LA REINE D'ESPAGNE
Imp. Cadart .Paris .
GIANGURGOLO
EL AGUADOR
ST-CE la crainte des carlistes qui vous rend si taciturne, mon Joyeux chanteur? dis -je au nmyoral, tandis que nous nous engagions tans un corridor de rochers où deux mules ne pouvaient passer de front.
— Non,senor, répondit le jeune Basque,
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mais J3 ne puis approcher de Bilbao sans faire de tristes réflexions sur les mécomptes de la vie. Mon oncle le chanoine y est mort il y a deux ans...
— Et vous ne l'avez pas encore oublié, excellent neveu ! m'écriai-je.
— Et comme j'étais christino et qu'il était carliste endiablé, continua le mayoral sans prendre garde à mon interruption, il a fait son âme héritière.
— Qu'entendez-vous, Zarreguy, par ces mots : Fulano a dejado su aima heredera )
— Cela veut dire en bon castillan qu'il a laissé son bien à l'église pour faire prier Dieu à son intention. C'est la coutume de ce paysci, une sotte coutume ! J'ai connu un grand d'Espagne qui est mort criblé de dettes et qui déclara, en mourant , vouloir quinze mille messes, soixante-quinze mille de moins que S. M. Philippe IW. Sa dernière volonté fut exécutée au préjudice de ses pauvres créanciers. Quelque légitimes que soient
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leurs titres, ils doivent céder le pas aux messes demandées par le testament pour les âmes du purgatoire.
— Et tous les Espagnols ont-ils confiance aux mérites de ces messes ?
— Presque tous. Néanmoins, dans cette fameuse complainte du Giangurgolo que nos jeunes filles chantaient autrefois tout bas loin des oreilles du saint office, il y a un couplet qui prouve que le beau comte de Villa-Mediana n'y avait pas grande dévotion. Il est vrai que son incrédulité fut punie par de cruels malheurs.
— Le comte de Villa-Mediana î repris-je vivement. N'est-ce pas ce galant seigneur qui fut surnommé V Amoureux de la Reine, et dont la mort violente ou la disparition est restée un mystère historique ?
— Celui-là même, dit Zarreguy, ce hardi courtisan qui osa lever son regard sur la femme de son seigneur et maître ; sur une reine d'Espagne, dont les princes eux-mêmes
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ne peuvent toucher le gant; sur cette jeune et charmante Elisabeth de France qu'on ne vit plus sourire depuis la mort du comte, et pour qui l'amour de cet homme fut une condamnation terrible. Du reste le sort du malheureux Villa-Mediana fut aussi fatal que celui du Masqne-de-Fer en France.
— Les mémoires du temps, répliquai-je au mayoral érudit, prétendent que ce seigneur fut tué, par ordre du roi, d'un coup de pistolet, tandis qu'il était dans son carrosse avec don Louis de Haro, son ami , et que de cette odieuse aventure naquit la haine du dernier contre le comte-duc, qui avait dirigé toute l'afTaire.
— Le comte-duc joue en effet un vilain rôle dans cette histoire ; mais le coup de pistolet est apocryphe. C'est un ouï-dire de gazette stipendiée. Croyez-vous donc que si "Villa-Mediana eût été tué en plein Prado, cette vengeance à la corse n'eût pas fait scandale et ravalé le pouvoir royal } Com-
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ment expliquer, avec cette version, l'incertitude des historiens sur un fait qui aurait eu dix mille témoins? Non. L'esprit faible, lâche et jaloux de Philippe IV dut tramer un autre plan que celui de faire tuer à l'improviste, au milieu de ses richesses et de ses honneurs, un homme qui l'avait si mortellement offensé. Il dut laisser au comte le temps de regretter la vie et de trembler devant la mort, lui ménager l'espoir et l'engluer dans les fils perfides d'une justice mystérieuse et sans appel. Ce fut après la disparition du comte que commença une obscure tragédie, singulièrement poétisée parla complainte du Giangurgolo. La connaissêz-vous ?
— J'en ai souvent entendu parler, mais personne n'a pu m'en chanter deux couplets entiers.
