa bourse une dizaine de pistoles, qui lui épargnèrent le désagrément d'aller coucher en prison avec sa maîtresse. Ce fut pour lui un grand crève-cœur, car il était fort attaché à son argent: aussi jura-t-il de se venger du grand prévôt. L'occasion ne se fit pas attendre.

Un jour de grande fête, notre prévôt, à la tête de ses archers, se rendit à la messe solennelle qu'on célébrait à Notre-Damede-la-Mort. Scaramouche le suivit, armé d'une paire de ciseaux, s'approcha de lui au moment où il était serré par la foule, coupa, avec une dextérité d'escamoteur, les boutons devermeil qui décoraient son manteau d'écarlate, et disparut de l'église sans avoir été remarqué de personne. Le grand prévôt

n'avait rien senti ; ce fut au logis seulement qu'il s'aperçut de l'absence de ses boutons. Au lieu de s'extasier sur le sang-froid et sur l'adresse du voleur, il eut le mauvais goût d'entrer dans une violente colère. Faute d'indications précises, il fit arrêter tous les coupeurs de bourse de Bologne : les uns furent fouettés, les autres envoyés aux galères. Tous, pour un méfait ou pour un autre, avaient certainement mérité leur sort et peut -être pis ; mais le grand prévôt n'eût jamais songé à se signaler par ce grand acte de justice, si on ne lui avait pas volé ses boutons.

Cependant Scaramouche ne se croyait pas suffisamment vengé: il avait les boutons, il lui fallait le manteau. Ayant appris un matin que le grand prévôt, parti de bonne heure pour une expédition, ne devait pas rentrer chez lui de la journée, il alla se présenter hardiment dans la maison de cet officier et demanda à parler à la maîtresse du

logis. Les boutons dans une main, il s'annonça comms tailleur en brandissant de l'autre main une paire de grands ciseaux, insignes de la profession. Il venait, disait-il, par ordre de monsieur, prendre le manteau pour y recoudre les boutons, qu'on venait enfin de retrouver. La bonne dame était à cent lieues de se douter du stratagème ; elle ne balança pas un instant à livrer le manteau. Scaramouche triomphant n'eut rien de plus pressé que d'aller raconter cette prouesse à sa dulcinée ; ils en rirent tous deux de bon cœur. Mais, le premier accès de gaieté calmé, Scaramouche fit cette réflexion : que la discrétion n'est point la vertu favorite des filles d'Eve, et qu'il venait de confier à l'une d'elles un secret qui pouvait le conduire. à faire sur mer un voyage de peu d'agrément. Il crut se rappeler aussi que tranchant du grand seigneur, en paroles du moins, il avait prodigué à la belle de magnifiques promesses qui étaient encore à réaliser. Il en con-

Les Caravanes de Scaramoiichi

dut que Bologne ne lui offrait plus aucune sécurité, et que la prudence lui conseillait d'en sortir au plus vite : c'est ce qu'il fit dès le même soir.

CARAMOUCHE, Soit quC l'oC-

casion lui manquât d'entrer dans une nouvelle troupe, soit que son humeur vagabonde eût repris le dessus, sembla, pendant quelque temps, avoir oublié ses succès et négligea la profession de comédien pour se donner le plaisir de chercher aventure.

Peu après son départ de Bologne, nous le rencontrons à Florence ; là il va offrir ses services au grand-duc, sous le nom de Fredonnelli, comme musicien du vice-roi de Naples. Singulier musicien en présence

d'un amateur non moins étrange ! Scaramouche se met à chanter, avec force lazzis et grimaces, deux morceaux de sa composition, dans lesquels il intercale tantôt les braiements de l'âne, tantôt les miaulements du chat... et le grand-duc, transporté, extasié, de se jeter dans les bras de l'artiste, en jurant que, de sa vie, il n'avait éprouvé un plaisir si vif, une émotion si complète. Les embrassades peu difficiles du prince flattèrent beaucoup l'amour-propre du prétendu Fredonnelli ; mais ce qui le charma encore davantage, ce fut le don d'une bourse contenant cent pistoles, accompagnée de lettres de recommandation. Scaramouche resta si peu de temps à Florence, qu'il ne nous a rien transmis de ses impressions pendant son séjour dans cette ville ; cependant, de tous les endroits qu'il avait visités, à l'exception de Rome, c'était assurément le plus remarquable.

Un voyageur, qui a visité la noble Firenze

à cette même époque, s'exprime ainsi :

« C'est une ville si belle, si bien bâtie, que Charles-Quint disait qu'on ne devrait la faire voir que dans les jours de fête. Elle surpasse les autres cités d'Italie par la grandeur de ses rues, la magnificence de. ses palais, les ornements de ses églises, la beauté de ses édifices, de ses places, de ses fontaines et de ses statues. Elle s'élève dans une plaine environnée de montagnes; son circuit est de cinq milles et renferme cent mille habitants. J'y allai voir la collégiale de Saint- Laurent, que quatorze dolonnes divisent en trois nefs. Là est la chapelle ducale; là s'arrêtent les voyageurs devant six tombeaux, dont quatre seulement sont finis, quoiqu'on y travaille depuis quatre-vingt-dix ans. On y voit six statues de Michel-Ange Buonarotti, et de trois de ses meilleurs disciples. La cathédrale présente une superbe façade de marbre de diverses couleurs ; parmi d'innombrables statues, on distingue celles d'Adam, d'Eve,

Les Caravanes de Scaramoiichc.

du Christ et du père Eternel. Dans l'église de Saint-Jean, on admire les tombeaux de plusieurs papes florentins. Je vis la statue équestre de Cosme de Médicis et la fontaine du Géant, entourée de douze statues de bronze. Il serait trop long, je ne dis pas de décrire, mais d'indiquer les belles choses qui abondent dans cette ville ; il vaut mieux n'en point parler que d'en donner une idée imparfaite. »

Telle était aussi peut-être la manière de voir de Scaramouche, et c'est à ce motif qu'il faut attribuer son silence. Quoi qu'il en soit, nous allons quitter Florence avec lui et suivre sur la route de Livourne ce chrétien errant.

VR la route de Florence à L!vouriie, Scaramouche rencontra deux voyageurs avec lesquels il lia conversation pour égayer les ennuis de la route. £ii apprenant que ses deux compagnons, nommés Aaron et Merdacayœ, étaient des marchands juifs établis à Livourne , Tiberio conçut aussitôt le projet de se rendre et de séjourner dans cette ville, sans bourse délier, jusqu'au moment de s'embarquer pour Naples.

— Je suis Portugais, dit-il aux deux négociants; mon nom est Pedro Castillo, et mon

44 Les C.zrai'ancs de Scc.ramouch^

pire, don Juan Castillo, ns m'a transmis, en fait de qualité, que celle d"honnôte homme, qu'il possédait au plus haut degré. Mes parents habitaient Lisbonne, où ils vivaient ostensiblement en chrétiens, mais secrètement comme de véritables juifs qu'ils étaient. Aujourd'hui je suis orphelin, et je me rends à Livourne dams le but de me déclarer juif. J'ai du reste, et j'en remercie le ciel, encore assez de bien pour vivre honorablement. Cette petite histoire fut contée avec un tel accent de vérité, que la pensée ne vint même pas aux marchands d'en suspecter le moindre détail. Ils encouragèrent vivement le prétendu Pedro Castillo à persévérer dans son dessein de se déclarer juif, ils lui donnèrent même le conseil de changer de nom. Scararaouche répondit que là-dessus il s'en remettait entièrement à eux, et qu'il regardait comme le plus heureux jour de sa vie celui où sa bonne étoile l'avait envoyé sur le chemin de deux Israélites si recommanda-

Les Carapctncs de Scaramoitcke. 45

blcs. Aaron et Merdacayss passèrent en revue tous les noms de l'Ancien Testament; ils s'arrêtèrent à celui de Benjamin pour lequel Scaramouche se dépouilla sans peine du pseudonyme de Pedro. Dans la joie d'avoir fait une si précieuse recrue, ils résolurent de défrayer Benjamin jusqu'à Livourne;mais Benjamin savait trop son monde pour se rendre sans un long combat de politesse et de civilité, encore ne le fit-il pas sans protester qu'il entendait bien compter avec eux à la fin du voyage.

Aaron voulut pousser plus loin la générosité; sous prétexte que n'étant point marié, il pouvait disposer d'une partie de sa maison, il offrit de loger Benjamin pendant son séjour à Livourne. Cette offre répondait trop bien au vœu de Scaramouche pour ne pas être acceptée; cependant il jugea convenable de demander, au moins pour la forme, quel prix ce logement lui coûterait par jour. Aaron, dont l'intention n'avait pas été d'abord de

46 L:3 C.-tr.-irajics de Scarùincuch:.

mettre Benjamin à contribution, sentit se réveiller, à cette demande, l'instinct de sa race, et, sans hésitation, il fixa un prix assez élevé pour que, en toute autre circonstance, son esprit mercantile en eût été satisfait. Scaramouche, qui se voyait dans Timpossibilité même de marchander, ne put dissimuler une légère grimace ; mais il se promit bien de ne pas laisser en cette affaire le dernier mot à son nouvel ami.

