LES IMPRÉCATIONS D'UNE FIGURE SCULPTÉE
PUISSE le Dieu vivant dessécher la paupière  qui m'a mise là vivante sous la pierre, Et, comme un enfant porte un manteau de velours, M'a forcée à porter ces édifices lourds, Ces vieux murs en haillons, ces maisons condamnées. Dont le gouffre est si plein de choses et d'années Que je me sentirais moins de crispations A tenir sur mon dos les Tyrs et les Sions Que laissa choir le monde aux deux bras atlastiques. Ou bien à soulever les vagues élastiques Qui dorment à demi dans les noirs Océans Comme dans son désert le troupeau des géants ! Si bien que mieux vaudrait sous la blonde phalange Tomber, comme Jacob dans sa lutte avec T-ange, Ou soutenir du front avec les yeux ouverts Goethe, dont lia pensée était un univers l
Oh ! si le feu divin qui brûla les Sodomes Fait palpiter un jour ces pierres et ces dômes. Ces clochetons à dents, ces larges escaliers Que dans l'ombre une main gigantesque a liés. Ces monolithes noirs qui n'ont fait qu'une rampe. Ces monstres vomissants dont la cohorte rampe De la fondation jusqu'à l'entablement.
Ces granits attachés impérissablement ; Si ce monde sur eux se déchire et s'écroule Sous le souffle embrasé de ce simoun que roule
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L'ouragan furieux des révolutions
Sur les peuples trop pleins de leurs pollutions ;
Si, dégageant alors son bras et sa mamelle
Du mur superbe à qui le noir destin la mêle ,
La statue à son tour peut jeter sur leur dos
Une expiation et choisir les fardeaux,
Je mettrai ce jour-là sur l'épaule des hommes,
Au lieu des monuments, tombeaux eous qui nous sommes.
Au lieu des clochetons et des granits quittés,
I^ poids intérieur de leurs iniquités !
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NATURE, où sont tes dieux? prophétique aïeule^ O chair mystérieuse où tout est contenu , Qui pendant si longtemps as vécu de toi seule Et qui semblés mourir, parle, qu'est devenu Cet âge de vertu que chaque jour efface , Où le sourire humain rayonnait sur ta face ?
Où s'est enfuit le chœur de tes Olympiens?
O Nature à présent désespérée et vide, Jadis l'affreux désert des Ethyopiens Sous le midi sauvage ou sous la nuit livide
Fut moins appesanti, moins formidable, et moins Fait pour ce désespoir qui n'a pas de témoins, Que tu ne m'apparais à présent tout entière , Depuis que tu n'as plus ce chœur mélodieux De tes fils immortels, orgueil de la Matière. Aïeule au flanc meurtri, Nature, où sont tes dieux ?
Jadis, avant hélas ! que l'Ignorance impie T'eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie, Nature, comme nous tu vivais, tu vivais !
Avec leurs rocs géants, leurs granits et lenrs marbres, Les monts furent alors les immenses chevets Où tu dormais la nuit dans ta ceinture d'arbres. Les constellations étaient des yeux vivants, Une haleine passait dans le souffle des vents ; Leur aile frissonnante aux sauvages allures Qui brise dans les bois les grands feuillages roux, En pliant les rameaux courbait des chevelures. Et dans la mer, cos flots palpitants de courroux Ainsi que des lions, qui sous Tardente lame Bondissent dans l'azur, étaient des seins de femme.
Mais quedis-je, ô dieux forts, dieux éclatants, dieux beaux, Triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes. Porteurs d'arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux, De lyres, de tambours, d'armes étincelantes.
Voyageurs accourus du ciel et de l'enfer.
Qui parmi les buissons deSicile et de Corse Avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer Parliez dans le nuage et viviez dans l'écorce. Dieux exterminateurs des serpents et des loups. Non, vous n'êtes pas morts ! En vain l'homme jaloux Dit que TErèbe a clos vos radieuses bouches : Moi qui vous aime encor, je sais que votre voix
Parle, et loin du vulgaire hébété, je vous vois !
Je vous vois, ô Bacchus, Diane aux yeux farouches,
Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant
Ecrasera toujours leur espoir chimérique,
Muse ! qui naguère et tout petit enfant
M'as choisi pour les vers et pour le chant lyrique !
Nourrice de guerriers, louangeuse Erato !
Tu fus le chaste amour de mes jeunes années.
