‹ Les caravanes de ScaramoucheChapitre 6 sur 10 · jQ Giangurgolo · texte numérisé non relu

jQ Giangurgolo

Ce tutoiement royal, qui annonçait aux courtisans le retour de la haute faveur du comte, prouva à la reine que ce dernier était un grand d'Espagne de la première classe, et sa curiosité fut grandement excitée. Philippe IV, qui s'en aperçut, lui dit en riant :

<( Ce jeune téméraire est un de mes vieux amis, madame, et grâce à ces charitables seigneurs qui nous entourent, vous devez déjà le connaître de nom et de réputation. Mais sa conduite d'aujourd'hui efface bien des torts. Il nous a prouvé qu'il n'a pas le cœur aussi noir que le prétendent ses bons amis. Comte de Villa-Mediana, ajouta-t-il, notre château d'Aranjuez sera votre maison de santé.

— Le comte de Mediana! » répéta en elle-même la jeune reine avec épouvante. Elle pâlit et un mouvement de mépris involontaire lui échappa. C'est qu'en effet ce nom ne lui était pas inconnu, et que la réputation de l'ex-favori était parvenue jusqu'à elle au

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milieu d'un déluge de calomnies odieuses. Elle se repentit d'avoir écouté sans colère rinsolent aveu de celui qu'elle croyait un vil débauché; elle eut peur d'elle-même et de sa faiblesse et honte de son attendrissement; elle chercha à s'animer d'un courroux qui n'existait pas en son âme et se réfugia dans les rigueurs de l'étiquette comme dans une voie de salut. Son visage redevint froid et glacé. Le comte s'aperçut de ce changement soudain, en comprit le motif humiliant, et le sang empourpra aussitôt ses joues pâles. Son cœur battait avec violence; ses yeux étaient pleins de prière, mais Elisabeth ne le regarda plus et se détourna durement. Ce fut une faute. Cet excès d'insensibilité, que motivait tout au plus la haute religion de la reine irritée contre l'impiété du comte, manqua son but. En fuyant devant le danger elle prouvait qu'elle y croyait.

« Déjà ingrate! pensa le pauvre Villa- Mediana. Si jeune et si belle! Ah! Tair de

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la cour a bien vite soufflé son venin sur cette âme royale. »

• « A cheval, messieurs ! » cria Philippe IV, et, sur son ordre, quelques piqueurs transportèrent le comte dans un des carrosses qui suivaient la chasse.

Peu de jours après Villa- Mediana fit remercier le roi de ses bontés et quitta le château d'Aranjuezà l'étonnement général. Par un hasard inexplicable l'événement qui devait porter au comble la fortune de cet orgueilleux seigneur changea entièrement son caractère. Lui, homme d'action, avide d'éclat et de bruit, s'enfermant dans la solitude de son hôtel, tomba dans une sorte de marasme et de folie sombre. Sa guérison fut lente et difficile par suite des accès de colère insensée et sans cause qui lui faisaient repousser tous les soins de ses serviteurs. Bientôt ces derniers durent l'abandonner, comme si quelque élixir eût troublé sa raison, à la garde d'un nain hideux, venu on ne savait

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d'où, entré tout récemment à l'hôtel pour remplir les ouvrages les plus grossiers de la domesticité, et doué d'une force prodigieuse et surhumaine qui le rendait redoutable. Comme il ne cessait de jouer mille méchants tours à ses compagnons et que ceux-ci n'osaient chasser un si rude jouteur, ils se déchargèrent avec joie sur lui de la triste corvée de veiller le comte. Chose étrange, ce gnome humain devint un excellent gardemalade. Couché nuit et jour aux pieds de 'Villa-Mediana comme un chien fidèle, il parut s'attacher à lui et lui devint nécessaire. Seul il pouvait dompter son maître pendant ses heures de crises nerveuses, et quand il dardait sur lui son regard fixe et enflammé, le comte obéissait comme un enfant. Mille bruits incroyables coururent à ce sujet. Les serviteurs, jaloux de la faveur du nain, lui attribuèrent le pouvoir surnaturel du mal d'ojos.