Livourne, à Tépoque où Tiberio Fiorelli y fit son entrée, était ce qu'elle est encore aujourd'hui: une ville de négoce et de trafic. On y remarquait surtout le Ghcllo, ce quartier des juifs, dont la physionomie n'a point changé depuis deux siècles et demi, et que M™= Figuier, après l'avoir visité récemment, dépeint avec une admirable vérité dans l'Ilalie d'après nalurc : « Au Ghcllo de Livourne, les rues ne servent pas seulement de boutiques, mais d'atelier, de cuisine, de bassecour, de lavoirs et d'écurie. Dès le point du

Jour, les juifs abandonnant leur maison obscure, émigrent sur les trottoirs. C'est là que la mère peigne et débarbouille ses enfants, que la ménagère fait cuire le repas de la famille, et que la jeune fille lisse son opulente chevelure. C'est dans la rue môme que le forgeron établit son enclume, que le cordonnier tire son alêne, que la fruitière entasse ses salades, que les vieilles femmes plument les volailles et que les enfants barbotent au milieu des canards. Les pigeons descendus des toits et les poules venues des faubourgs becquètent leur nourriture sur le bord du ruisseau. Des ânes, attachés le long des murs, mâchonnent quelques brins d'herbe sèche.

« Partout des chiffons, des morceaux de verre et des débris de feuilles s'amoncèlent en amas informes, devant lesquels des vieillards accroupis cherchent et trouvent sans cesse de quoi augmenter leur ténébreux trésor. Les épluchures de fruits et de légumes

/Lu Les Caravanes de Scaramouche.

jonchent le sol, le crin et la laine se pelotent en boule dans les angles: la paille croupit dans l'eau : les plumes des volatiles s'élèvent en lourds flocons ; la boue est épaisse et l'air fétide. C'est un entassement inextricable de gens et d'objets. On voit des êtres contrefaits et hideux ramper dans la fange, comme des couleuvres, et des filles belles comme les vierges de Murillo, pauvres filles nées sur un fumier, sourire aux passants en les regardant de leurs yeux veloutés.

« Il serait impossible de passer en voiture au Ghetto, non parce que les rues sont étroites, mais parce qu'elles sont si encombrées, qu'il est déjà difficile d'y circuler à pied. Les façades des maisons ne sont pas moins étrangement mises à contribution que les rues : elles servent de porte -manteaux ; sur des cordes tendues d'une fenêtre à l'autre, sont accrochées toutes les nippes de la famille. Les ménagères font-elles la lessive chaque jour.> Quoiqu'il en soit, les cordes

Les Cara}'L^ncs de Scaramouche. 49

sont éternellement couvertes de linge en train de sécher. Rien n'est plus désagréable à l'œil que ces hardes suspendues en plein air: on dirait que les maisons sont habillées de lambeaux.

« Le Ghclio ressemble donc à une interminable friperie. Il est vrai que de temps en temps on découvre au milieu de ces lambeaux quelques fragments d'architecture.

Çà et là, entre des chemises et un drap de lit, ou bien à travers une escouade de bas troués, apparaît un balcon aux fines arabesques. Ce travail exquis, qui remonte au moyen âge, est une merveille, mais la rouille et la poussière y sont incrustées en couches si épaisses qu'on a de la peine à distinguer le détail des ciselures, et l'on ne comprend pas que ces élégants balcons soient encore debout, ainsi-abandonnés aux morsures du temps. »

Tel était également, au dix-septième siècle, le quartier où Scaramouche accepta un

50 Les Caravanes de Scaramouehe.

logement chez le juif Aaron, en se promettant bien de ne point payer le prix convenu. Le matin, il allait sur le port s'informer si quelque bâtiment se préparait à faire voile pour Naples. Le reste de son temps était assez désagréablement employé à écouter des rabbins, amis d' Aaron, qui le pressaient de venir à la synagogue. Enfin une tartane se mit en partance; Scaramouehe s'empressa d'y arrêter sa place. Mais, s'il prétendait s'affranchir de l'obligation de payer son hôte, ce n'était pas en lui laissant pour nantissement sa valise. Grave sujet de méditation pour Tiberio, qui finit par s'en tirer à son honneur, je veux dire à Thonneur de son esprit inventif ; car le procédé dont il usa n'était rien moins qu'honorable, et s"il eût vécu de nos jours, il est probable qu'un tribunal de police correctionnelle eût retardé de quelques mois son voyage à Naples. Il alla effrontément trouver l'inquisiteur.

lui dit-il avec cet

accent de vérité qu'il savait mettre dans tous ses rôles, j'ai pris logement chez un juif nommé Aaron ; cet usurier, maudit de Dieu, et son cousin ?v4erdacayae ont employé l'astuce, la fraude et les menaces pour me faire embrasser leur religion, à ce point que je n'ose retourner chez eux dans la crainte qu'ils ne m'enferment. Cependant j'ai arrêté ma place dans une tartane qui va à Naples, où je suis attendu; voici les lettres du grand-duc, qui prouveront à votre révérence que je ne suis pas homme à en imposer.

Ici Scaramouche jugea à propos de tremper sa voix de quelques larmes.

— Croiriez-vous, révérend père, que ces fripons, dont l'âme est gonflée d'iniquité, ont la cruauté de retenir mes effets et qu'ils poussent l'indélicatesse jusqu'à me refuser le remboursement de l'argent que j'ai dépensé pour les défrayer de Florence à Livourne.

52 Les Caravanes de Scaramoiiche.

Attendri par les larmes du plaignant, influencé par les lettres du grand-duc, et séduit surtout par le plaisir de prendre deux juifs en faute, l'inquisiteur envoya sur-lechamp chercher Aaron et Merdacayœ. S'ils furent surpris, on peut le croire ; mais le juge, prévenu, ne voulut voir dans cette surprise qu'un jeu concerté et montrant jusqu'à l'évidence la mauvaise foi des accusés. Aussi la cause était-elle entendue avant que les deux marchands eussent commencé leur défense; ils furent condamnés non seulement à restituer la valise, mais encore à rembourser dix pistoles d'Espagne, montant des frais de leur voyage, que Scaramouche prétendait avoir payés.

Je n'étonnerai personne en disant que Merdacayœ et Aaron appelèrent toutes les foudres du ciel sur leur cher Benjamin et sur la tartane qui le portait à Naples ; mais le ciel, qui sans doute n'entendait point priver la comédie italienne de l'éminent artiste qui

Les Carcti^anes de Scariiinoachc

devait faire sa gloire, ne s'ouvrit point pour donner passage au plus petit carreau . U n vent favorable ne cessa d'enfler la voile triangulaire de la tartane, et Scaramouche n'eut d'autre mésaventure que de se voir exposé à mourir de faim : il avait oublié d'embarquer des vivres.

OINT de vivres, et l'on sait quel estomac était celui de notre Tiberio ! Mais la tartane avait à peine quitté le port, que déjà le voj^ageur était hors de toute .inquiétude : il venait de remarquer parmi les passagers deux religieux, affligés de physionomies encourageantes et qui semblaient destinés à devenir ses pères nourriciers. Pouvait-il douter du succès, lui qui avait triomphé de deux juifs ?

Prenant donc l'air béat d'un homme qui n'a de souci que celui de son salut, il commence à réciter les litanies des saints; ses

56 Les Cara.pancs de Scaramoiiche.

yeux en l'air et sa voix doucereuse attirent tout d'abord l'attention des passagers, et particulièrement celle des deux pères. Après les litanies, vient le Credo, après le Credo le Salve^ après le Sali'e le De profandis. Ainsi se passe toute la matinée : Scaramouche, à genoux sur le tillac, la tète pieusement tournée vers le ciel, ne cesse de réciter que pour chanter, et de chanter que pour réciter. L'admiration est générale, mais elle est silencieuse, ce qui ne fait pas du tout l'affaire du dévot personnage.

— Oh ! oh! marmotte-t-il à part lui, estce qu'on va me laisser jouer longtemps cette comédie? Aurais-je donc éraillé en pure perte le timbre de ma voix et les genoux de mon haut-de-chausse '> Et pourtant il faut que je continue; je me suis trop avancé pour reculer; allons, un peu de courage!