— La sainte inquisition fit en effet tous ses efforts pour effacer du souvenir cette sorte de ballade satirique. Elle l'interdit à toutes les lèvres, sous peine d'excommuni-
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cation. Un juif hardi la fit imprimer. Tous les exemplaires furent saisis, brûlés à la sourdine, et le juif fut grillé avec sa complainte. Les serviteurs de Villa- Mediana seuls n'oublièrent pas les stances du Giangurgolo. Mon grand-père, qui avait été piqueur, dans leur maison , me les chanta souvent, en me berçant tout petit sur ses genoux. Mon imagination fut si frappée de cette lugubre histoire qu'il m'arrive encore aujourd'hui de voir dans mes rêves le jeune comte, emportant une forme blanche dans ses bras, au milieu des flammes, et poursuivi par le rire farouche et le mauvais œil du Giangurgolo ; je puis donc mieux que tout autre vous en faire un fidèle récit.
— Je vous écoute, mayoral ; mais autant que possible évitez le roman.
— Croyez-vous donc que je veuille improviser? fit Zarréguy. Je suivrai tout bonnement la complainte, et vous mettrez sur le compte de son auteur la responsabilité des
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monologues, des descriptions et des combinaisons, si vous n'en êtes pas satisfait. Je traduis en prose. Voilà tout.
Il jeta son cigaretto contre le rocher, et les yeux attachés sur les grelots sonores de ses mules, il commença avec la dignité calme et réfléchie d'un conteur arabe :
« Le 10 juillet 17.. une trombe de pluie et de grêle éclata avec violence sur Madrid, vers neuf heures du soir. Les terrasses des maisons se convertirent bientôt en étangs et les rues mal pavées de la capitale ne tardèrent pas à ressembler aux canaux de Venise. Chacun se renferma chez soi et tira les verrous de sa porte. Les rares lumières qui brillaient çà et là s'éteignirent aussi vite que les étoiles sous le linceul des nuages. Dans la calle du Maure seulement, ruelle perdue au milieu des zigzags de pierre qui formaient le pauvre faubourg de Murcie, une maigre clarté faisait encore rayonner l'unique fe-
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nêtre d'une masure noire, isolée et vermoulue.
En parcourant du regard la seule chambre habitée de cette ruine, on eût pu se croire dans une cave. Les vieilles pierres de la muraille, toute rongée de plantes parasites, s'étaient si souvent détachées que le vent s'engouffrait par les crevasses. La fenêtre, haute, grillée et voûtée en ogive, semblait un soupirail. L'humidité suintait sur des lambeaux de tapisserie fanée, qui avaient dû représenter les amours du roi don Pedro le Cruel et de dona Maria de Padilla. Dans le brasero rouillé fumaient tristement quelques pommes de pin. L'obscurité était vaguement éclairée par la lueur agonisante d'une chandelle de résine. Dans un coin une masse informe dormait sur la paille d'un méchant grabat.
Au milieu de la chambre un homme accroupi à terre, les jambes croisées comme un Maure, le front appuyé sur ses mains
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calleuses, paraissait écouter avec une attention sombre et profonde quelque bruit distinct dans l'hymne furieux du vent et de la pluie. Aux grandes jarres rangées le long du mur et au costume du misérable, on reconnaissait un aguador, ou porteur d'eau. En effet, le caban sous lequel il grelottait était de bure grossière, ses jambes nerveuses étaient nues et ses pieds n'avaient d'autre chaussure que de simples semelles attachées avec des cordes.
Le pauvre diable avait beau écouter, il n'entendait que la voix de l'ouragan et une sorte de gémissement plaintif qui s'élevait du grabat.
« Misère et douleur ! dit-il tout à coup en tournant de ce côté son visage mâle. Même dans son sommeil, ce maudit avorton me poursuit de ses plaintes. Chacun de ses cris m'accuse de manquer de courage pour lui mettre du pain sous la dent. Que ne puis-je lui donner mon cœur à dévorer au lieu de
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pain ! Que ne peut-il boire mes larmes ! »
Puis après un instant de silence désespéré, il reprit d'une voix moins rude : « II dort, du moins, lui; il ne veille pas, il ne souffre pas des angoisses de l'attente ; il est heureux, mais ce vent froid va le réveiller ! »
II ôta son caban et alla doucement le poser sur la créature difforme qu'il appelait luimême l'avorton. Cet homme robuste et grossier marcha à petits pas et avec des précautions infinies, dignes de la délicatesse d'une mère, vers le grabat, et regarda avec amour une tète rouge et crépue d'enfant qui sortait d'un sac de toile.
« Pauvre maudit ! murmura l'aguador, qui aurait pitié de ton sort si nous t'abandonnions ? C'est un crime pour toi d'être né, aux yeux des hommes; mais tu es innocent aux yeux de Dieu. »
En ce moment un bruit de pas retentit sur le pavé de la rue : c'étaient des pas irrégu-
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liers, précipités, qui trahissaient une fuite pleine de terreur.