Sur la cime des monts, mes nuits passionnées Voyaient fuir au lointain Tombre de ton manteau. J'aimais le son plaintif de ta lyre sonore Et ton front inspiré, miroir qui se colore A tout rayonnement de la terre et du ciel !
Hélas ! jamais mon front n'a dormi sur ta couche, Ma lèvre n'a jamais aspiré sur ta bouche Un céleste repas d'ambroisie et de miel.
Moi, je t'aimais du cœur! non pas comme la foule Qui cherche dans tes yeux sa Vénus Astarté Et sur tes pas géants se coudoie et s'écoule : Je t'aimais pour ta force et ta virginité.
Lorsque tu t'égarais seule sur les rivages.
Je m'enivrais dans Tonfibre à tes larges accents. Oh ! combien j'admirai tes rudesses sauvages Et ton morne r^ard jeté sur les passants !
Comme au tressaillement des cordes infinies Je mé noyai le cœur de ces flots d'harmonies l>ont les notes roulaient dans les nappes de l'air 1 Et puis tes grands yeux noirs s'élançaient en éclair ,
Ton sourire était d'or 1 par-dessus ton é|>auie
Ta chevelure allait en longs rameaux de saule
Caresser mollement la pourpre à tes talons.
Oh ! qu'ils te voilaient bien , tes souples cheveux blonds !
C'est que , vieille déjà, tu semblais encor belle ; Tu n'étais pas flétrie, et, comme une Cybèle , Tu pouvais rafraîchir le monde de ton lait!
Quand l'ongle de la Faim déchirait tes entrailles, Tu n'allais pas t'asseoir dans de riches murailles Et chanter au dessert les débauches du laid ; Tu mendiais sans honte, en reine, en mendiante, (]omme tu caressais, au milieu du Forum !
Qu'ils t'ont bien travestie ! Ils t'enivrent de rhum, ma Muse ! ils t'ont mis la résille et la mante Pour te faire applaudir au coin des carrefours Et pendant ce temps-là je t'enviais, timide, Et lorsqu'ils t'emportaient dans leurs blasphèmes sourds^ J'allais baiser tes pas sur le gazon humide.
Mais maintenant, déesse ! où te chercher, hélas ! Les échos seuls m'ont fait leurs banales réponses ; J'ai demandé partout ta trace, et je suis las. Et le chemin poudreux me déchire à ses ronces. Tous ces escaladeurs de murs et de balcons.
Ces chérubins d'amour qui tombent par flocons Sur les -coussins flétris de ta couche tremblante Et qui couvrent ton corps de leurs sales désirs, Comme je les hais bien de ma haine brûlante ! Car je mourais dans l'ombre à compter leurs plaisirs. Et je me suis assis aux pierres de la rue, A la place maudite où tu m'es apparue.
Toi qui, libre jadis comme un jeune lion.
Avais la majesté de l'amante de pierre,
LIVRÇ: TROISIEME 167
Et, pour vivre, attendais quelque Pygmalion,
Ils ont tant fatigué ton ardente paupière,
lis ont si bien flétri tes robustes appas,
Et souillé de vin bleu tes bandelettes rouges
En te mêlant sans cesse aux femmes de leurs t>ouges,
Que l'œil de ton amant ne te reconnaît pas,
Car tu n'es même plus bacchante et courtisane,
Il te fallait aussi brunir tes blanches mains.
Et se siècle de fer t'a rendue artisane.
Mais telle qu'il t'a faite, errant par les chemins, Labourant chaque jour pour nourrir ta famille. Je t'aime encore ainsi, je t'aime pauvre fille ! •Vaime encor le nectar de ton vase sacré.
Aussi, par les taillis, et les monts, et la plaine, Quelque part que tu sois, je te retrouverai, .le veux aux pâles fleurs demander ton haleine. Chercher tes yeux parmi les éclairs fulgurants. Ton rhythme échevelé dans la course des mondes. Ta vaste profondeur au sein des noirs torrents, Et l'écho de ton luth dans les grottes profondes. Et quand ton auréole éclairera mon front, Quand ton divin lyrisme, en ineffables stances. Ceindra mon cœur éteint de ses clartés immenses, Je me lèverai fort, pour venger ton affront.
Oui, lorsque entre tes bras, Méonide athlétique, J'aurai comme un amant baisé tes seins nerveux, Pas un de ces rimeurs au caprice phthisique Ne viendra défleurir le bout de tes cheveux !
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