Il s'applique alors à dire le Ccnjïieor de sa voix la plus émue ; sa poitrine résonne sous les coups redoublés de son poing, et chacun

Les CaraïKincs de Scaramouchc.

de ces coups en fait jaillir un formidable Mcâ culpâ. Enfin un des religieux s'approche; il était temps, Scaramouche se sentait défaillir. Les yeux modestement baissés devant le bon père, qui le louait de professer une dévotion si fervente, il répond d'un ton pathétique :

— Hélas! mon révérend, je suis un grand pécheur, et toute ma vie, passée dans la prière, ne suffirait point à laver les souillures de mon âme.

— Peut-on, sans être indiscret, dit le regieux, vous demander quel est votre nom et dans quel pays vous êtes né.^

— Je suis, répond Scaramouche, fils d'un gentilhomme napolitain, âgé de quatrevingts ans; mon père possède environ cent mille écus de bien. A la suite d'une longue maladie qui a failli me faire perdre la vie, cet excellent père, dont je suis l'unique affection comme le seul héritier, m'a voué au grand saint Antoine de Padoue ;

53 Les CarJi'jnjs de ScaiMiuDucIh

il a promis au ciel que j"irais à Padoue et que j'en reviendrais en demandant l'aumône. J'accomplis donc le vœu paternel, quoiqu'il me coûte beaucoup, je l'avoue, de vivre des charités d'autrui, lorsque j'ai le désir et le pouvoir d'être généreux moimême.

Cette histoire, débitée avec componction, charma le bon père et tous les autres passagers, qui, pour mieux entendre, s'étaient enguirlandés en cercle autour de Scaramouche; l'admiration monta aux nues quand il ajouta que son dessein était d'entrer en religion, aussitôt arrivé à Naples, pour reconnaître la grâce que Dieu lui avait accordée en lui donnant le temps de faire pénitence.

Tout à coup la cloche annonça l'heure du dîner. Les passagers étalèrent leurs provisions, qui sur des bancs, qui sur des coffres; le tillac ressemblait à un vaste réfectoire. Un marinier s'empressa de servir le repas

Les Caravanes d: Scarc

ainoiic

des deux religieux : ce ne devait pas ôtre le plus frugal de tous, à en juger par l'aspect et par le fumet.

Les yeux de Scaramouche s'alanguissaient avec ferveur sur un spectacle si attrayant ; mais cela ne suffisait pas à son estomac, et la vue de tant d'abondance n'avait d'autre résultat que de lui faire venir l'eau à la bouche. Mais bientôt il se manifesta sur le pont un mouvement qui acheva de lui dérider le visage, chacun des passagers vint l'inviter gracieusement à partager son dtner, les deux religieux ne se montrèrent pas les moins empressés; si bien que, après s'être cru trop pauvre, Tiberio se trouva trop riche. Faire un choix devenait chose embarrassante et délicate ; il fallait à la fois se décider pour la table la mieux servie et ne mécontenter personne.

— J'accepte l'invitation des révérends pères, dit-il enfin, les yeux humblement baissés, afin de ne point tomber dans le

6o Les Caravanes de Scaramouche.

péché de sensualité et de prendre l'habitude de leur ordinaire, qui dans peu sera b mien.

Cette sage réponse excita l'admiration de toute l'assistance; mais ce qu'on n'admira pas moins , ce fut la promptitude avec laquelle Scaramouche faisait le vide dans les plats abondamment garnis dont se composait le menu des religieux ; ceux-ci restaient plongés dans un tel ébahissement qu'ils oubliaient de manger ; lorsqu'ils y pensèrent, il était un peu tard: l'invité avait tout dévoré. Tiberio se leva de table, les larmes aux yeux et les mains au ciel ; les bons pères se consolèrent de leur abstinence forcée en songeant qu'il pleurait ainsi de la joie d'être tombé en de si bonnes mains. La vérité est qu'il pleurait du chagrin de voir desservir d'une table voisine un chapon gras, qu'il eût envoyé volontiers tenir compagnie au diner de ses hôtes.

Ce qui enchanta par-dessus tout nos reli-

Les Caravanes de Scaramouclie. 6i

gieiix, ce fut la ferme résolution qu'afiicha le pèlerin de faire une donation de tous ses biens à leur couvent aussitôt après la mort de son père, condamné depuis longtemps par les médecins. Aussi la conversation devint-elle tout à fait intime comme entre des amis de vieille date. Un des religieux raconta qu'il tenait du pape un crucifix d'or des plus précieux, non seulement par sa valeur intrinsèque, laquelle était au moins de cinquante pistoles, mais encore par sa vertu spéciale de chasser les démons.

Deux problèmes à résoudre se présentèrent sur-le-champ à l'esprit de Scaramouche : le révérend était-il en ce moment porteur du crucifix? ne serait-il pas possible de lui épargner la peine de le porter plus loin ? La solution ne se fit pas attendre, et nous devons convenir qu'en cette circonstance notre voyageur fit aussi bon marché des égards dus aux choses saintes que du respect dû aux lois de la propriété. Nous ne sau-

rions en tout cas décider pourquoi il attachait tant de prix à la possession de ce merveilleux objet, si c'était pour la vertu que lui avait communiquée la bénédiction du saint-père ou pour sa valeur réelle de cinquante pistoles. Ce n'est point notre affaire d'ailleurs. Historien fidèle, bornons-nous à narrer les faits ; chacun de nos lecteurs sera libre d'en apprécier les motifs à son point de vue.

Scaramouche se trouva donc soudainement pris d'une attaque effrayante; il tomba sur le pont, ses yeux dilatés roulèrent affreusement dans leur orbite, ses lèvres s'émaillèrent de filets d'écume, les grimaces les plus effroyables contorsionnaient sans interruption son visage. Nos religieux eurent bien vite reconnu qu'ils avaient affaire à un possédé. Le propriétaire du crucifix se hâta de le tirer de sa robe, où il le tenait soigneusement caché, et de le poser sur l'estomac du patient. Les convulsions n'en devinrent

d'abord que plus terribles ; mais peu à peu le calme revint, le visage se rasséréna ; enfin un grand soupir de soulagement s'exhala de la poitrine du possédé, et aussi de celles des passagers, que cette scène avait frappés de stupeur.

La vertu du crucifix était désormais hors de doute. Scaramouche ne pouvait se lasser de le porter à ses lèvres, ce qui lui permettait de vérifier, de son côté, en le soupesant de la main, s'il avait réellement la valeur que lui avait attribuée son possesseur. Satisfait de l'examen, il se mit à raconter les tours que ne cessait de lui jouer le malin démon qui avait élu domicile dans son pauvre corps: comme quoi il s'était vu transporté par lui sur la pointe d'un clocher, et comment un jeûne forcé de quinze jours avait suivi cette périlleuse ascension. Bref, il obtint, non sans peine, qu'on lui laissât le miraculeux talisman sur la poitrine jusqu'à la fin du voyage.

64 Les Caravanes de Scaramcitche.

Lorsque la tartane arriva en vue de Naples, ce fut un vrai tohu-bohu sur le tillac; les passagers, apercevant les chaloupes qui venaient au-devant d'eux pour les débarquer, se ruèrent à la recherche de leurs bagages. Dans cette poussée générale, Scaramouche, qui n'avait à prendre que sa valise, se glissa, inaperçu, de la tartane dans une chaloupe, paya généreusement le patron, qui fit force de rames, et sauta à terre longtemps avant tous les autres passagers. Les deux religieux furent grandement mortifiés, on peut le croire, en constatant que, dans son empressement à gagner Naples, leur protégé avait complètement oublié de leur rendre le crucifix.

'oiR Naples et puis mourir ! »

Les aspirations de Scaramouche allaient au delà :

Voir Naples, y bien vivre, et puis voir autre chose.

Quant à jouer la comédie, il commença par n'y pas songer le moins du monde.

Le chiffre de ses économies était respectable, si la source ne l'était guère ; il se mit en devoir de les dépenser aussi lestement qu'il les avait conquises. Sa gentilhommerie ne pouvait raisonnablement se passer de brode-

ries, d'équipages ni de valets ; il se procura, dès le premier jour, de magnifiques habits, un riche carrosse; et deux estafiers, à quoi il ajouta une maîtresse, qu'il eut soin de renouveler toutes les vingt-quatre heures, afin de jeter quelque variété dans son existence. Ces dispositions prises, il mena joyeusement la vie d'un grand seigneur, ami de la nature, des arts et surtout du plaisir. Naples lui offrait avec prodigalité de quoi satisfaire ces trois aimables penchants. « Naples, dit M"* Figuier (et cela était, il y a deux siècles, aussi vrai qu'aujourd'hui), Naples ne renfermait ni monuments ni palais ; la ville est mal bâtie, les rues sont étroites, le peuple est couvert de haillons, les femmes sont laides, les enfants malpropres, les marchands peu consciencieux; la nourriture est détestable, l'eau saumâtre, le langage grossier ; les logis sont infectés d'insectes, et la campagne de brigands ; cependant Naples est le séjour le plus adorable du monde. Le secret de l'at-

Lci C.irsu'.TiiJS de ScTramouchc.

traction que cette ville exerce réside dans son climat.