« Enfin! s'écria le malheureux. Un étrange sourire d'espoir et de joie sinistre éclaira son visage et il courut ouvrir la porte. Mais il recula d'épouvante en voyant un cavalier entrer brusquement dans sa chambre, le sombrero enfoncé sur les yeux, le manteau taché de gouttes rougeâtres et une épée sanglante à la main.
— Que voulez-vous ? demanda Taguador, car ce n'était pas l'homme qu'il attendait.
— Sauvez-moi ! répondit l'inconnu d'une voix sourde.
— 'Vous sauver 1 dit avec surprise l'aguador. Hélas ! il y a bien longtemps que je n'ai entendu la voix d'un homme me demander ainsi secours et protection. Et comment le misérable Melchior Gomez pourrait-il vous sauver, senor, lui, qui ne peut sauver ses enfants de la faim ! "Voyez, pas un morceau de pain dans la huche ! Pas un sarment dans le
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brasier pour sécher votre manteau ! Ces murs ne sauraient même vous défendre du souffle glacé du gallego , qui paralyse les membres. »
L'inconnu n'écoutait Melchior qu'avec impatience. Il ramenait convulsivement sur son visage le collet de son manteau et semblait hésiter à répondre. Enfin il dit rapidement, d'un accent ferme et résolu :
« Melchior Gomez, si vous n'avez pitié de moi, je suis un homme perdu. — Melivrerezvous ? Au nom de vos enfants, cachez-moi et vous serez riche. Je paverai de piastres le plancher de cette chambre si elle me sert d'asile. En me livrant, vous m'assassinez, car je ne puis éviter de périr par la main du bourreau. »
On gagne toujours les hommes du peuple par le cœur. Pourtant l'aguador ne répondit pas. Une lutte violente se livrait dans sa pensée. Il eût voulu tendre sa main à l'homme qui l'implorait: mais un motif secret
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et impérieux le forçait à repousser du seuil de sa maison ce noble suppliant. Ce fut donc avec embarras et en sentant ses joues cuivrées s'empourprer de honte qu'il répliqua : « J'ai été soldat, seiïor. Je suis un digne Castillan, fils de vieux chrétiens, nobles comme le roi et môme un peu plus. Et si j'arrachais des griffes de la justice un escroc ou un voleur, je serais le dernier des misérables.
— J 'ai eu le malheur de tuer un homme et on me poursuit ; voilà tout, dit froidement l'inconnu. Vous savez que tout meurtre involontaire ou prémédité, commis le jour de la fête de la Vierge, devient un sacrilège dont le jugement appartient aux inquisiteurs, et le saint office est inexorable pour de tels crimes.
— Peut-être en ce moment José demande-t-il aussi secours et asile, pensa l'aguador. Je ne dois plus hésiter. — Eh bien ! répondit-il à haute voix, cette chambre où je meurs
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de froid et de faim vous protégera contre la mort. Entrez dans la soupente que cache ce haillon de tapisserie ; c'est notre alcôve, ajouta-t-il amèrement ; on n'ira pas vous prendre là. Vous ne vous repentirez point de votre confiance : ma parole vaut celle d'un roi, et votre vie est en sûreté du moment qu'elle est en mon pouvoir. »
Pour monter dans la soupente, il fallait poser le pied sur le grabat ; mais l'inconnu recula en voyant dans l'ombre deux yeux ardents se fixer sur lui avec la rigidité fauve et métallique du regard des panthères.
« Il y a là un homme qui nous a entendus, s'écria-t-il avec une expression d'insurmontable défiance et en serrant la poignée de son épée sanglante.
— Ce n'est rien , grommela l'aguador en poussant du pied le sac de toile dans lequel se mouvait le corps de l'avorton. C'est mon fils, un nain, un idiot. Il ne vous trahira pas. »
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Le meurtrier enjamba la couche du nain et sauta dans la soupente.
« Surtout pas un mouvement, lui dit Melchior, retenez votre souffle. Le moindre bruit nous perdrait tous deux. »
A peine le panneau de la tapisserie fut-il retombé sur l'entrée de l'alcôve que la calle du Maure s'anima d'un bruissement confus de pas et de voix. On avait bien suivi la piste du coupable, et on croyait le traquer à coup sûr dans la tanière de l'aguador. On frappa violemment à la porte.
