‹ Les caravanes de ScaramoucheChapitre 7 sur 10 · LA PEREGRINA · texte numérisé non relu

LA PEREGRINA

UELQUES jours après cet entretien, le comte obtint de Philippe IV une preuve de la plus haute faveur.

Comme il appliquait toutes les ressources de son esprit à divertir la reine, il venait de composer une comédie que tout le monde trouva parfaite. La reine surtout y remarqua des traits si délicats et si touchants qu'elle voulutlajouer elle-même le jour où on célébrait la fête du roi. Le sujet

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de la pièce était tiré des premières fables dont le voile allégorique enveloppeleberceau du peuple espagnol. C'étaitl'histoire de cette princesse Mira, dont la beauté fut si merveilleuse que de son nom est venu le mot castillan mira, qui signifie regarde. En effet, « aussitôt qu'on la voyait, dit le texte naïf de la chronique, on ne pouvait s'empêcher de crier tout de suite avec transport : mira ! mira! puis d'en devenir éperdument amoureux; mais sa fierté et son indifférence farouche faisaient mourir tous ses amants. Le basilic n'avait jamais tué tant de monde que la belle et trop dangereuse Mira. Elle dépeupla ainsi le royaume de son père et toutes les contrées d'alentour, faisant trois ou quatre douzaines d'homicides par journée, jusqu'au moment où elle trouva le maître de son cœur dans le jeune et beau comte Nies. »

Comme vous le pensez, ce fut la reine qui se chargea du rôle de Mira, dans lequel

Gian^urzolo.

Villa-Mediana n'avait pas épargné les tendres allusions. Enivré de ce premier succès il déploya dans les préparatifs de la fête une magnificence inouïe ; une soirée allait dévorer sa fortune. Les habits des acteurs et les machines qu'il fit construire lui coûtèrent seuls plus de trente mille écus. Il fit peindre sous ses yeux une nuée de carton dans laquelle la reine devait être cachée, tandis que derrière elle voltigerait le nain qui jouait le rôle de bouffon calabrais, variété du Matamore, que le peuple nomme encore vulgairement Giangiirg-olo : c'était ce page grotesque qui devait faire tomber une grêle de sarcasmes sur les amants dédaignés de la belle Mira. Le comte, par un raffinement de précaution, fit plaquer sur la toile peinte et vernissée de la nuée un enduit d'amiante, pour la mettre à l'abri de la combustion.

Un incident de triste augure eut lieu au commencement de cette soirée, où chacun se promettait tant de plaisir. La reine se

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faisait habiller dans sa loge par les dames du palais, et la camarera-mayor venait de lui ceindre le front du diadème fabuleux de Mira; elle se regarda alors dans un grand miroir en appuyant sa main dessus ; mais quoiqu'elle ne l'eût touché que fort légèrement, la glace se fendit depuis le haut jusqu'en bas. La reine ne parut pas s'en émouvoir et feignit de rire de la profonde consternation de toutes ses dames, leur disant qu'il y avait de la faiblesse à s'effrayer de choses qui pouvaient avoir des causes naturelles. Pourtant son cœur avait tressailli comme d'un pressentiment mélancolique , et son front garda, pendant les premières scènes, une ombre de tristesse inquiète.

La noble assemblée qui formait le public écouta avec froideur le prologue de la pièce; mais bientôt un intérêt irrésistible attacha tous les esprits à l'action. Le comte avait paru sur les planches en pauvre chevalier de fortune, ruiné par les frais de la croisade.

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Son épée et son courage étaient toute sa richesse. Pour mieux marquer la distance qui le séparait de celle qu'il aimait, il arrivait couvert d'un manteau râpé au milieu des riches prétendants qui se disputaient le cœur de la princesse. L'éclat de mille diamants rendaient Mira plus belle que jamais; mais une fois que le pauvre chevalier eut parlé, il parut aussi plus beau que tous ses orgueilleux rivaux. D'abord, il joua avec le calme d'un grand seigneur qui craint de se compromettre par le ridicule de l'enthousiasme dramatique. Mais quand la reine fut seule en scène avec lui, quand Mira ne fut plus sous son regard troublé que l'ange de ses rêves, celle qu'il nommait toutijas Elisabeth, il ne vit plus qu'elle, et oubliant la foule envieuse qui l'écoutait, ne joua plus que pour elle seule.