"Vous savez que cette croyance, même de

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nos jours, est encore générale en Espagne. En Italie, c'est Vocchiata; dans le midi de la France, le mauvais œil. L'homme qui jouit de ce privilège a un tel poison dans les yeux, qu'en regardant fixement une personne il la fait mourir de langueur. Un des gentilshommes de "Villa-Mediana fut pris sur ces entrefaites d'une fièvre maligne, et avoua à sa dernière heure qu'une nuit, ayant entendu de sourds gémissements et des plaintes s'élever de la chambre secrète du comte, la curiosité l'avait poussé à s'avancer jusqu'à la porte de cette chambre, mais qu'à peine arrivé dans la salle voisine, il avait vu comme deux escarboucles vivantes luire dans les ténèbres et le regarder, tandis qu'un rire affreux résonnait à ses oreilles. Il n'en fallut pas davantage pour faire déserter la moitié des serviteurs du pauvre comte; mais il ne s'occupait guère de ce qui se passait autour de lui. Pendant de longues journées il restait immobile et absorbé à contempler un

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portrait de femme dont il était jaloux comme un amant pourrait l'être de sa maîtresse. Quand il dormait, le portrait était voilé d'un crêpe. Tantôt il adressait des prières, tantôt des reproches à la beauté inanimée, comme si les lèvres de cette femme eussent pu s'ouvrir pourlui répondre. Il s'était si fort entêté de sa folie qu'un miracle ne l'eût pas étonné. Un jour enfin il se rappela qu'il avait été le meilleur musicien et le meilleur poëte de la cour, détacha sa guitare du clou auquel il l'avait suspendue et improvisa des stances passionnées sur son amour malheureux. Ce fut là une excellente inspiration. Il revint au bon sens par la musique et la poésie, qui ont brouillé tant de fortes cervelles. Lui qui autrefois ne trouvait rien de trop élevé pour ses désirs hautains, qui croyait pouvoir briser tous les obstacles devant sa volonté, rougit presque de la blessure profonde et inattendue qu'avait ouverte dans son cœur un premier amour véritable. Se cuirassant de

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toute son ancienne audace, il résolut de tenter la lutte en criant comme les anciens preux : Vaincre ou mourir! Son palais resta désert; les soupers, les sérénades, le jeu ne furent plus la joie de ses nuits et de ses jours; mais il reparut à l'Escurial au moment où chacun avait intérieurement récité sur sa tombe un De Profandis.

Le dérangement de Tesprit du comte avait été la nouvelle de la cour pendant quelques heures. On le plaignit bien vite et on se hâta de l'oublier. Un seul cœur ne l'oublia pas : ce fut celui de la reine.

La longue retraite de Villa-Mediana l'avait mieux servi près de cette noble femme que les plus adroits calculs de la séduction n'auraient pu le faire. Présent, elle eût continué à le craindre et à le voir avec dédain. Absent, elle ne vit plus en lui que son sauveur, elle s'habitua à penser à lui, sans croire qu'il y eût danger à caresser un pareil rêve. L'amour prend des détours subtils pour sur-

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prendre les cœurs les plus sûrs d'eux-mêmes. Certes, la jeune reine eût repoussé fièrement la passion d'un courtisan audacieux : peut-être aimait-elle déjà ce don Juan timide et converti qui n'osait braver sa froideur et se soumettait de lui-même à l'exil. Elle seule crut comprendre la cause de ce qu'on nommait la folie du comte, et son cœur fut ému d'une pitié généreuse.

Villa-Mediana ne tarda pas à deviner ce changement favorable. Il essaya de prouver à la reine qu'elle avait prêté à la calomnie une oreille trop crédule, en paraissant renier dès lors par sa conduite toute son ancienne réputation. Cela lui fut d'autant plus facile que, vaniteux et insolent avec les hommes, il faisait toujours preuve envers les femmes d'uHe exquise galanterie. Sa voix seule était douée d'un charme si irrésistible que ses rivaux le surnommaient en riant, la Bouche d'or, tandis que les dévots le flétrissaient de l'épithète de Roi des bravaches.