Melchior baisa dévotement une madone en papier peint et découpé, que le vent faisait trembler sur le bord de sa montera, et ouvrit. Un alguazil, suivi de deux archers et d'une douzaine de curieux, entra dans la chambre et fronça le sourcil en ne voyant pas celui qu'il cherchait. Son désappointement retomba en colère furieuse sur le porteur d'eau. Attachant donc un regard soupçonneux sur ce pauvre homme qui restait
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immobile devant eux, il lui demanda rudement :
« L'oiseau est-il déjà déniché ? »
Melchior n'eut pas l'air de comprendre, et son regard interrogea l'alguazil avec une expression d'étonnement naïf si bien joué que les curieux et les deux archers euxmêmes sourirent.
Cette impassibilité irrita au plus haut point l'officier de justice, qui se crut insolemment bravé.
« Ne cherche pas à nous tromper, aguador de malheur, s'écria-t-il d'une voix terrible. Au nom du roi, livre-nous l'assassin que nous poursuivons. On l'a vu tourner l'angle de la callc du Maure, la main armée del'épée qui lui a servi à commettre le crime. Le cadavre dort encore au milieu du ruisseau. Le meurtrier n'apu se réfugier qu'ici. Dans tout le faubourg il n'y a plus que ton terrier d'éclairé. Pourquoi cela? »
A cette question Melchior tressaillit.
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« Mes archers, continua l'alguazil, gardent les deux bouts de la rue. Prends garde à toi. »
Cette fois l'aguador devint pâle comme un mort.
« La rue cernée, se dit-il avec terreur. José est perdu si à tout prix je ne chasse ces hommes. Que faire, mon Dieu ! D'un mot, d'un regard, je puis livrer l'assassin et l'alguazil se retire avec sa troupe. Mais cet assassin est mon hôte !
— Je n"ai rien vu, reprit-il d'une voix humble. D'ailleurs vous pouvez fouiller ie logis ; il n'est pas grand, et le meurtrier s'y cacherait difficilement. »
Il n'avait pas fini de parler qu'il vit à terre une goutte de sang. Cette goutte, brillante comme un rubis, dénonçait le mensonge.
Son pied l'eût bientôt cachée aux regards, mais son angoisse devint si violente qu'il se demanda si son honneur était réellement intéressé à tenir parole à un assassin. Cepen-
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dant la chambre avait été rapidement explorée, à l'exception du coin obscur où gisait le grabat.
« Vous oubliez ce lit de paille, cria l'alguazil avec un ton d'impatience goguenarde aux archers qui semblaient hésiter. Secouezmoi un peu le drôle qui ronfle là-dessus comme un sommelier.
— Mais c'est Louisillo, senor alguazil, répondit un des archers en fixant des yeux terrifiés sur le grabat.
— Que ce soit le diable, obéissez!
— Ne le réveillez pas, si vous tenez à la vie, s'écrièrent plusieurs voix dans le groupe des curieux.
— Que veulent dire ces braillards? demanda l'alguazil étonné aux deux archers ; quel est donc ce Louisillo?
— C'est un nain difi'orme qui a la force d'un géant, répondit le premier archer, un idiot qui a la malice d'un singe. Il n'aime au monde que son père Melchior et son frère
Gianzurs-ûlo.
José, et n'oublie jamais le mal qu'on lui fait.
— Poltron ! fît l'alguazil.
— Et, ajouta l'autre archer à voix basse, Louisillo est doué du mauvais œil. Son regard pénètre dans votre cœur comme un fer rouge et devine votre pensée. La nuit, cet œil sanglant vous fascine avec une fixité implacable, et vous ne pouvez plus retrouver le repos et le sommeil.
— Fadaises ! » répliqua le chef en affectant de rire. Néanmoins il n'insista point sur l'examen du grabat et donna le signal de la retraite en disant à l'aguador :
« Dieu vous garde, Gomez ! "Voilà une nuit où il coule assez de' sang pour remplir toutes vos jarres vides. »
Cette féroce plaisanterie attrista Melchior. Il resta sur le seuil de la porte, le regard machinalement tourné dans la direction de la rue del Sol, où le crime avait eu lieu. Les ténèbres étaient si épaisses qu'on ne voyait
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que les murs des maisons se détacher sur le fond noir du ciel. Il entendit seulement dans le silence un bruit de pas lourds et réguliers : « Voilà des gens qui marchent bien lentement par cette pluie furieuse. » Cependant le bruit approchait et l'aguador distingua la voix de deux voisins qui disaient :
« Quel malheur! un si beau jeune homme! il y a des familles maudites. »
Il se sentit l'âme étrangement troublée et pensa que c'était le cadavre de l'homme assassiné. Il se décida alors à fermer sa porte, ne voulant pas donner à la fois asile à la victime et au meurtrier.