Ce n'était plus un acteur qui débitait un rôle appris, c'était un homme qui laissait déborder la passion de son cœur dans toute sa

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vérité. Enfin il chanta le grand air du premier acte, dont le refrain peut se traduire par ces paroles touchantes : Pourquoi m'astu dédaigné, Mira? As-tu pensé que ton dédain mettrait mon amour au cercueil? As-tu pensé qu'un seul cœur au monde t'aimerait jamais comme le mien? — Le comte chanta ces vers d'une voix si tremblante et si pleine de désespoir que la reine, émue, au lieu de le repousser en riant, suivant son rôle de coquette, quand il feignait de vouloir saisir sa main, la lui abandonna toute frémissante. Villa-Mediana fut encore assez maître de lui pour ne pas toucher la main royale. Il recula, et, jetant un coup d'œil dans la salle, rencontra le regard sévère et menaçant de Philippe, qui avait pâli au geste imprudent et révélateur de la reine.

Le second acte s'ouvrit par l'apparition de la nuée, qu'une salve d'applaudissements accueillit. En ce moment le comte était non-

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chalamment adossé à un arbre Jcs coulisses : un vague sourire errait sur ses lèvres, mais le pli de son front et la contraction nerveuse de ses sourcils trahissaient une horrible et secrète préoccupation. La nuée descendait du cintre portée sur une pluie de fusées et d'éclairs, et les spectateurs n'apercevaient encore que la tète grotesque et grimaçante du nain, qui jouait la peur, tandis que sans être vu il écaillait du bout de ses ongles recourbés l'enduit d'amiante qui préservait la toile peinte. Tout à coup le comte regarda autour de lui, et se voyant seul, frappa doucement ses deux mains l'une contre l'autre. A ce signal, le nain laissa pencher sur la toile un des hachas ou grosses torches de cire blanche qu'il tenait au poiiig : quelques étincelles flambent et pétillent aussitôt aux endroits que les ongles du Giangurgolo ont dépouillés d'amiante. Puis l'étincelle devient un jet de flamme qui serpente le long des cordelettes et des fils d'acier auxquels est

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suspendue la nuée, gagne les frises et les teint d'une couleur rougeàtre.

Les spectateurs croient encore à l'illusion d'un feu artificiel et admirent. Mais leur erreur n'est pas de longue durée. Le ciel, les arbres, les palais, tout s'allume au brasier dévorant : les planches semblent onduler sous des vagues de flammes; la scène n'est plus qu'un cadre de feu. Alors on entend un grand cri sortir de la nuée; puis la reine se lève, tremblante, éperdue, sous sa blanche robe et sa couronne, et tend les bras en avant comme pour demander aide et secours. Une horrible clameur d'angoisse lui répond; mais qui oserait tenter de la sauver? Déjà elle est enveloppée d'un voile de flammes ; une pluie de gouttes rouges rebondit en cascades dans la salle, et l'incendie colle aux murs ses langues dévorantes. L'effroi chasse tous les spectateurs.

Alors Villa-Mediana s'élance vers la nuée et saisit comme une proie dans ses bras la

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reine pâle, terrifiée, muette, à qui le Giangurgolo a dit en ricanant : « Ne craignez rien ! ne craignez rien 1

— « Ici personne ne viendra me Tenlever! s'écrie le comte avec une joie farouche. Ici je suis le roi ! Sur ces planches qui brûlent, sous ce ciel de feu, entre ces murs de feu, nous pouvons mourir ensemble sans qu'on nous sépare ! mais je n'ai pas tant osé pour qu'elle meure! »

Il traversa rapidement la scène, emportant son précieux fardeau entre deux lignes de flammes avec ce courage égoïste et aveugle que donne une pensée fixe du cœur, et il arriva devant une porte secrètement enchâssée dans la muraille et qui s'ouvrit sur un escalier dérobé. Il allait la fermer, quand il entendit un rire aigre et strident qui semblait s'élever de la nuée ardente et qui le fit tressaillir.

