‹ Les caravanes de ScaramoucheChapitre 5 sur 10 · L AMOUREUX DE LA REINE · texte numérisé non relu

L AMOUREUX DE LA REINE

E Iciidemain Zarreguy me tint parole et poursuivit ainsi la ^traduction libre de la complainte :

« A l'époque du mariage Philippe IV avec la princesse Elisabeth, le comte de Villa-Mediana était, suivant les mémoires du temps, « le cavalier le plus parfait de corps et d'esprit que l'on eût jamais vu, jeune, beau, spirituel, brave, magnifique et galant. >;

de S. M. C.

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Malheureusement, il avait un défaut qui gâtait tout son mérite : c'était de porter jusqu'à l'excès ces belles qualités. Il était brave jusqu'à la fanfaronnade, magnificfhe jusqu'à la prodigalité, galant jusqu'à la débauche, spirituel jusqu'à l'impiété, et beau d'une beauté efféminée. Son caractère violent et emporté contrastait avec sa figure douce, que des cheveux cendrés et de fines moustaches blondes ne contribuaient pas à rendre bien formidable. La flamme qui jaillissait parfois de ses grands yeux noirs comme la nuit pouvait seule faire deviner son âme altière. Il était mince et de taille moyenne, mais il était admirablement bien fait, souple et robuste comme s'il eût eu des muscles d'acier flexible. Aussi, avec l'apparence d'une constitution faible, pouvait-il supporter des excès incroyables. On en citait dans tout Madrid de merveilleux exemples. Une fois, perdant au jeu des sommes énormes, il s'était acharné à exiger des revanches pendant quatre jours

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et quatre nuits de suite sans paraître éprouver la moindre fatigue. Longtemps il avait été le favori de Philippe IV, le compagnon assidu de ses plaisirs ; mais il venait d'encourir sa disgrâce pour avoir osé disputer à son maître le cœur de dona Francisca de Tavara, dame du palais, car il ne craignait ni Dieu, ni diable, comme disaient ses ennemis. Il ne paraissait plus à la cour depuis plusieurs mois quand eut lieu l'événement qui devait être l'origine de tous ses malheurs.

Aune demi-lieue d'Aranjuez, au bas d'une colline chauve sur laquelle vient mourir un petit bois de pins et de chênes rabougris, se creusait dans le sol un-horrible gouffre. On eût dit une énorme entaille faite à la terre par le doigt d'un mauvais génie. Un soir, au moment où le soleil s'éteignait à l'horizon dans un lit de pourpre étincelante, le jeune comte, revenant de la chasse et prêt à gravir la colline, entendit sonner au loin quelques fanfares de cor, et presque aussitôt ses oreil-

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les furent frappées d'un bruit inaccoutumé dans cette solitude. C'était le galop d'un cheval. Villa-Mediana leva brusquement la tête.

Une femme, penchée plutôt que montée sur un magnifique cheval d'Andalousie, semblait glisser avec une effroyable rapidité le long du bois. Le comte crut voir une apparition magique et demeura ébloui devant elle.

Peut-être ce mot ébloui vous paraitra-t-il emphatique, puisque vous savez que Villa- Mediana n'était pas un bachelier enthousiaste, cachant l'ardeur d'un cœur novice sous une souquenille râpée. Mais je dois vous dire que son regard expérimenté devina bien vite une de ces femmes que leur beauté fait reines et dont le sourire est plus puissant en miracles que la baguette d'or des fées. Son large front, blanc et pur, semblait appeler un diadème, et portait avec grâce un chapeau gris orné de plumes blanches et en-

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touré d'un cordon de diamants. Son justaucorps vert .et son vertugadin étaient si masqués de broderies qu'on ne voyait plus l'étoffe. Ses cheveux tombaient tout épars sur ses épayles; elle était pâle comme la mort, mais ne poussait pas un cri de lâche frayeur, et ses mains blanches, devant lesquelles se serait agenouillé un statuaire, se cramponnaient fortement à la crinière du fougueux ahdalous, dont la bride se balançait couverte d'écume.