« Certainement, se dit-il, si on voit cette chambre ouverte ainsi à tous venants, on voudra y déposer le corps et le veiller. On s^étonnera de l'absence de José, et quand il rentrera... Oh ! tout serait perdu. »
Mais au moment où il allait pousser la porte, un des voisins lui cria :
<( Pour Dieu, l'ami , laissez la porte ouverte.
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Voulez-vous que le cadavre passe par la fenêtre ? »
Sans qu'il sût pourquoi, tous ses membres frémirent, comme si un pressentiment funeste eût passé dans son esprit; mais, cherchant à se rassurer, il répondit d'une voix brusque, quoique altérée :
« Avez-vous donc besoin de déposer ce corps sur mon plancher de terre, plus froid qu'un cercueil? C'est sans doute quelque beau gentilhomme ou quelque riche marchand dont les diamants ou la bourse auront aflfriandé les stylets de Valence, et mon logis n'est pas assez noble... »
Le cadavre était devant la porte. Un des voisins interrompit Melchior, car les hommes du peuple, dont l'habitude familiarise le cœur avec la douleur comme elle durcit leur chair contre la souffrance, ne s'épargnent pas entre eux, avec de grands ménagements, les angoisses morales.
« Ce n'est ni un gentilhomme ni un mar-
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chand. C'est un frère qui a droit de passer cette porte, mort ou vivant.
— Que veux-tu dire.- s'écria l'aguador, le regard fixe, les lèvres tremblantes.
— Regarde ! »
Et le porteur arracha le manteau râpé qui couvrait la figure pâle et fière du jeune homme et ses cheveux dont les longues boucles noires retombaient plaquées de boue et de sang.
« José! José! » fit le malheureux père, foudroyé, et ses mains s'écartèrent convulsivement, comme si la terre se fût entr'ouverte en abîme sous ses pieds. Ses yeux ne voyaient plus.
A ce cri : José ! l'idiot s'était levé à moitié sur son séant et d'une voix rauque et inintelligible il avait appelé José. Puis, ne voyant pas accourir son frère, il frotta ses paupières dépouillées de cils d'un air étonné, allongea son corps hors du sac de toile, sauta d'un bond près du cadavre, et tandis que les por-
G'u^ncrlu■colo.
teurs reculaient effrayés, l'emporta dans ses bras sur le lit de paille, l'étendit avec soin, toucha le front glacé et la poitrine saignante du malheureux jeune homme et lui cria doucement à l'oreille : José ! José ! comme s'il le croyait endormi ou comme s'il espérait pouvoir le réveiller de la mort. Quand il vit que tout cela était inutile, il repoussa le cadavre sur la terre nue, s'accroupit sur son grabat, et se mit à gratter précipitamment, à écailler avec ses ongles la tapisserie de la soupente. Cette action insensée, au milieu du silence et de l'effroi des étrangers, et devant l'abattement morne du père, était une chose terrible.
« Brute ! » dirent les porteurs en haussant les épaules.
Ils ne savaient pas que derrière ces planches, recouvertes d'une vieille tapisserie, tremblait un homme qui comprenait avec terreur les efforts de Louisillo, qui avait tout
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entendu, qui avait tout tu par les fentes du bois, et qui se crojsùt perdu.
« Pauvre Melchior ! dit un d'eux. Voulezvous que nous veillions avec vous ? »
L'aguador jeta un regard farouche vers la soupente, et s'écria avec violence : « Non ! non ! je veux rester seul avec le cadavre et ma douleur !
— A demain donc, Melchior ! veillez près de votre fils et que Notre-Dame del Pilar exauce vos prières! — Il a tous les malheurs à la fois, ajoutèrent-ils en s'éloignant. Gueux comme la misère, il avait deux fils, l'un beau et brave, le gagne^MÙn de la famille; l'autre laid, méchant, ventre insatiable, et il faut que José soit tué comme un chien tandis que le Louisiilo dort comme un seigneur. »
Melchior ne les avait pas remerciés d'un geste ou d'un mot. La douleur est aussi égoïste que la joie est expansive. Quand ils furent partis, il resta plus d'une heure immobile, la main dans la main glacée de son fils.
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ne se lassant pas de le regarder, et parlant comme si le cadavre eût pu l'entendre.