D'un bond le nain fut près du comte et lui cria :

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« Vous m'oubliez, maître 1 »

En ce moment la reine ouvrait les yeux ; mais à l'horrible aspect du Giangurgolo, dont la barbe, les cheveux, les habits étaient à moitié brûlés, elle les referma et jeta un nouveau cri, comme effrayée par une monstrueuse vision. Le nain se mit à secouer les grelots sonores de son bonnet avec un rire niais. Villa-Mediana, emporté par sa violence naturelle, le repoussa et lui dit :

<c Va-t"en ! ne vois-tu pas que tu ferais mourir la reine de peur? »

Le Giangurgolo leur jeta à tous deux un regard venimeux et grommela entre ses dents :

« C'est cela! l'orange sucée, au feu l'écorce! Mais rira bien qui rira le dernier.

— Que dis-tu? demanda le comte avec colère.

— Je dis que c'est pour vous, maître, que j'ai failli me faire brûler tout vivant, et que

G'uTni;iir^^clo. iqj

je suis devenu horrible à faire mourir de peur une reine ! »

Et sur un signe impérieux du comte, il se mit à descendre l'escalier devant lui en murmurant : « Le grain de sable que vous foulez au pied vous fera rouler sur les marches sanglantes de l'échafaud, noble Villa-Mediana! Vous avez aimé un beau rêve et le réveil sera terrible. »

Quand il fut au bas de l'escalier, dont les cent marches descendaient dans un des caveaux où dormaient les aïeux du comte, sous la chapelle du palais, il se retourna, tenant toujours sa torche à la main, et un rayon de joie méchante éclaira son visage. Voici ce qu'il avait vu.

Le comte avait d'abord suivi le nain d'un pas rapide, malgré son fardeau; mais un des chapins de la reine s'était tout à coup détaché. Ces chapins étaient de petites sandales de brocart et de velours garni de plaques d'or, à hauts talons, que portaient alors

toutes les grandes dames. Le chapin tombé, un bas de soie de mailles larges recouvrait seul ainsi qu'un réseau le pied admirablement cambré de la reine, mignon et petit comme celui d'un enfant : l'azur des veines était transparent sous une peau blanche et rose. C'était la seconde fois que le comte éprouvait un désir effréné de toucher ce pied royal ; il ne résista pas et l'entoura de sa main. Peut-être ignorez-vous, senor, l'extrême importance de cette particularité, que votre peu d'habitude de nos mœurs peut vous faire croire insignifiante. Sachez donc que la dernière faveur par laquelle une dame espagnole puisse confirmer à son amant l'excès de sa tendresse, c'est de lui montrer son pied 1 Le pied est la partie du corps que nos femmes cachent le plus scrupuleusement et elles ne portent pas leurs robes à fleur de terre pour un autre motif. Aussi faut-il avouer que leurs pieds sont généralement dignes de ce culte : rien de si joli à voir que

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leurs souliers de poupées, justes comme un gant; quand elles marchent il semble qu'elles volent ou qu'elles glissent.

Vous comprenez, d'après cela, quelle fut l'audace de Villa-Mediana. Il n'osa néanmoins imprimer un baiser sur ce pied de fée qui frémit au contact de sa main. La reine s'éveilla presque aussitôt comme d'un songe et rougit en se voyant seule avec le comte sur ces marches de pierre. Elle le repoussa doucement et murmura ces mots :

«Seuls! que signifie cela? Que s'est-il donc passé? Où sommes-nous, senor comte? répondez! répondez! Oh! j'ai fait un horrible rêve !

