‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 2 sur 101 · DERNIÈRE ANGOISSE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE ANGOISSE

Au moment de jeter dans le flot noir des villes Ces choses de mon cœur, gracieuses ou viles , Que boira le gouffre sans fond, Ce gouffre au mille voix où s'en vont toutes choses Et qui couvre d*oubli les tombes et les roses, Je me sens un trouble profond.

Dans ces rythmes 4)olis où mon destin m'attache Je devrais servir mieux la muse au front sans tache ;

Au lieu de passer en riant, Sur ces temples sculptés dont Téclat tourbillonne Je devrais faire luire un flambeau qui rayonne

Comme une étoile à l'Orient ;

Rebâtir avec soin les histoires anciennes, A chaque monument redemander les siennes,

Dont le souvenir a péri ; Chanter les dieux du Nord dont la splendeur étonne, A côté de Vénus et du fils de Latone

Peindre la Fée et la Péri;

Relever toute chose avec une parole.

Le lourd pilier saxon et l'ogive espagnole, Le cirque, l'église et la tour.

Le château crénelé, labyrinthe de salles, Le temple et le palais, demeures colossales, Dont chacune règne à son tour;

Les murs Tyrrhéniens aux majestés hautaines.

Les granits de Memphis et les marbres d'Athènes

Qu'un regard du soleil ambra.

Et, rapprochant d'un mot Thèbes, Grenade et Rome^ Faire briller auprès d'un temple polychrome

Le Colysée et TAlhambra !

J'aurais dû ranimer ces effroyables guerres

Dont les peuples mourants s'épouvantaient naguères^

Meurtris sous un rude talon, Dire Attila suivi de sa farouche horde, Charlemagne et César, et celui dont l'exorde

Fut le grand siège de Toulon !

Puis , après tous ces noms, sur la page choisie Écrire d'autres noms d'art et de poésie ,

Dont le bataillon espacé Par des poèmes d'or, dont la splendeur enchaîne L'époque antérieure à l'époque prochaine ,

Illumine tout le passé !

Dans ce grand Panthéon, des dalles jusqu'aux cintres. Graver des noms sacrés de chanteurs et de peintres,

D'artistes rêvés ardemment ; A chacun, soit qu'il cherche un poème sous l'arbre, Ou qu'il moule son coeur dans la note ou le marbre ,

Faire une place au monument 1

Dire Moïse, Homère à la voix débordante Qui contenait en lui Tasse, Virgile et Dante; Dire Gluck, penché vers l'Eden ,

Mozart, Gœthe, Byron, Phidias et Sliakspere, Molière , devant qui toute louange expire, Et Raphaël et Bethoven !

Montrer comment Rubens, Rembrandt et Michel-Ange Mélangeaient la couleur et pétrissaient la fange

Pour en faire un Jésus en croix ; Et comment, quand mourait notre Art paralytique Se sont levés, nourris de la moelle antique ,

Le grand Ingres et Delacroix !

Gomment la Statuaire et la Musique aux voiles Transparents , ont porté nos cœurs jusqu'aux étoiles ;

Nommer David, qui fait des dieux, Rossini, gaieté, joie, ivresse, amour, extase, Et Meyerbeer, titan ravi sur un Caucase

Dans l'ouragan mélodieux!

Mais surtout dire à tous que tu grandis encore , O notre chêne ancien que le vieux gui décore ,

Arbre qui te déchevelais Sur le front des aïeux et jusqu'à leur épaule , Car Gautier et Balzac sont encore la Gaule

De Villon et de Rabelais 1

Montrer l'Antiquité largement compensée.

Et comparant de loin ces œuvres de pensée

Qu'un sublime destin lia, Répéter après eux, dans leur langage énorme , Ce que disent les vers de Marion Delorme

Aux chapitres de Lélia !

Pas à pas dans son vers suivre chaque poème.

Chaque création arrachée au ciel même , Et surtout le vers de Musset ,

b ' LIVRE PREMIER

Fantasio divin, qui, soit qu'il se promône Dans les rêves du ciel ou la souffrance humaine, Devient un vers que chacun sait !

Enfin, pour un moment traînant mes Muses blanches Sur les hideux tréteaux et les sublimes planches.

Aller demander au public Les noms de ceux qui font sa douleur ou son rire , Puis, avant tous ces noms, sur le feuillet inscrire

Georges , Dorval et Frederick !

Ainsi, des temps passés relevant Thyperbole, Et, comme un pèlerin, apportant mon obole

A tout ce qui luit fort et beau.

J'aurais voulu bâtir sur Tarène mouvante Un monument hardi pour la gloire vivante ,

Pour la gloire morte un tombeau !

Mais, par malheur, ma Muse est une enfant Bohème Qui sait se consoler d'avoir fait un poème

Où tout semble aller de travers , Pourvu que ses cheveux soient lissés comme une onde. Et qu'une jeune fille à la goi^e profonde

Rie ou pleure en lisant ses vers.

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