« Tu l'avais dit, José: quand je reviendrai, mon père, vous n'aurez plus ni faim ni froid. Mon pauvre fils ! c'est pour moi que tu es mort ! A cette heure, il est vrai, je ne sens plus le froid et la faim. Tu es mort, et je dois vivre cependant, car j'ai encore un fils qui sans moi serait le jouet et la victime de tous. Mais je vivrai pour te venger.
Oh! oui, répéta-t-il avec un accent de fureur, te venger ! » Mais laissant presque aussitôt retomber avec désespoir ses bras qui s'étaient tendus vers la soupente:
« Pas même cette joie, mon Dieu ! murmura-t-il, car j'ai promis la vie à ton meurtrier. Le meurtrier de mon fils ! ah ! je l'oubliais. Je vais donc voir ce brave' face à face. »
Alors, chancelant comme un homme ivre, il marcha vers sa triste alcôve, abattit le panneau, et tirant l'inconnu par le bras :
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« Sors d"ici, misérable ! lui dit-il; ne reste pas froid et calme sous les yeux d'un père à qui tu as tué son fils bien-aimé. Ma parole, que Je t'ai donnée et qui jusqu'à ce jour a été inviolable, tedéfend contre ma vengeance, lorsque je pourrais si facilement l'assouvir. Mais quand je serai dégagé de ma promesse et que tu seras en lieu de sûreté, ne doute pas que je ne sois assez bon père pour te poursuivre partout. Tu me trouveras aussi ferme dans mon ressentiment que j'ai été fidèle à ma parole. »
Cette grandeur de générosité toute castillane, cette probité naïve et sauvage d'un pauvre aguador émurent le coupable, qui s'était armé d'une stoïque insouciance contre la mort. Son dédain orgueilleux tomba devant une telle loyauté.
« Je vous plains et je vous admire, dit-il à Melchior. Je sens que vous devez me haïr ; mais sachez du moins que votre fils m'a attaqué, et le stylet levé sur ma poitrine, a voulu
Giangurgolo.
me voler. S'il eût imploré ma charité, je lui eusse fait l'aumône de ma bourse; mais j'ai dû me défendre,
— Je ne veux ni de votre pitié ni de votre admiration, s'écria l'aguador d'une voix farouche, pas plus que mon fils n'a voulu de votre charité. Et c'est pour cela que je le bénis, car, pour donner du pain à son père, .José Gomez le brave enfant s'est fait voleur. Un Castillan ne doit pas mendier. »
L'inconnu ne répondit rien.
« Ma porte est ouverte, continua son sauveur. Je ne vous demanderai pas votre nom, je ne suivrai point vos pas; mais souvenez-vous, tout riche et tout puissant que vous soyez, que vous avez désormais un ennemi implacable dans Melchior Gomez, l'aguador affamé du faubourg de Murcie.
Malheur à vous, si le hasard me fait retrouver votre trace! Maintenant vous pouvez partir.»
Quand le meurtrier eut disparu dans l'obscure ruelle, Melchior jeta un regard morne
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sur le grabat. L'idiot ne dormait plus. C'était lui qui avait ouvert la porte pour s'échapper tandis que son père abattait le panneau de la soupente. Dans quel but, c'est ce que je vous dirai plus tard. L'aguador crut sans doute le deviner, car un rayon de joie cruelle passa dans ses yeux et il dit avec un rire amer :
« Oh ! Louisillo est bien le digne frère de José! Il a de mon sang dans le cœur, et voilà pourtant celui qu'on appelle une brute et un idiot ! Pauvre enfant, il ne me reste plus qu'un homme à haïr et toi à aimer sur la terre. Va, je t'aimerai de toute la tendresse que j'avais pour José et de toutes les souffrances que j'ai endurées pour toi. »
Nous arrivions alors aux portes de Burgos, Zarréguy se tut.
— Votre récit peut être très intéressant, hasardai-je, mais je ne vois pas encore comment nous arriverons de l'histoire de l'aguador à celle du comte de Mediana. J'attends
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toujours l'apparition de ce dernier et du mystérieux Giangurgolo.
— Mais vous n'avez vu que ces deux personnages jusqu'à présent, répondit le mayoral. Le devoir du conteur n'est-il pas de mettre en défaut la sagacité des curieux qui l'écoutent? D'ailleurs tout ceci n'est qu'un prologue dont le récit était nécessaire pour vous faire comprendre les rouages secrets de l'action. A demain le drame. »