— Vous avez eu peur de mourir, madame, répondit Villa-Mediana avec un accent de reproche, et pourtant vous me saviez près de vous.

— Je ne crains pas la mort, dit naïvement la reine, mais j'ai eu peur de ces horribles flammes. Je ne suis qu'une femme et j'ai

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bien le courage de souffrir, mais je n'ai pas la force de regarder le danger en face sans pâlir.

— Je dois donc vous demander mon pardon pour vous avoir causé cette angoisse, reprit le comte en s'agenouillant devant elle, car c'est moi qui ai fait secouer une torche embrasée sur la toile de la nuée.

— Pourquoi cela? s'écria la reine avec l'expression d'une surprise profonde.

— Pourquoi!... Vous n'avez donc rien su deviner, madame? — Pourquoi, me demandez-vous! Pour égaliser un instant nos deux destinées, pour que nous ne fussions un instant, moi qu'un homme amoureux et brave, vous qu'une femme belle et aimée, libre de son cœur comme les autres.

— Vous vous êtes perdu, dit la reine épouvantée, on vous aura vu.

— Ah! merci pour cette parole, dit le comte. Vous vous oubliez pour penser à moi. Mais non, ajouta-t-il en voyant la figure

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de la reine se glacer d'une dignité sévère, vous me reprochez par là d'avoir causé votre perte. Rassurez-vous, madame, les courtisans savent respecter l'étiquette et n'oseraient toucher à la reins au milieu des flammes. Le roi seul avait le droit de vous sauver. Je lui ai donné le temps. Il n'est pas venu.

— Vous deviez me laisser mourir, comte.

— Mais je vous aime, madame! » répliqua hardinient Villa-Mediana.

La reine pâlit; mais après un instant de silence, elle posa sa main sur son cœur pour en comprimer les battements et dit d'une voix lente :

« Cet aveu est un crime, sefior, et vous ne pouvez le racheter qu'en quittant l'Espagne. Si vous m'aimez réellement, vous comprendrez que nous devons nous dire ici un éternel adieu. 'Votre dévouement restera gravé dans mon cœur. Un souvenir! telle est l'unique récompense que puisse vous octroyer la

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femme qui est condamnée à étouffer son cœur sous le cilice royal.

— Quitter l'Espagne ! ai-je bien entendu cet arrêt sortir de vos lèvres? s"écria-t-il. Ainsi vous renversez d'une parole tous les rêves de mon âme. Loin de vous, que sera la vie pour moi.^ Une nuit funeste. Ma récompense eût été dans ,un sourire ; moins que cela, dans un geste; moins que cela, dans un regard que vous auriez laissé tomber sur moi par hasard et qui m'eût dit : Je vous aime! Non, vous ne serez pas si impitoyable. Qu'est-ce que cela vous ferait de savoir que dans la foule, au milieu le plus obscur de cette poussière humaine qui vous entoure, se cache un bras dévoué, un cœur qui vous aime, une pensée qui ne se détache jamais de vous, compagne inconnue de vos joies et de vos douleurs!

— Non, vous ne pouvez rester à la cour, dit la reine. "Vous seriez pour moi le remords vivant.

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— Ah! vous me trompez, reprit Viila- Mediana, que son caractère emporté exalta alors Jusqu'à la fureur ; vous me méprisez. L'orgueil de votre rang a dicté ces dures paroles. Vous me chassez; mais pourquoi donc ètes-vous belle pour tous, si un seul homme a le droit de vous aimer ! Je resterai, madame. »

La violence du comte rendit à la pauvre femme tout son sang-froid.

« Faites-moi place, seiïor, dit-elle; j'eusse été surprise que le roi des bravaches n'eût pas bientôt remplacé la bouche d'or. »

Cette allusion aux deux surnoms que les ennemis de Villa-Mediana lui donnaient Fhumilia si profondément qu'elle dompta sa colère soudaine.