>< L'air de Naples est tiède et caressant; il enveloppe l'esprit et le corps comme d'une ouate légère. La sensation que l'on éprouve en le respirant peut se comparer à celle que procure la douceur du miel en fondant dans la bouche... Pendant que l'àme s'amollit sous les chauds effluves de cette atmosphère alanguissante, le regard est charmé par des perspectives splendides. Naples est une fête perpétuelle pour les yeux: jamais rien de triste ni de sombre n'apparaît dans son horizon. Le ciel, la mer, les montagnes, les îles se parent de nuancés joyeuses. Les rayons du soleil, le mouvement ou les reflets de la lune, font ressembler le golfe à de l'or en fusion, à un bassin de nacre ou à une nappe d'argent. La mer est d'un bleu intense, les collines sont roses ou lilas, la verdure est vigoureuse, le ciel d'un azur sans nuage. Tous ces tableaux offrent une harmonie

étrange; l'œil est ravi de leur doux éclat...» Tiberio Fiorelli a oublié de nous décrire les lieux où se réunissait, pour voir et se faire voir, le monde élégant de l'époque : c'est une lacune d'autant plus inexplicable qu'il y passait régulièrement les plus belles heures de la journée, et que le Paiisilippe, dont la vue majestueuse, l'air embaumé, la sérénité enivrante, la végétation suave, ont' charmé, à près de deux mille ans de distance, "Virgile et M'"^ Figuier, ne saurait avoir laissé froid et inattentif un voyageur aussi distingué que notre héros. Lorsque Scaramouche eut fini de tout voir et de tout admirer, il n'avait plus de quoi payer ses estafiers, l'avoine de ses chevaux, ni ses maitresses; il congédia ceux-là, fut congédié par celles-ci, et vendit son attelage, ce qui lui donna le ten^s de réfléchir sur le parti qu'il devait prendre.

Pendant qu'il délibérait, une troupe de comédiens vint donner des représentations

Les Caravanes de Scaramoitehe. 69

à Naples : sa planche de salut était trouvée. Les comédiens lui firent un accueil enthousiaste que ratifièrent les applaudissements non moins enthousiastes du public. On ne parla bientôt plus dans tout Naples que du nouvel acteur Scaramouche. Le duc de Satriano voulut donner à sa famille le plaisir d'entendre et d'apprécier un si beau talent ; il la réunit, avec la fleur de la noblesse napolitaine, dans son palais, où il manda le favori du public et sa troupe. Le succès fut complet : « Scaramouche, dit son biographe Mezzetin, s'attira des louanges qui, en repaissant l'esprit, auraient été capables de rassasier l'appétit de tout autre; cependant, s'étant assis à table par un ordre exprès du duc, il s'escrima si bien contre les plats, qu'on connut bientôt que la gloire n'était pas le mets qu'il recherchait le plus. Le souper fini, les valets du duc prirent des flambeaux d'argent pour reconduire les convives jusqu'à la porte. Scaramouche se piqua de montrer

3 Les Cararancs de Scaramoiiche.

qu'il savait aussi se rendre utile ; tenant un flambeau de chaque main, il descendit gravement et se fit la politesse de s'éclairer luimême jusqu'à ce qu'il fût rentré dans son logis. Le lendemain, ayant retourné souper chez le duc, il lui dit :

■ — Monseigneur, je vous supplie de faire à votre argentier une verte réprimande, qu'il n'aura certes pas volée.

— Qu'a-t-il donc fait .- demanda le duc à Scaramouche, dont le visage sérieux ne laissait nullement entrevoir l'intention de dire une bouffonnerie.

— Il a manqué de vigilance, monseigneur; j'aurais pu, si je l'avais voulu, emporter hier une bonne partie de la vaisselle dont il a la surveillance ; mais je me suis contenté, pour lui donner une leçon, d'emporter une paire de flambeaux d'argent. "Votre Altesse, si elle daigne m'en croire, complétera la leçon en me chargeant de lui démontrer comment on garde de si précieux objets.

Les Carai'.mcs de Scaramouchc.

Le duc trouva la plaisanterie originale, et Tiberio fut constitué gardien perpétuel des deux flambeaux ; mais, dans la crainte qu'il ne prît fantaisie à son convive de donner à l'argentier une seconde leçon, l'altesse ordonna à un estafier d'épargner à Scaramouche la peine de se reconduire en s'éclairant luimême.

Quelque temps après, la troupe de Scaramouche alla jouer chez le duc de Castro. L'argentier de ce prince, instruit de ce qui s'était passé chez le duc de Satriano, se garda bien de fournir à notre comédien nomade une nouvelle occasion de se signaler comme professeur de surveillance.

Après une collation donnée dans le jardin, et dans laquelle il s'était montré le vaillant convive que vous connaissez, Scaramouche, costumé pour la pièce qu'il se préparait à jouer, se retira dans une allée solitaire afin d'y répéter quelques scènes nouvellement ajoutées à son rôle. Pendant qu'il essayait

Les Caravanes de Searamciiehi

ses grimaces et ses postures les plus désopilantes, deux yeux étaient braqués sur lui à travers une palissade : c'étaient justement ceux du religieux au crucifix. Le révérend père, bien convaincu qu'il ne s'exposait point à commettre d'erreur, sortit de sa cachette, s'approcha tout doucement par derrière, saisit Tiberio par le pan de son manteau, et lui demanda brusquement ce qu'il avait fait du crucifix. Le comédien eut beau feindre l'étonnement et protester qu'on le prenait pour un autre, le religieux tint bon et se mit à crier : Au voleur ! Notre voyageur, jugeant qu'il serait peu prudent de continuer une conversation entamée sur un ton si peu cordial, ne vit rien de mieux à faire que de renouveler la scène de Joseph. Lorsque les gens du duc accoururent aux cris du religieux, ils le trouvèrent seul, tenant un manteau dans ses mains, et non moins furieux que l'avait été la femme de Putiphar. Cette rencontre fut cause que la société du

duc de Castro se passa ce soir-là de comédie, et que Scaramouche, ayant pris à peine le temps de boucler sa valise, courut s'embarquer sur un vaisseau qui appareillait pour l'ile de Malte.

CARAMOUCHE, joycLix de se voir à l'abri de toutes poursuites, ne songea même pas à se demander ce qu'il ferait à Malte ; son industrie l'avait toujours si merveilleusement tiré d'embarras que, du moment où sa vie et sa liberté n'étaient plus menacées, le reste ne lui parut point valoir la peine qu'il s'en inquiétât. Sa physionomie et la jovialité de son humeur plurent au capitaine, qui lui offrit le couvert. Tiberio, on le sait, n'était pas homme à faire fi d'une pareille aubaine ; il usa

76 Les Caravanes de Searamouehc

et abusa de l'invitation. A la même table, était admise une jeune dame espagnole d'une grande beauté. Scaramouche et son hôte Peresso — c'était le nom du capitaine — sentirent bientôt fondre les glaces de leur cœur aux brûlantes œillades de la senora Elvira. Mais celle-ci ne prêta pas une égale attention aux soupirs de ses deux sigisbées ; séduite par la taille avantageuse et les manières plaisantes de Scaramouche, ce fut sur lui qu'elle résolut de fixer son choix, secrètement néanmoins, afin de ne point s'exposer aux conséquences terribles de la jalousie du seigneur Peresso. Un soir, tandis que notre comédien, après le souper, arpentait le tillac en regardant scintiller les étoiles qu'il comparait aux yeux de la belle Espagnole, la suivante d'Elvira s'approche de lui mystérieusement et lui glisse ces mots à l'oreille :

— Seigneur cavalier, ma maîtresse m'a chargée de vous dire qu'elle s'ennuyait fort toute seule dans sa cabine.

Les C.irai'Lincs de Scaramouchc. 77

Considérant qu'après le plaisir de bien manger, il n'en est pas de plus vif que celui de distraire une beauté qui s'ennuie, Scaramouche descend inaperçu dans l'entre-pont et pénètre dans la cabine de la senora. Ils en étaient à se répéter pour la deuxième fois des protestations d'amour qui paraissaient toujours nouvelles, lorsque soudain éclata une violente bourrasque. Elvira, troublée par les sifflements du vent, le bruit des vagues et les cris des matelots, s'écrie en repoussant au loin Scaramouche :

— Retire-toi ! Nous avons offensé le ciel, et le ciel nous punit 1

Puis elle tombe à-genoux, se signe, récite tout ce qu'elle sait de prières, et ne s'arrête par moment que pour presser contre ses lèvres une amulette qui doit la préserver du naufrage. Quant à Scaramouche, il se tient blotti dans un coin, osant à peine respirer et faisant très piteuse mine. Cependant une accalmie succède à la bourrasque; elle gagne

Les Caravanes de Scaramoiiche.

aussi le cœur de l'Espagnole, qui retourne gracieusement sa tète du côté de Scaramouche, et lui dit de sa voix la plus tendre:

— Revenez, mon cœur, mon âme ; revenez, mon bien-aimé Tiberio I

Le galant ne se le fait pas dire deux fois; mais il ne s'est pas plutôt jeté aux genoux d'Eîvira, qu'un second coup de vent, plus violent que le premier, ébranle le vaisseau.