Le comte tressaillit en voyant le danger que courait la belle amazone. Le cheval venait, dans sa course furieuse, de broncher contre un tronc d'arbre caché par un bouquet de hautes herbes, et ses jambes sèches et nerveuses avaient plié sous l'effort; puis il s'était relevé bravement, et après être resté un instant immobile, comme étourdi, il prit de nouveau le mors aux dents, et, rapide comme une flèche, emporta son intrépide écuyère droit à la bouche du gouffre. Déjà elle sem-

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blait perdue, et à moitié renversée sur le terrible animal , qu'elle cherchait vainement à dompter, elle descendait la colline fatale, quand elle aperçut le jeune seigneur. Aux oppressions de son cœur, ce dernier avait senti que sur un mot d'une telle femme il donnerait sa vie. Cette belle créature, calme sur son cheval fougueux, poétisait aux yeux du comte, grand admirateur du courage, la solitude aride où ils se trouvaient seuls tous deux. La foudre serait tombée à côté de lui en ce moment qu'elle ne l'aurait pas distrait de son attention à suivre tous les mouvements de la jeune femme. Penché, les mains tendues en avant vers la colline, il éprouva tout d'abord comme un désir effréné de toucher seulement le pied ou le bas de la robe de l'amazone, en risquant sa vie pour la sauver, et il se jeta hardiment devant le gouffre, que voilait une riante couronne de fleurs et d'arbustes. En vain la noble femme, qui ne pouvait comprendre cette sublime imprudence.

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lui fit-elle signe de fuir. Il ne bougea pas. Alors, d'une voix étouffée, elle lui cria ces mots :

« Ne me touchez pas, seiîor. Je suis la reine. » En même temps les fanfares se rapprochaient ; les hurlements plaintifs des chiens s'y mêlaient, et un groupe de cavaliers apparut sur la lisière du bois.

A ces mots si simples : lo soy la re/na, l'audacieux comte avait reculé d'effroi comme s'ils eussent renfermé quelque vertu enchantée et terrible, comme si la terre eût tremblé sous ses pieds. C'est que ces paroles rendaient coupable et sacrilège le vœu qu'il venait à l'instant de former dans le secret de son cœur. En effet, une coutume bizarre, introduite à la cour d'Espagne par un esprit d'étiquette jalouse et ridicule, interdisait à tout autre homme que S. M. le droit de toucher la reine, même en cas de péril extrême et fût-ce du bout des doigts. Le téméraire qui eût osé braver cette loi était criminel de

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lèse-majesté, et la peine de mort lui était réservée comme récompense de son zèle et de son dévouement. Ceci peut vous faire comprendre pourquoi Villa-Mediana, qui tendait tout à l'heure ses bras au danger avec un cœur si ferme et si résolu, pâlit et recula en entendant ces mots funestes : Je suis la reine, et hésita à commettre le crime delà sauver, en voyant accourir des cavaliers qui pourraient rendre témoignage contre lui. Néanmoins il eut bientôt pris une décision. Il arracha vivement son stylet de Valence de sa ceinture, afin d'avoir mie arme à opposer aux élans furieux du cheval et bien lui en prit, car à peine la lame brillait-elle dans sa main, que son regard rencontra les yeux ardents de l'animal, et que son visage fut comme baigné d'un souffle de flamme.

Tout ce que je vous raconte si longuement s'était passé avec la rapidité d'un éclair. Le choc fut terrible, et un instant le comte demeura pris de vertige ; mais il reprit courage

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presque aussitôt, et au risque d'être broyé sous les pieds de fer de l'andalous, qui, la lame du stylet dans le poitrail, se débattait tout sanglant, ou d'être précipité avec lui dans l'abime, il se pendit convulsivement, s'accrocha de tout son poids à la bride, se laissa horriblement secouer contre terre sans lâcher prise et tomba enfin déchiré, meurtri, demi-mort. Mais le cheval était tombé en même temps, épuisé de la lutte, et la jeune reine avait pu sauter déjà sur l'herbe sans blesser ses pieds mignons.

