LE BATEAU NOIR
Je veux prendre un bateau sans boussole, Sans rames, sans agrès et sans voiles, Pour aller, sous un ciel sans étoiles.
Chevaucher au hasard la mer folle.
0 vapeur, bous et hurle avec rage !
Tourne, tourne, âpre vis de l'hélice!
Sifflet, crie avec joie et délice, Comme un pétrel repu dans l'orage !
Au branle étourdissant des marées, Mouillé parles embruns et la pluie.
Les yeux pleurant de sel et de suie.
Dans les glaces du Nord démarrées,
Dans les puits des malstroms qui tournoient, Dans les rocs des écueils aux dents noires, Près des requins ouvrant leurs mâchoires, Tombeaux vivants des morts qui se noient.
Grevant de faim, de soif et de fièvres, .J'irai je ne sais où, seul, farouche.
Et peut-être qu'alors sur ma bouche Je n'aurai plus le goût de tes lèvres.
Le ciel est transi.
Sur la terre nue La neige est venue.
Sur mon cœur aussi.
Dans l'air obscurci Les feuilles dernières Roulent aux ornières.
Mon bonheur aussi.
Il fait froid ici.
Les cailles, les grives.
Ont quitté nos rives.
Ma maîtresse aussi.