L'Espagnole, éperdue, se jette la face contre terre ; Scaram.ouche essaye de la rassurer : elle se relève comme une lionne furieuse, et jette à la porte le bien-aimé en lui criant :

— Hors de ma vue, maudit I C'est toi, réprouvé, qui attires sur nous les foudres célestes.

Tiberio remonta, très mortifié, sur le pont, où chacun travaillait à combattre les efforts de la tempête. Pour alléger le navire, qui menaçait de sombrer, le capitaine avait ordonné de jeter à la mer une partie des

bagages et des marchandises. Le coftre où s'entassaient les effets de Scaramouche avait un des premiers été lancé par-dessus le bord. Qu'on juge de sa fureur lorsque, le calme étant revenu avec le jour, il put s'apercevoir d'un désastre que sa présence eût peut-être empêché. Sa colère s'exhala en imprécations de toutes sortes contre le capitaine, auteur de sa ruine, et contre la sirène dont les séductions l'avaient éloigné du tillac, où il aurait dû rester pour veiller sur son bien.

Vivement contrarié déjà par la nécessité de sacrifier ses marchandises et cédant aux inspirations d'une jalousie trop motivée, le seigneur Peresso, d'un bond sauta, sur celui qu'il regardait comme un rival heureux, le roua de coups, et le fît déposer à terre sur un point delacôte de Sicile hérissé de rochers et désert.

Scaramouche ignorait complètement dans quel lieu il était a'oandonné; partout autour de lui une terre inculte, des sites sauvages ;

8o Les Caravanes de Scaramouch,.

pas un vestige d'habitation, pas même la trace d'un pas humain ! Il se regarda comme voué à une mort prochaine et se prit à pleurer comme un enfant. Cependant l'instinct de la conservation finit par relever son courage ; il CTravit une colline et parvint à un étroit plateau, d'où il put contempler avec avidité les débris d'un festin épars sur la terre, à côté de cendres encore chaudes. Tout à coup un cri de joie s'échappa de sa poitrine, il venait d'apercevoir des hommes.

C'étaient d'honnêtes pêcheurs de corail, qui l'accueillirent fraternellement et consentirent par humanité à le conduire à Palerme, moyennant une somme de dix pistoles longtemps débattue.

CARAMOUCHE se tfouva donc, la bourse dégarnie, au beau milieu d'une ville où il ne connaissait personne. Ses mains avaient beau voyager d'une poche à l'autre, elles n'y rencontraient même pas, à défaut de carlini, la moindre croûte de pain desséchée. Comme il rêvait au moyen de sortir d'embarras, il apprit qu'une troupe de comédiens venait d'être appelée à Palerme pour donner des représentations dans le palais du vice-roi.

l2 Les Caravanes de Searamouche.

C'était, de toutes les planches de salut, la plus désirable pour lui. Il alla trouver sur-lechamp l'impressario delà troupe: celui-ci, touché de sa détresse, mais n'ayant jamais entendu parler de son talent de comédien, l'admit par compassion, en qualité de gagiste, à raison d'un teston par jour. Dieu sait combien de temps Searamouche eût langui dans cette infime position ; car en ce temps-là, comme de nos jours, MM. les comédiens en jouissance d'emploi n'avaient de plus grand souci que de tenir la carrière fermée à tous ceux dont le mérite aurait pu les exproprier de la faveur et des applaudissements de la foule. Mais Searamouche avait de la chance, son chef d'emploi mourut fort à propos. Il n'eut pas plutôt paru dans un rôle à sa taille, que le public, oubliant non seulement le mort, mais encore les vivants, témoigna, par l'enthousiasme de ses bravos, qu'il l'adoptait pour son acteur favori. Devenu le premier après avoir été le dernier, il eut à subir, de

Les Caravanes de Scaramouchc. 83

la part de ses camarades, toutes les petites misères que put leur suggérer la jalousie ; mais il n'oublia point l'hospitalité qu'il en avait reçue, et ne voulut tirer de ses envieux d'autre vengeance que de continuer à faire leur fortune.

Scaramouche employait à la promenade les loisirs assez rares du théâtre ; il aimait surtout à parcourir la campagne aux environs de Palerme, non qu'elle fût par ellemême attrayante, mais à cause des magnifiques points de vue dont il jouissait du sommet des collines. Un jour pourtant, ce fut une autre vue que celle de Bagaria ou du golfe de Castellamare qui excita son admiration. Une jeune fille, grimpée sur un fragment de rocher, essuyait ses cheveux qu'elle venait de tremper dans le ruisseau voisin. Scaramouche s'extasia d'abord à la vue de cette chevelure, noire comme l'aile d'un corbeau et si longue qu'elle traînait sur le sol, malgré la hauteur de la pierre qui servait de piédestal

84 Les Caravanes de Scaramouchi

à la Sicilienne. La beauté du visage répondait à celle des cheveux, et les bras étaient d'une grande pureté de forme que mettait en relief la grâce de leurs mouvements. La jeune fille continua sa toilette, sans se douter qu'elle eût un admirateur, ou du moins elle feignit de ne pas s'en apercevoir ; mais il n'en fut pas de même d'une femme d'un certain âge, qui était assise à deux pas de Scaramouche. Celle-ci commença par observer silencieusement son voisin ; puis, jugeant au feu de ses regards que le moment était favorable pour intervenir, elle lui dit :

— Il faut, seigneur, que vous trouviez cette enfant bien à votre gré pour que vous la regardiez avec tant d'attention.

— C'est la mère, pensa Scaramouche ; si elle m'interpelle, ce n'est pas uniquement pour le plaisir de causer.

Sous cette facilité à lier conversation, se cachaient une intention et une espérance. Il en est de même chez toutes les mères qiii

Les C.iraiwics de Scaraniouchc. 8^

ont une fille à pourvoir. Scaramouche;, voulant pousser l'aventure^ répondit avec chaleur :

— Je n'ai jamais rien vu de si charmant; la signora est digne de Tadmiration des faiseurs de sonnets les plus difficiles. Elle est votre fille, je suppose; je vous en félicite.

— Marinette est ma joie et mon orgueil, et j"ai la conviction qu'elle fera le bonheur d'un mari ; si vous étiez garçon et que la fantaisie du mariage vous vînt en tête, il ne tiendrait qu'à vous d'en tenter l'expérience. Mon mari était un marchand d'amulettes ; sa mort nous a causé un grand préjudice; mais, si nous manquons de bien, nous avons toujours vécu avec honneur. Dieu merci!

Scaramouche ne put s'empêcher dépenser que la dame allait un peu vite en besogne; il garda le silence, mais elle ne parut point s'en offenser, et elle reprit en souriant :

— Je ne songe nullement, seigneur, à vous mettre le pistolet sur la gorge ; prenez le temps de la réflexion.

86 Les Caravanes de Searamouehe.

— Je suivrai d'autant plus volontiers votre avis, répondit Searamouehe, que je crois nécessaire de penser longuement à ce qu'on ne doit faire qu'une fois. Il est si difficile de trouver réunies dans une même jeune fille les trois qualités indispensables à la tranquillité d'un ménage !

— Quelles sont ces trois qualités, seigneur r

— Une bonne femme doit être sans yeux pour ne point voir les amours de son mari, sans langue pour ne lui point répondre quand il la querelle, et sans oreilles pour ne point écouter les fleurettes des amoureux. Or, votre fille ne me paraît ni aveugle, ni muette, ni sourde... et voilà le hic.

— Tranquillisez-vous, reprit la mère en riant, toutes les qualités que vous pouvez désirer, Marinette les possède; elle n'a d'autre défaut que d'être pauvre.

— Eh ! tant mieux, car c'est une méchante marchandise qu'une fille, lorsqu'il faut don-

Les Carai'cincs de ScLiramcuchc. 8-

ncr de l'argent pour s'en défaire. Si j'épouse la vôtre, ce sera sans dot et par le seul amour que je lui porte. Sa beauté et sa vertu me tiendront lieu des plus grandes richesses.

Marinette, qui avait fini de natter ses cheveux, vint rejoindre sa mère ; Scaramouche sollicita et obtint sans peine la faveur de reconduire les deux dames chez elles. Quinze jours après cette rencontre, l'aventure se dénouait par un mariage.