Le roi et ses courtisans, qui arrivaient alors en haut de la colline, avaient été les impuissants spectateurs de cette scène muette et terrible, et des clameurs d'angoisse avaient bondi de toutes les lèvres. Ils mirent pied à terre et descendirent la pente raide et nue.

Mais déjà la princesse s'était approchée du malheureux comte, et d'une voix basse et tremblante, elle lui dit :

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« Vous avez sauvé la vie à la reine, senor, et la reine ne Toubliera pas, soyez-en sûr. »

Villa-Mediana souffrait beaucoup quoique sa douleur ne se trahit point par un seul cri. Mais cette phrase brève et froide qui rétablissait entre la reine et le sujet toute la distance comblée par son dévouement héroïque, lui fit plus de mal que toutes les souffrances de son corps. Trop fier pour cacher sa pensée, il répondit amèrement :

« La reine ! Est-ce donc la reine seulement que j'ai voulu sauver! ne suis-je ici pour vous qu'un courtisan zélé! le cœur d'une femme se dessèche-t-ilà ce point sous le manteau royal ! Les bienfaits de la reine me touchent peu : un sourire m'eût bien plus dignement récompensé. »

Et comme elle ne répondait pas, troublée par la surprise et l'émotion que lui causait une hardiesse à laquelle ne l'avait pas accoutumée la servilité de la cour d'Espagne, il ajouta brusquement :

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« Madame, en vous sauvant, je n'ai point songé à la reine. Je n'ai vu qu'une femme qui allait mourir. »

Vous dire si la jeune femme se trouva offensée ou flattée par une si audacieuse déclaration, c'est ce qui me serait difficile, car elle feignit de ne pas la comprendre. Elle baissa les yeux devant le regard ardent du comte, qui semblait vouloir interroger le fond de son cœur, et elle murmura doucement :

« Souffrez-vous, seiior? >>

Il ne répondit que par un dédaigneux sourire. La reine entendant les pas des nobles chasseurs qui approchaient, se hasarda de fixer enfin ses yeux sur la figure pâle du comte, et, surprise de la distinction de ses traits et de leur expression douce, pensa que son sauveur devait être de grande famille et s'étonna de ne l'avoir jamais vu à la cour. Comme son silence eût pu sembler étrange et suspect, elle lui dit tout haut :

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a Vous avez eu bien peur pour moi , senor. »

Il étendit sa main vers la bouche du gouffre, qui se trouvait à quatre pas de lui tout au plus et que la reine n'avait pas encore aperçue.

« Un précipice sans fond s"ouvre là, madame, caché sous ce bouquet d'herbes et de fleurs, » dit-il, d'une voix grave et douloureuse.

Elle jeta un coup d'œil rapide et tressaillit en s'écriant :

(( C'eût été une horrible mort ! »

Et son regard ému remercia généreusement le comte. En ce moment le roi arrivait. Le premier coup d'œil lui fit reconnaître Villa-Mediana. Il y eut un moment d'embarras et de froideur. Philippe se mordit les lèvres jusqu'au sang, car son orgueil avait été mortellement humilié dans l'aventure de doua Francisca de Tavara. Les courtisans, dans l'incertitude de ce qui allait arriver, ne

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disaient mot et ne quittaient pas des yeux le ■visage du roi. Le sujet qui avait le beau rôle dans cette scène était trop altier pour faire le premier pas vers une réconciliation. Enfin Philippe, qui était naturellement faible, voulant éviter de réveiller devant la reine le souvenir de l'intrigue qui avait provoqué la disgrâce du comte, alla droit à ce dernier et lui tendit sa main, que Villa-Mediana porta respectueusement à ses lèvres :

« On vous trouve donc toujours sur le chemin des belles dames, mauvais sujet! » lui dit-il à demi-voix. Puis parcourant d'un regard froid le cercle des courtisans et des camerières, il reprit lentement : « Si ta tète est folle, ton cœur est bon, mon pauvre comte. C'est un excellent moyen de rentrer en grâce que de braver notre défense et de reparaître devant nous pour conserver à l'Espagne et à ton maître une vie si précieuse et si chère que celle de notre bien-aimée Elisabeth. »

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