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On fit grand bruit à la cour de la conversion du comte. Abdiquant ses principes irréligieux, il allait chaque jour s'agenouiller sur les dalles de la chapelle royale. Était-ce vraiment Dieu qu'il y priait? Sa piété étaitelle sacrilège ou sincère? C'est un problème que les plus fins ne purent d'abord résoudre. Toujours est-il qu'il choisissait pour se rendre à la chapelle l'heure de la prière de la reine et qu'il cherchait à être le plus près d'elle possible. Que voulez-vous 1 l'amour rend le cœur diplomate , et l'hypocrisie n'est pas moins permise à ceux qui aiment qu'aux ambitieux. Enfin un jour, emporté par la violence de sa passion, il commit une imprudence qui fut le premier échelon de sa perte. La messe venait de finir et la reine allait se lever, quand Villa-Mediana, voyant sur l'autel un gros amas d'argent qu'on venait de donner pour les âmes du purgatoire, s'en approcha, et prenant dans ses mains une poignée de piastres et de du-

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cats, dit à haute voix ces paroles téméraires :

"Mon amoar sera éternel, mes peines seront aussi cruelles, celles des âmes du purgatoire finiront. Hélas ! les miennes ne finiront pas. Cette espérance les console ; pour moi, je suis sans espérance et sans consolation : ainsi ces aumônes qu'on leur destine me sont mieux dues qu"à elles. »

Il n'emporta pourtant rien, comme vous le pensez, mais il regarda fixement la reine, vit quelques larmes trembler comme des perles au bord de ses cils et comprit qu'il était aimé. Pas un courtisan n'osa faire la moindre remarque au redouté Vilîa-Mediana. Mais la hardiesse de cette publique déclaration d'amour fut condamnée par le silence même de tous les grands qui avaient accompagné la reine à la chapelle, et le comte-duc d'Olivarès en avertit Philippe IV. Ce dernier se mit à rire et répondit :

« Il parait que Mediana a toujours le cer-

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veau un peu timbré. Je lui pardonne encore cette fois. Mais faites-le prévenir de se tenir plus sage, car la reine d'Espagne n'est pas une dame de Tavara ! »

Huit jours après, le malheureux comte parut dans un carrousel, qui eut lieu à Madrid, avec un habit brodé de pièces d'argent toutes neuves que l'on nommait des réaies et qui portait la devise suivante :

Mis amores son realos.

Cette allusion hardie du mot realcs, qui veut dire royales, avec la passion du comte pour la reine est plus fine en espagnol qu'elle ne saurait le paraître en français. Sa traduction littérale serait :

Mes amours sont royales.

Ce fut le sujet d'un grand scandale, et les mémoires contemporains, qui ont tous rapporté ce fait, en parlent avec plus d'indignation contre l'orgueil du comte que de pitié

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pour son amour. Cependant le roi ne lui retira pas encore publiquement ses bonnes grâces. Mais son favori, le duc d'Olivarès, ennemi secret de la reine et de Villa-Mediana, lui exagéra si fort la témérité d'un sujet qui osait jusqu'en sa présence déclarer des sentiments offensants pour l'honneur royal, qu'il persuada Philippe de s'en venger. On en attendait une occasion qui ne fît point d'éclat, quand l'aveugle passion du comte précipita l'affreux dénouement du drame.

Un soir, il rentra chez lui plus triste et plus accablé que de coutume. Il n'avait pu parler à la reine au cercle du Buen-Retiro.

«Je ne puis plus vivre ainsi, s'écria-t-il en brisant avec colère les plumes de son sombrero. Cette torture est insupportable; il faut qu'elle cesse ou que je meure. Que la reine était belle ce soir ! et je n'ai pu lui adresser une parole. Il m'a fallu étouffer vingt fois sur mes lèvres le cri de mon cœur, partager avec cent autres la faveur de

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son sourire. Oh ! Elisabeth ! Elisabeth ! •> Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, le front appuyé sur ses mains, resta absorbé dans une contemplation mystérieuse. Tout à coup une voix stridente le tira de cette extase en lui disant :

« "Vous souffrez, senor?