CARAMOUCHE devenait rêveur et moraliste depuis ses noces impromptu. En se rendant à Rome avec sa troupe fil répétait souvent :

« Qu'on ait, avant de se marier, médité une heure, quinze jours ou six mois, peu importe 1 l'acte consommé, on n'en a pas moins fait une sottise. »

Marinette était toujours une ravissante créature au point de vue de la chevelure, des bras et de la taille; mais son caractère,

oo Les Ccirapancs de ScarL-iinoiichc.

qu'elle ne cherchait plus à contraindre, faisait du ménage un véritable purgatoire pour son mari. Capricieuse, bizarre, impérieuse, elle exprimait presque dans le même instant les désirs les plus opposés. Le carrosse roulait-il un peu vite, elle criait qu'elle allait se trouver mal; un instant après, elle voulait qu'on fouettât les chevaux pour les mettre au galop. Au lit, elle prétendait qu'un des plis du drap lui avait enfoncé une côte. Elle se couchait gantée, après avoir enduit ses mains d'une pommade destinée à en conserver la blancheur; comme cette pratique n'était pas du goût de Scaramouche, il s'avisa un soir de se coucher auprès d'elle tout botté et éperonné. Elle se montra sensible à cette remontrance en action.

A Rome, il prit fantaisie à Marinette de monter sur les planches et elle fut bientôt si entourée, si courtisée, qu'elle n'eut plus le loisir de faire enrager son mari, jusqu'au mo-

Les Caravanes de Scaramouchc. 91

ment où elle accoucha d'un gros garçon. Le cardinal Chigi voulut tenir l'enfant sur les fonts ; mais Son Éminence, contrairement à l'usage, se retira sans laisser à son filleul la moindre marque de munificence. Scaramouche crut qu'il était de son devoir de bon chrétien de rappeler le plus tôt possible au prince de l'Eglise son devoir de bon parrain. Quelques jours après, sa troupe fut mandée pour jouer chez la reine de Suède, et l'éminence assistait à la représentation.

— Monseigneur, dit Tiberio d'une voix claire, je vous apporte une merveilleuse nouvelle : votre filleul vient de parler!

— Et il n'a que quinze jours! fit le cardinal en riant. Cette précocité tient en effet du miracle.

— Quelles paroles a prononcées le bambino r demanda la reine, curieuse de savoir où Scaramouche voulait en venir.

— Madame, l'enfant s'est plaint de son

92 Les Caravanes de Scaramouchc

parrain qui a oublié de lui offrir un présent après le baptême.

Tous les yeux se tournèrent avec une expression railleuse vers le cardinal, qui prit gaiement la chose. Il tira de son doigt un diamant qu'il remit à Scaramouche.

— Tiens, dit-il, voici de quoi lui fermer la bouche.

— Grand merci, monseigneur, fit Tiberio en s'inclinant d"un air humble, grand merci pour votre filleul, mais je ne manquerai pas de l'envoyer vous remercier lui-même ; aussi bien il se pourrait qu'il eût encore quelque chose à vous dire.

Scaramouche, depuis que la fortune souriait à sa verve, ne songeait plus à lui forcer la main ; le sens moral se développait en lui en proportion de l'aisance que lui procurait son talent. II se contentait désormais de provoquer par ses facéties la générosité des grands personnages.

Les C.iravancs dj Sdirj.mouche, 9;

Un exemple entre mille.

Il était en représentation à Milan. Le marquis de Caracène, gouverneur du duché, lui avait fait cadeau d'une chaîne d'or, Tiberio se para du bijou pour aller remercier le marquis ; puis il suspendit au bout de la chaîne une image en papier qui représentait ce seigneur, mais qui n'avait rien de commun avec les portraits du Titien, Le gouverneur témoigna son mécontentement d'une telle irrévérence.

— Monseigneur, répliqua Tiberio, je n'ai pas eu l'intention de vous manquer de respect; si je me suis permis d'attacher à une chaîne si magnifique un portrait de si médiocre valeur, c'est que je n'ai pu m'en procurer un autre. Or, je tenais, par reconnaissance, à. ce que chacun put connaître l'Artaxercès à qui je dois ce présent royal.

Le moyen de se fâcher ! Le marquis , pour rétablir l'harmonie entre la reconnais-

sance de Scaramouché et la splendeur de la chaîne, donna au rusé compère une belle médaille d'or sur laquelle était gravé son portrait.

knà^.--

lENNE et Paris se disputèrent bientôt ce fameux bouffon, qui était devenu l'idole des Italiens; mais Louis XIV était si généreux, que Scaramouche, dans le cours" de l'année 1660, se mit en route pour Paris , avec l'agrément du prince de Parme. Il alla au palais pour prendre congé de son protecteur. Le suisse commence par refuser l'entrée au visiteur, et, pour fléchir l'opiniâtre cerbère, Tiberio se voit dans la nécessité de lui promettre un tiers de sa gratification, si toutefois

çô Les Caravanes de Scaramouehe.

il en recevait une. Même comédie de la part du premier laquais ; promesse d'un second tiers. Enfin, à la porte du cabinet du duc, nouvel obstacle; le valet de chambre prétend que son maître a défendu de laisser entrer personne : l'abandon du troisième tiers lève cette dernière difficulté. Voilà donc Scaramouehe en présence du prince ! Celui-ci proteste que sans les instances réitérées de Mazarin, il n'eût jamais consenti à se séparer de son acteur favori.

— Mais je veux, ajoute-t-il, que tu emportes un bon souvenir de ton séjour dans mon duché de Parme ; fixe le chiffre toimême.

— Le chiffre ? répond Scaramouehe. Je supplie Votre Altesse de m'octroyer la faveur de cent coups de bâton.

Le prince ayant manifesté son étonnement, Tiberio lui raconta la scène qui venait de se passer entre lui et les trois domestiques.

Les C.irai'ancs de Scaramoitche. 97

— Par notre saint-père le pape, tu seras satisfait.

Le suisse, le premier laquais et le valet de chambre reçurent chacun leur part des cent coups de bâton, et leur congé par-dessus le marché. L'histoire ne dit pas que cet exemple ait profité à leurs successeurs.

Les intentions généreuses du prince à l'égard de Scaramouche n'en furent pas moins remplies ; seulement pour lever les scrupules du comédien, qui aurait pu se croire lié par ses trois promesses, la gratification fut remise à sa femme.

Pendant son voyage d'Italie en France, Tiberio Fiorelli ne découvrit point de pays nouveaux.

Il était accompagné de Marinette, et le plus parfait accord régnait dans le ménage, au moment où ils entraient dans l'unique hôtellerie de la Grand-Croix, à dix heures du soir, route du Mont-Cenis.

Malheureusement, tout était unique dans

98 Les Caravanes de Scaramoiichc

cette unique hôtellerie, qui n'avait au service des voyageurs qu'une seule chambre et un seul lit, déjà occupé par deux colporteurs. L'hôte proposa donc à Scaramouche d'étendre dans un coin de la cuisine deux bottes de paille d'une entière fraîcheur, en guise de grabat. Marinette repoussa avec indignation cet accommodement ; mais Tiberio, après avoir fait un signe d'intelligence à sa femme, répondit d'un ton conciliant :

— Ne pourriez-vous au moins, mon brave homme, faire allumer du feu dans la chambre où sont couchés ces colporteurs, puisque vous n'en avez pas d'autre, et nous permettre d'y passer tranquillement la nuit assis sur des chaises ?

— Oh! pour cela, rien de plus facile, répondit l'hôte.

— Deux bottes de paille au lieu d'un bon lit, soupira Marinette.

— L'essentiel est d'être installés dans la

Les Cjrapancs de Scaramouchc. 99

chambre, ma chère âme ; le lit viendra ensuite s'il plaît à Dieu !

Pendant que la jeune comédienne s'asseyait près du feu, Tiberio tira une corde de sa valise et se mit à l'examiner :

— Passe-moi du savon, femme, dit-il de sa plus grosse voix.

— Du savon? Pourquoi faire? demanda Marinette surprise.

— Pour en frotter la corde avec laquelle je dois pendre demain Tortaglia, ce voleur de grand chemin. Tout bourreau que je suis, je tiens à travailler avec conscience. Je serais bien fâché de ressembler à mon frère. Le ladre ! pour épargner deux sous, il n'use point de savon et fait languir les pauvres patients.

Marinette regarda Scaramouche avec des yeux effarés ; elle commençait à craindre qu'il ne fût devenu fou. Un clignement d'yeux significatif fit mourir sur ses lèvres l'exclamation qui allait s'en échapper.

— Pour moi, continua-t-il, j'ai de l'honneur et j'exerce ma charge avec humanité ; mon père m'a enseigné tout ce qu'il y a de plus subtil dans mes fonctions; grâce au ciel, ses leçons n'ont pas été perdues, et je puis sans vanité, me flatter d'être le plus habile bourreau qui soit à cent lieues à la ronde.