(c Vous me jugez trop sévèrement, madame, répondit-il; je n'ai que trop mérité vos reproches; mais, avant vous, déjà une voix puissante s'était élevée dans mon âme pour me les adresser. Du premier jour où je

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vous vis, c'est-à-dire de l'instant où je commençai à vous aimer, ma conscience me cria que je n'étais pas digne d'un de vos regards. Alors mon cœur se purifia par le repentir, comme si le doigt de Dieu l'eût touché, et je compris que j'aimais pour la première fois.

— Silence! silence! interrompit la reine. Par pitié, ne parlez pas ainsi.

— Alors, continua Villa-Mediana d'une voix tendre et triste, je devins rêveur comme un bachelier de seize ans. Si toujours, au milieu des folles joies de mes anciens compagnons, ils s'étonnent de me voir à l'écart le front penché, c'est que je pense à vous. Le bravache est mort en moi, madame. Mais je serais le plus lâche des hommes, que mon amour me rendrait le plus téméraire de tous, quand il s'agirait de vous défendre.

— Non, vous ne pouvez rester, répéta la reine, et sa voix trembla en ajoutant : car la

Gicinriirgolo. 20 î

seule vérité, c'est que je vous aime et que je vous demande grâce.

— Elisabeth ! s'écria le jeune homme en se rapprochant d'elle.

— Taisez-vous! par pitié taisez-voub, senor, dit-elle. J'ai entendu comme un bruit lointain de voix confuses. On me cherche. On va venir. »

En ce moment, en effet, une sourde rumeur semblait s'élever du fond de l'allée des tombes, où se trouvait alors le Giangurgolo . La reine remonta deux marches en disant très vite et d'une voix étouffée :

« Grâce! grâce! comte de Villa-Mediana.

Je vous pardonne, mais fuyez. Vous ne voulez pas ma mort, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en saisissant ses mains. Vous ne voulez pas que votre amour soit pour moi le déshonneur et que je vous méprise. > N'est-on pas déjà entré dans ce caveau .> Ah! j'ai peur pour vous, je meurs pour vous, Miguel !

— Me croyez-vous lâche, madame!

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— Eh bien, j'ai peur pour moi. Je tremble pour moi. Je ne suis pas brave comme vous. Les femmes n'ont point de courage, allez. Et si l'on nous surprenait, grand Dieu! ce public déshonneur qui me frapperait, moi innocente! tous ces yeux méchants qui s'attacheraient inflexibles sur moi ! — Oh ! plutôt m"ensevelir vivante dans les flammes ! au moins la reine sera morte sans flétrissure et sans honte.

— Rassurez-vous, madame, dit alors Villa- Mediana, sans l'arrêter. Je vais partir. Ce caveau a deux issues, l'une dont le Giangurgolo vous ouvrira la porte de fer, scellée dans le granit ; l'autre qui protégera ma fuite. Mais avant, il faut que vous me donniez un gage que je puisse garder comme le souvenir de cette soirée. En le voyant, je serai sûr au moins de n'avoir pas fait un rêve.

— Que puis-je vous donner? je n"ai rien. ., murmura Elisabeth.

Gians-iirs:olo.

— Pas même une fleur flétrie comme mon amour, madame .-

— Rien, pas même une fleur comme celle que la dernière fille du peuple mêle à ses cheveux. Dans ce palais, hôtellerie des reines, rien n'est à moi... rien, que cette croix d "or qui a appartenu à ma mère, et je ne puis vous donner à vous ce talisman, Miguel ! »

En ce moment le nain poussa un cri lugubre, et on entendit des coups violents battre la porte de fer du caveau. Sans doute, le roi dirigeait activement les recherches et on espérait que la reine se serait réfugiée dans ce cimetière féodal.

« Encore une minute, et il ne sera plus temps de fuir, senor !