— Ce sont ses propres paroles, s'écria le comte en tressaillant et en jetant autour de lui un coup d'oeil hagard. Qui a dit cela? où est-elle ! où est-elle ! »

Mais il ne vit que le nain, humblement accroupi à ses pieds, et détachant doucement ses bottines.

« C'est toi qui as parlé, n'est-ce pas? demanda Villa-Mediana.

— Oui, maître, » répondit le serviteur.

« Ah! quel souvenir cette parole a réveillé dans mon cœur. Elle aussi m'a dit un jour avec sa voix douce : « "Vous souffrez, seiior? » Depuis ce jour, en effet, je n'ai cessé de souffrir et bien cruellement. Cet

amour est un rêve plein de larmes et d'angoisses. Et ce sera toujours un rêve,ajoutat-il d'une voix sourde. Pourtant si j'avais un ami dévoué, j'aurais pu tenter une entreprise bien folle et bien terrible, mais qui m'eût rapproché d'elle, mais qui l'eût presque jetée dans mes bras... Hélas ! à qui pourrais-je ainsi confier tout le sort de ma vie?

— Ai-je jamais trahi le secret de vos nuits de délire? interrompit froidement le nain.

— Toi! dit vivement le comte, tu pourrais... Mais non. Tu ne serais pas assez sûr de ton courage, tu ne serais pas assez dévoué à ton maître pour t'avouer coupable de son crime, pour mourir à sa place s'il le fallait.

— Ne doutez pas de moi, répondit le nain; mon corps et mon âme sont à vous. Faut-il tuer un homme ? Fût-ce le roi, je le tuerai, senor. La force ne manquera pas à mon bras, le sang-froid à mon cœur.

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— Pourquoi m'aimes-tu ? répliqua brusquement le comte avec une involontaire expression de doute et de méfiance.

— Parce que vous me traitez avec douceur et bonté, tandis que les derniers de vos serviteurs me haïssent et m'humilient, dit le nain. Je ne sais pas lécher la main qui me frappe, moi. Je ne suis qu'un pauvre idiot, comme ils disent, et ma vie n'intéresse personne. C'est donc à l'idiot à vous sauver, quand les gens sensés vous abandonnent. C'est un rôle qu'on ne me disputera pas. »

L'accent d'ironie triste et amère avec lequel le nain prononça ces mots surprit Villa- Mediana.

« Tu as un noble cœur ! murmura-t-il.

— N'est-ce pas, serior, reprit le misérable avec un rire insolent et étrange. Je commettrai le crime, je subirai le châtiment pour vous acheter le bonheur que vous rêvez. Oui, j'ai un noble cœur.' »

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Et ses yeux étincelants d'une joie sauvage s'attachèrent sur le visage décoloré deVilla- Mediana avec une insupportable fixité. Ils rayonnaient d'une lueur jaune et magnétique que rendaient plus horrible des paupières rouges, flétries et dépouillées de cils. Le comte crut avoir déjà rencontré ce regard fauve fixé sur lui et détourna la tète par un mouvement de terreur puérile, en se disant :

« Serait-ce vraiment le mauvais œil ) »

Mais l'esprit fort de la cour d'Espagne repoussa bientôt cet éclair de crédulité, sourit, et se penchant à l'oreille du nain lui communiqua son dessein à voix basse.

« J'obéirai, seiior, » répondit le confident.

Mais quand Villa-Mediana fut endormi, le nain murmura :

« Toucher à la reine, c'est mériter la hache, noble comte. Vous allez entrer dans

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Gicins^iiro-oh.

une route où le moindre grain de sable peut vous faire tomber foudroyé. Je serai le grain de sable, mon maitre ! >■

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