Au même instant, Marinette surprit un chuchotement dans la direction du lit ; elle voulut se retourner, un nouveau clignement de Tiberio l'en empêcha.

— Tu as vu, dit-il en continuant de frotter la corde avec un sérieux imperturbable, tu as vu, comme j'expédiai l'autre jour ces misérables qui avaient assassiné un courrier; eh bien 1 chère âme, crois-tu qu'il soit possible de s'en acquitter plus lestement r Quoique la justice eût ordonné qu'ils expirassent sur la roue, leurs parents m'ayant offert quatre pistoles, je ne laissai pas de leur donner le coup de grâce.

U n léger bruit résonna du côté de la porte,

Les Cararjiics de Scarainouchc. loi

Marinette regarda à la lueur du feu qui pétillait dans Tàtre, et l'étrange discours de Scaramouche lui fut expliqué. Les colporteurs qui n'en avaient pas perdu un traître mot, persuadés que les voyageurs introduits dans leur chambre étaient effectivement le bourreau et sa femme, s'étaient tout doucement glissés dans la ruelle du lit et de là sur le palier. Ils étaient décidés à coucher dans la rue plutôt que de rester en si horrible compagnie.

Tiberio ferma la porte, retourna les draps et se mit joyeusement au lit.

NGELO Constantini raconte ainsi la première audience accordée par Louis XIV à Tiberio Fiorelli.

« Il se détermina d'y aller avec son habit de Scaramouche , sur lequel il mit un manteau. Dès qu'il fut en présence de Sa Majesté, il jeta son manteau par terre et parut avec sa guitare, son chien et son perroquet. Il fit un .concert fort plaisant avec ces deux bètes , qu'il avait dressées à tenir leur partie, dont l'une était sur le manche de la guitare et l'autre

104 L'-^s Carav.ines de Scarainouchc.

sur un placet. Ces trois animaux firent si bien leur devoir que le roi prit en affection celui du milieu , qui était Scaramouche ; de sorte que depuis ce temps-là, il a eu l'honneur de divertir ce grand prince pendant plus de trente années, paraissant toujours nouveau dans ses manières, quoiqu'il ne changeât point de personnage. »

D'après un livre édité en 1695 par le fameux Claude Barbin, et dédié à Son Altesse Royale madame, il serait certain que le roisoleil, s'il n'a pas servi à Molière une aile de poulet, n'a point dédaigné de se faire l'échanson de Scaramouche. « L'ayant un jour aperçu à son dîner, le roi voulut bien prendre la peine de lui verser à boire, de sa propre main, d'un vin étranger pour voir s'il était bon gourmet. Scaramouche eut bientôt avalé deux verres de vin, et, comme le roi lui eut demandé de quel pays il le croyait, Scaramouche lui répondit que le plaisir qu'il avait eu en le buvant l'avait empêché de ré-

Les Caravanes dô Scaramouchc. io>

fléchir, le roi lui en donna encore en lui disant :

« — Il faut que tu y penses à-présent, car tu n'en auras pas davantage.

K Scaramouche devina, au second coup, que c'était du vin de Piémont. Le cardinal Mazarin, l'ayant tiré à part, lui dit :

« — Scaramouche, tu peux te vanter que le plus grand monarque du monde t'a versé à boire.

'( Tiberio répliqua gravement qu'il ne manquerait pas d'en rendre compte à son boulanger. Le roi comprenant que l'honneur qu'il avait fait à Scaramouche ne lui donnait pas du pain, repartit aussitôt avec une générosité sans pareille :

'( — Tu lui diras aussi que j'augmente ta pension de cent pistoles. »

Tiberio Fiorelli avait la taille haute et droite, la vue basse, l'oreille gauche plus que paresseuse, et une épaule atrophiée; il était, quoique très gros mangeur , d'une agilité

io6 Les Caravanes de Scaramouche,

extraordinaire. Son imagination était vive : il avait l'esprit méfiant, avare, emporté. L'improvisation ne lui était pas facile, mais en récompense la nature, au dire de Mezzetin, « l'avait doué d'un talent merveilleux, qui était de figurer par les postures de son corps et par les grimaces de son visage, tout ce qu'il voulait, et cela d'une manière si originale, que le célèbre Molière, après l'avoir étudié longtemps, avoua ingénument qu'il lui devait toute la beauté de son action. »

Scaramouche , au commencement d'un iiiver qui menaçait d'être fort rude, se présenta devant la reine-mère, vêtu d'un pourpoint et de haut-de-chausses en taffetas. Les courtisans lui demandant par raillerie s'il prenait janvier pour juillet, il ne trouva de meilleure réponse à leur faire que de pleurer et de claquer des dents. La reine, douée d'un cœur très sensible, s'informa du sujet de ses larmes.

— Hélas I madame, rd-pondit-il, trois disgrâces me sont arrivées ce matin. Mon fidèle barbet, que j'aimais autant que ma femme, est mort ; mon laquais m'a volé tous mes habits, sauf celui que j'ai sur le corps. Enfin, pour comble de malheur, comme je courais désespéré dans ma chambre, mon perroquet s'est enroué à crier : Au voleur '. je lui ai donné un soufflet pour le punir d'avoir crié si tard ; mais, voulant seulement le châtier, je l'ai tué ; en expirant, il m'aappelc cent fois traître, et se voyant près du tombeau, il m'a chanté si mélodieusement ut, ré, mi, fa, sol, la, que j'en suis inconsolable.Voilà, madame, trois coups mortels pour le pauvre Scaramouche, et il faut que je sois assez malheureux pour être marié, car, sans cela, dans le chagrin où je suis, je m'irais confiner le reste de mes jours dans un ermitage ; j'y gagnerais, à vrai dire, de me voir délivré de l'importunité de mes créanciers, qui ne cessent de me persécuter.

io8 Les Cjravancs de Scaramouche.

Cette bouffonne jérémiade valut à Scaramouche soixante louis pour remplacer son chien et son perroquet, et de plus un habit dont il lui fut permis de lever Tétoffe chez le marchand de la cour.

— Ah! s'écria notre histrion, qui, après avoir pleuré de froid, se mit à répandre des larmes de joie, que voilà une agréable nouvelle à porter à ma pauvre femme, qui e:t grosse !

— Est-ce qu'elle accouchera bientôt? demanda la reine avec intérêt.

— Quand il plaira à Votre Majesté, répondit Scaramouche ; ma femme se fera toujours un devoir d'obéir aux ordres de la reine.

Avant d'entreprendre un petit voyage en Italie, Scaramouche alla prendre congé des principaux seigneurs de la cour ; à chacun d'eux il demanda une paire de bottes. On rit beaucoup, et ce fut à qui s'empresserait de contenter ce singulier désir. Il tomba deux

Les Cariwanes de Scctrainouche. 109

jours durant chez Scaramouche une véritable averse de bottes, on en aurait botté tout un régiment de cavalerie. Notre voyageur choisitla meilleure paire pour faire sa route, et de la vente des autres tira de quoi se défrayer jusqu'à Florence.

ANS sa vieillesse , Scaramouche devint éperdument amoureux de la fille d'un boulanger, qui était toute jeune et fort jolie. Elle se souciait peu du cœur d'un barbon de soixante ans, mais elle ne manquait point de coquetterie et ne négligeait aucune occasion de s'amuser. Après avoir joué quelque temps avec le vétéran de Cythère comme le chat avec la souris, elle résolut de lui donner le dernier coup de griffe. Un jour Tiberio

entendit cette Vénus narquoise lui annoncer, de la voix la plus tendre, que son père devait être absent jusqu'au lendemain. Scaramouche s'empressa de se faire habiller, coiffer, parfumer ; le soir il arriva scrupuleusement à l'heure fixée pour l'entrevue. La belle fut gracieuse, il se jeta à ses genoux pour la remercier; mais trois coups frappés brusquement à la porte lui étouffèrent tout à coup la parole dans le gosier.

— Que veut dire ce tapage ? s'écria la jeune fille, qui parut tomber de son haut.

Et, marchant sur la pointe des pieds, elle se dirigea vers la porte, l'oreille tendue. Trois nouveaux coups plus violents firent gémir les battants.

— Ah ! malheureuse ! je suis perdue 1 Et je n'ai plus ma mère pour me défendre 1

— Contre qui? demanda Scaramouche, frissonnant et blême.

— Eh quoi, n'entendez-vous pas. > C'est

Les Caravanes de S:aramouche. 1 1 }

mon pcre qui revient! il va me tuer, et il ne vous épargnera pas plus que moi. Juste ciel I que faire?

— Que faire! voilà aussi ce que je me demande,.,

— Monsieur, reprit-elle avec énergie, il faut absolument que vous disparaissiez.

— Oui, je voudrais bien me sauver, mais par où ?... comment ?

Les coups redoublèrent ; Scaramouche crut un moment la porte enfoncée.