— J'attends votre gage, madame. »

Brisée, anéantie, la reine semblait n'avoir plus une idée nette et distincte dans son cerveau et être étourdie par le vertige de la

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peur. Ses mains se joignirent convulsivement. Tout à coup son regard effaré tomba sur ses mains blanches et fines ; un rayon d'espoir éclaira son visage.

A sa main droite brillait une énorme perle de la plus belle eau, aussi grosse qu'une poire et nommée la Percgriiu. Elle essaya de la faire glisser de son doigt. Mais il lui fallut l'arracher avec un violent effort.

<( Vous attendez votre gage. Le voici, sonor, dit-elle en tendant le joyau à Villa- Medianaaveo dignité. Et maintenant partez!

— Ce gage est trop précieux, madame ; c'est une fortune, et je préférerais une feuille qui eût touché vos lèvres.

— La porte va céder 1 répondit la reine en écoutant un nouveau cri du nain.

— Mon Dieu ! madame, s'écria le comte ; cette perle est tachée de sang.

— C'est le mien, Miguel, qui a coulé quand j'ai arraché ce gage de mon doigt.

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Mais ne craignez rien, cette tache s'effacera.

— Madame, dit le comte, je suis bien coupable, et Dieu m'est témoin que ce sang sera lavé de mes larmes; mais comment pourrais-je mériter mon pardon ?

— Vous pouvez me sauver, » dit-elle.

Ils descendirent les dernières marches.

Elisabeth suivit le Giangurgolo, qui s'empressa d'ouvrir la porte de fer, et Philippe IV mit le pied sur le seuil, tandis que ceux qui l'accompagnaient s'inclinaient devant la reine.

« Sauvée! dit-il froidement. Dieu a entendu nos prières et a eu pitié du sang royal. Est-ce toi, continua-t-il en s'adressant au nain, qui as sauvé la reine ?

— Je tiens trop à garder mon cou sur mes épaules pour m'ètre permis un tel dévouement, répliqua le GiaAz^ar^o/o. Il n'y a qu'un amoureux...

G/j/u^n/xo/o.

— Que veux-tu dire? demanda Philippe à voix basse.

— Votre Majesté le saura quand je pourrai lui parler sans témoin, répondit tout bas le nain.

— Assurez-vous de cet homme, ordonna le roi. Et, se tournant vers la reine : Nous ordonnerons un Te Deum pour rendre grâce à celui qui voit tout de votre salut miraculeux. »

A l'autre porte, le comte trouva, en dehors, un homme enveloppé d'un caban brun et qui semblait attendre quelqu'un. Cela le surprit: néanmoins il allait s'éloigner quand cet homme lui dit familièrement :

« Votre hôtel est brûlé, seiior. Vous perdez là cent mille écus !

— J'ai déjà entendu cette voix, se dit Villa-Mediana.

— Mais, continua avec un rire amer l'in-

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connu, il y a des rendez-vous qui ne peuvent se payer trop cher. »

Un frisson secoua tous les membres du comte : il tira son stylet, et, saisi d'une fureur aveugle, se jeta sur cet homme, qui, se redressant, étreignit de ses mains calleuses les bras du gentilhomme.

« Toujours bravache et meurtrier de nuit, noble comte ! s'écria-t-il. Avant de me frapper, demande-moi au moins qui je suis!

— Que m'importe ton nom, dit Villa- Mediana, effrayé pour la première fois de sa vie. Tu sais mon secret et tu dois mourir. Je ne te connais pas.

— Regarde au moins mon visage, » répliqua l'homme.

Il écarta son caban et sa cape. Le comte recula et le stylet lui tombadesmains, c'était Melchior Gomez, l'aguador du faubourg de Murcie.

« Méconnais-tu encore ton sauveur? dit Melchior. Ton Giangurgolo est le frère de

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José, que tu as tué. Pour moi, je suis au service du comte-duc d'Olivarès et de plus familier de l'Inquisition. Au nom du roi et du saint-office, don Miguel de Villa-Mediana, je vous arrête. »

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