LE GALANT JARDINIER
Lorsque dans voire jardin, Mignonne, j'entrai soudain, Vous avez fui comme un daim.
Vous avez caché vos craintes Dans des coins en labyrinthes; Mais j'ai suivi vos empreintes.
J'ai su voir, même embrouillés Parmi les gazons mouillés, Les baisers de vos souliers.
Et, bon chien chassant de race, Mon flair que rien n'embarrasse A retrouvé votre trace.
Enfin mes yeux obstinés
Dans l'ombre où vous vous tenez
Voient le bout de votre nez.
♦ Rendez-vous! Ou je saccage Tous les arbres du bocage Pour mettre l'oisellé en cage. »
Alors, d'un rire moqueur Vous avez ri de bon cœur A la barbe du vainqueur.
* Riez ! mais il faut promettre Que j'aurai le droit de m'être Introduit là comme un maître,
Et que dans ce beau verger, Ainsi qu'un galant berger, Vous même allez m'héberger. »
Alors, tel qu'un vin qui mousse,
Inondant votre frimousse
Vos pleurs ont mouillé la mousse.
« Pleurez! Tout est superflu.
Je suis le maître absolu.
J'aurai ce que j'ai voulu. »
Alors, craignant ma colère, Voyant qu'il fallait me plaire, Vous avez chanté lanlaire,
Tra la la, turlulutu,
Au nez de votre vertu,
Et m'avez dit : « Que veux-tu? »
J'ai mis ma main dans la vôtre,
Et, faisant le bon apôlre,
J'ai dit: « Une chose ou l'autre. »
J'ai dit : « Bah ! comme des fous Allons tout droit devant nous. Pour voir si vos fruits sont doux.
Je voudrais goûter, les unes Après les autres, vos prunes, Qu'elles soient blondes ou brunes.
Et si vous ne m'empêchez.
En dépouillant vos pêchers Je ferai des gros péchés.
Même, si mon espoir ose, Je pourrai cueillir la rose Que votre main blanche arrose. »
Alors tu cédas. Alors
Tu m'abandonnas ton corps,
Ton jardin plein de trésors.
Ces fruits dont l'odeur allèche, Ces beaux fruits que l'été lèche Et mûrit à coups de flèche,
Ces fruits fermes, savoureux, Que mes désirs amoureux Savaient être faits pour eux.
Ces fruits d'or et d'émeraude Sur lesquels l'abeille rôde Et prend du miel en maraude,
Je pus selon mon plaisir Les toucher et les choisir Et m'en repaître à loisir.
Maintenant, sans qu'on m'évince, Au jardin je suis un prince Absolu dans sa province.
J'ai droit de vie et de mort Sur les fruits que sans remord Ma main palpe et ma dent mord.
« Peuh! dit m'amour, qui badine, Es-tu bien heureux? — Pardine!
Je jardine, je jardine. »
La salive de tes baisers sent la dragée
Avec je ne sais quoi d'une épice enragée,
Et la double saveur se confond tellement
Que j'y mange à la fois du sucre et du piment.
C'est dans le même instant l'eau courante et la braise;
C'est plus chaud qu'un alcool et plus frais qu'une fraise;
Et ton souffle s'y mêle et me monte au cerveau
Comme le vent du soir grisé de foin nouveau.
Comment, mijnoine, j'ai fait souffrir votre or-gueil '?
Et vous voilà, comme un enfant, la larme à l'œil!
Voulez-vous bien finir ! Vous aurez le nez rouge.
Mais vous continuez. Votre lippe qui bouge
Mêle un peu de grimace à vos airs de grandeur.
0 la petite laide! ô le vilain boudeur !
Bah ! vous avez beau faire; et malgré cette moue,
Malgré le flot salé qui brûle votre joue,
Les sourcils contractés qu'une ride rejoint,
Vous êtes belle encore et ne m'effrayez point.
Vermeille, votre peau de larmes arrosée Est la rose au matin laissant choir sa rosée; Vos narines, où la fureur creuse un sillon, Palpitent comme des ailes de papillon ; Votre bouche pourprée, où la lèvre se fronce, Semble un meuron bien mûr ensanglantant la ronce; A'otre menton crispé, que vous croyez fort laid, Me fait songer aux plis délicats d'un œillet; Vos yeux sont comme un ciel d'été lavé de pluie, Plein de nuages bleus que le soleil essuie ; Votre nez n'est pas rouge, il est un rubis clair; Et le pleur qui scintille à son bout rose, a l'air D'un diamant qui va rouler comme un grain d'orge Pour les deux ramiers blancs nichés dans votre gorge.
Quand je vous ai mise en colère, Votre front vermeil
Semble un bloc de glace polaire Qui flambe au soleil.
Votre nez mignon bat des ailes
Comme un roitelet Qui fait la chasse aux demoiselles
Dansant un ballet.
Vous froncez vos lèvres en moue;
Tel, au mois de mai, Le bouton de fleur que secoue
Un frelon pâmé.
Les filets de vos veines bleues Font sur votre chair
Des glycines tordant leurs queues Sur un marbre clair.
Et vos yeux, que des lueurs vagues
Viennent sillonner, Verts, miroitent comme les vagues
Quand il va tonner.