Ses regards eflfrayés interrogèrent tous les coins, tous les panneaux de la chambre.

— Point d'issue ! fit-il avec désespoir ; pas même un trou où je puisse me cacher !

La jeune fille se frappa le front :

— Là, dit-elle en montrant la huche, dont elle souleva le couvercle.

Scaramouche ne se fit pas répéter l'invitation ; il se blottit dans la huche au milieu d'un reste de farine.

114 Les C.irai'ancs de Scaramouchc.

Le boulanger, introduit enfin par sa fille, commença par la gronder d'avoir tant tardé à lui ouvrir; puis, radoucissant sa voix comme s'il ne soupçonnait rien, il poursuivit :

— Le mauvais temps m"a empêché de partir, et je reviens avec une faim de diable. Astu soupe }

— Pas encore, mon père, je songeais à allumer du feu à la cuisine quand vous avez frappé.

— Eh bien, mon enfant, hâte-toi ; nous souperons ensemble.

Le repas apprêté fut servi sur la huche et longuement savouré par le père et la fille.

Le gourmand Scaramouche eût volontiers, à cette heure, échangé les plus belles femmes du monde pour une simple croûte de pâté.

Quand il eut fini de souper, le boulanger dit à sa fille :

— Pour moi, dit-il, je ne me coucherai point; la nuit est avancée, et notre voisin.

Les Caravanes de Scaramouchc. 1 1 5

qui a envie d'acheter ma huclie, doit venir la visiter au point du jour; si j'éprouve le besoin de dormîf , je m'étendrai sur le couvercle pour y faire un somme. Va, mon enfant, va reposer, ajouta-t-il en lui donnant deux gros baisers dont le bruit chatouilla peu agréablement la bonne oreille du prisonnier.

Le lendemain, le voisin, qui n'était autre qu'un compère, vint visiter, marchander et faire enlever la huche. Les porteurs, trop vite fatigués, la posèrent un instant au milieu de la rue et furent bientôt entourés d'une fouie de curieux. Alors le voisin, comme pour examiner intérieurement son emplette qu'il n'avait encore regardée qu'à l'extérieur, ouvrit le meuble tout grand, et les spectateurs purent contempler avec ébahissementle pauvre amoureux mystifié et enfariné. Scaramouche retrouva dans cette circonstance critique la vigueur première de ses jarrets; il sauta d'un bond hors de la huche, fendit la presse, et

ii6 Les Caravanes de Scaramouche.

courut d'une haleine jusqu'à son logis; mais ce ne fut pas sans un cortège d'enfants qui le poursuivaient de mille cri% encore en vigueur chez nous pendant le carnaval.

CARAMOUCHE, heureusemeiit pour son avarice, n'était jamais malade ; il atteignit "âge de quatre-vingt-sept ans sans avoir dû payer un mémoire de médecin ou d'apothicaire.

Cependant il eut une fois besoin d'un de ces remèdes insinuatifs, préparatifs et émoUients dont Argan débat si vivement le prix en épluchant la note de M. Fleurant. Quant à marchander, Scaramouche aurait rendu des points à Argan lui-même; aussi finit-il, après une heure de discussion, par obtenir ledit

ii8 Les Caravanes de Scaramoiiche.

remède moyennant trente sous. Pendant que l'apothicaire, agenouillé, s'acquittait gravement de son office, Scaramouche lui cria tout à coup de s'arrêter ; l'apothicaire obéit, craignant d'avoir brûlé son client ; mais celui-ci mettant ses lunettes :

— Faites voir, dit-il, combien il en reste. . . Fort bien ; j'ai pris la moitié de la chose. Je sens que cela suffira pour me remettre. "Voici quinze sous. "Vous revendrez le reste à quelque autre.

Peu de temps avant de mourir, Scaramouche fit venir son laquais, qu'il avait nommé Brindavoine, et qui l'avait servi de longues années uniquement pour le plaisir de voir ses jeux de physionomie et d'entrer au spectacle sans payer.

— Ecoute, Brindavoine, lui dit-il d'une voix émue et après l'avoir embrassé tendrement, je reconnais que tu es un brave garçon ; depuis sept ans que tu es à mon service, tu ne m'as pas demandé un sou de gages. Je

Les Cc)\:rjncs de SL::ramcuchc. 119

veux te récompenser avec usure, afin que tu pries Dieu pour moi, si je viens à mourir bientôt. Cependant, si j'en crois un astrologue qui m"a dit que j'irais jusqu'à cent vingt ans, j'ai encore quelque trente ans à vivre. Tu aurais donc, en ce cas, le bonheur de vieillira mon service sans qu'il t'en coûte un double, et tu peux aussi être assuré que je ne te parlerai jamais de gages, sachant que cela t'est particulièrement désagréable. Mais du moins laisse-moi la liberté de récompenser par un cadeau les bons services que tu m'as si loyalement rendus. "Voici d'abord un petit sac où j'ai renfermé toutes les scènes que j'ai créées et jouées ; tu y trouveras des chefsd'œuvre. J'ai le regret de ne pouvoir te laisser en même temps les postures et les grimaces dont je les assaisonnais et sans lesquelles je conviens qu'il te sera difficile d'en tirer quelque parti. Passons à un autre objet qui te sera d'un meilleur rapport : je t'autorise à prendre dans ma garde-robe mon habit de

120 Les Caravanes de Scaramoiichc.

Scaramouche, lequel est d'un si bon drap qu'après vingt ans de culbutes sur le théâtre, il n'a pas la moindre déchirure. Je t'engage à le porter en guise d'habit de deuil lorsque je serai mort, et de le louer ensuite pendant le carnaval en ayant soin de dire de qui tu le tiens : sois persuadé que cela te sera d'un grand profit. Enfin, garde en souvenir de moi cette paire de lunettes; il y a soixante ans qu'elles me servent, et, comme elles sont tombées plus de mille fois sans se rompre, tu pourras te vanter d'avoir des lunettes doublement immortelles.

A tout ce beau discours, Brindavoine, qui ne savait pas lire, eût bien pu répondre avec ÏIgnorant de La Fontaine :

.Mais la moi.idre ducaton Ferait mieux mon affaire.

Scaramouche conserva jusqu'au dernier moment l'originalité qui avait caractérisé toute son existence.

Les Ciravancs de Scctiwncuche. 121

« Le jour qu'il devait mourir, raconte son camarade Mezzetin, il demanda pour son diner une soupe à l'italienne, à savoir : un grand plat de vermicdU avec du fromage de parmesan. Son médecin lui avait dit que cela nuirait à sa santé, et que s'il voulait se modérer, il pourrait vivre encore plus de huit jours.

« — En ètes-vous bien sur? reprit Scaramouche.

« — Parfaitement sur, répondit le médecin.

« — Eh bien, huit jours plus ou moins sont une bagatelle pour un homme qui a tant vécu et ne valent pas la peine que je me prive d'un bon plat de permicelli. Qu'on me fasse ma soupe bien ample et qu'on m'aille appeler mon confesseur.

« Après qu'il eut conféré quelque temps avec celui à qui il avait confié le soin de son âme, il mangea sa soupe de vermicelli et but encore plus qu'à l'ordinaire.

122 Les Caravanes de Scarcmouche.

«. Le soir, il redoubla la dose et mangea d'aussi bon appétit qu'il eût jamais fait...

'< Sur les deux heures après minuit, voyant qu'il ne pouvait dormir, il fit venir trois jeunes garçons tapissiers du même logis, avec lesquels il joua aux cartes.

'< Quelques moments après, il leur dit :

« — Continuez, mes enfants, divertissezvous, mais ne me détournez pas dans mes prières.

« Pendant un quart d'heure, il prononça tout haut plusieurs oraisons qu'il savait par cœur, et lorsqu'il fut à ces paroles du Pater : siciU in cœlo et in ierrâ, il jeta un soupir qui fut le dernier de sa vie. »

Tel est le récit que donne Mezzetin du dernier voyage de Scaramouche.

Loret, un des admirateurs du célèbre comédien, lui fît cette épitaphe :

Las 1 ce n'est pas dame Isabeau Qui gît dessous ce froid tombeau,

Les Caravanes de Scaramoiiche.

Xi quelque autre sainte Nitouche; C'est un comique sans pareil.

Comme le ciel n'a qu'un soleil, La terre n'eut qu'un Scaramuiî-chc.

Alors qu'il vivait parmi nous,

Jl eut le don de plaire à tous.

Mais bien plus aux grands qu'aux gens minces

Et l'on le nommait en tous lieux

Le prince des facétieux

Et le facétieux des princes.

Au lieu de quantité de fleurs, Sur ta tombe versons des pleurs!

Pour moi, tout de bon j'en soupire, J'en fais tout franchement l'aveu.

Nous pouvons bien pleurer un peu Celui qui ncu; faisait tant rire.

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