‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 3 sur 101 · LA VOIE LACTÉE · texte numérisé non relu

LA VOIE LACTÉE

OMuse Ionienne, aux grands contours de pierre. Qui n'as pas de regard sous ta large paupière, Toi qui menais jadis tes amants par la main, Muse des temps passés, montre-moi le chemin !

Dis-moi notre avenir ; dis-moi toutes ces choses Qui passent devant moi vagues et grandioses,

Car moi je ne sais rien des choses qui se font ,

Mon âme est une mer dont je cherche le fond.

Mais dans la solitude où ma voix s'extasie ,

J^écoute cependant , car Tange Poésie

En reprenant son vol pour chercher d'autres cieux,

Nous jette encor parfois son chant délicieux,

Qui semble un chant funèbre exhalé par le cygne 1

Oh! ses pleurs de martyre, hélas l me sont un signe

Que depuis bien longtemps, elle à qui nous croyons,

Se serait envolée à de plus purs rayons,

Si le temps n'eût meurtri sa couronne éternelle ,

Et d'un souffle orageux n'eût engourdi son aile.

Le siècle a beau sentir l'anathème sur lui.

Qu'importe 1 à son azur d'autres astres ont lui. Trois mille ans ont passé depuis que sur sa trace Orphée apprivoisait les bacchantes de Thrace, Et qu'à ses Chants , venu pour d'immortels desseins , n faisait tressaillir les muscles de leurs seins. Vous qu'un sombre nuage à présent enveloppe.

Colline de l'Hémus et rochers du Rhodope, Vos farouches échos redisent-ils les vers De ce héros pensif qui chantait l'univers?

Oui, l'œuvre tout entière et ses mille génies. Fécondant à leurs voix toutes les harmonies , Ses champs , ses arbres verts , ses fleuves , clair miroir Où le ciel nouveau-né se penchait pour se voir ! Car, comme une nef lasse arrive sur la berge. Lorsqu'au jeune univers aborda l'homme vierge, n raviva d'abord ses poumons contractés A cet air tout rempli de ses divinités ; Puis, lorqu'il put jeter ses regards sur la plaine Immense, déroulée à ses pieds, toute pleine

De parfums et d'amour, qu'il entendit les voix Des brises caresser l'ombre aimante des bois, Et qu'au bruit des torrents irrités, sur le faîte Des monts, il vit l'orage illuminer la fête.

Il sentit que son cœur, dans ce sublime lieu , Comme un hymne d'amour volait aux pieds de Dieu.

II devina quel souille et quel pouvoir immense Avait réglé laccord des astres en démence ; Son âme s'éleva de loute sa hauteur Par la création jusques au Créateur, E!t la Nature nue était la seule fée Dont s'incarnât la vie à la lyre d'Orphée.

Comme elle était la source où son rhythme s'imbut, Elle en devint aussi le principe et le but, Et de son œuvre ardente elle-même ravie, Elle y but à longs traits la couleur et la vie. Temps quatre fois heureux où des vers ont changé Une arène infertile en Eden ombragé !

« Au haut de la colline, une plaine déserte Et sans ombre , étalait son tapis d'herbe verte. Sitôt que le poète issu du sang des dieux Y vint, et que la corde aux sons mélodieux Résonna sous ses doigts , alors l'ombre prochaine Accourut. Ni ton arbre, ô Chaon î ni le chêne Ne manqua, ni le frêne, arbre cher au guerrier, Ni l'érable inégal et le chaste laurier.

Puis les tendres tilleuls, l'héliade pleureuse. Le noisetier fi^gile et la tremblante yeuse Groupèrent leurs rameaux près du sapin sans nœuds Et du hêtre , étonnés de trouver auprès d'eux Le saule et le lotus amants des blondes rives ; Puis le myrte léger, le buis aux teintes vives

Qai bravent tous les deux le souffle des hivers,

Et le figuier poreux qui s'orne de fruits verts,

Et le mûrier portant sa récolte sanglante,

)St le prix immortel d'une victoire lente,

La palme. Vous aussi vous vîntes, enlaçant

L'ormeau, lierre aux cent mains, la vigne en l'embrassant I

Et près de vous le pin dont la tête si belle

Relève ses cheveux, arbre cher à Cybèle,

Depuis que, dépouillant l'homme, son cher Atys

Vit courber en rameaux ^es bras appesantis ;

Enfin, suivant aussi le charme qui le guide.

Le cyprès, des forêts mouvante pyramide,

Aii)re aujourd'hui, jadis ami du dieu changeant

Dont la cithare est d'or et dont l'arc est d'argent. »

Et dès que sous ce dôme ombragé le poète Eut doré de ses chants la paisible retraite Et (pie l'archet frémit, tout l'univers créé Vint rafraîchir sa lèvre à ce torrent sacré ; Le lion, dont les yeux lancent la mort, cet hôte De la caverne sombre et de la forêt haute, Cessa pour un moment de répandre l'effroi ; Le tigre dépouilla ses colères de roi Et se laissa bercer dans un tendre vertige ; Bien plus, en ce moment, ineffable prodige ! ^ Les stériles rochers où l'oiseau fait son 'nid Quittèrent à pas lents leurs socles de granit ; La brise tut ses chants, l'aigle quitta son aire, Le ruisseau ralentit sa démarche légère.

Et dans l'arbre amoureux les Dryades des bois Cessèrent leurs soupirs pour la première fois. Dans cet enivrement, les muses Aonides Désertèrent aussi. leurs demeures splendides

D'où s'élancent les voix qui chantent dans le cœur, Et leur mont verdoyant, temple où leur divin choeur Fait comme une guirlande à la noire fontaine, Où leur Permesse bleu se meurt dans THippocrène, Où le sombre Olmius avec un doux fracas Bleuit d'un long baiser leurs membres délicats ; ' Et les dieux même, au ciel où la jeune déesse Leur verse à flots vermeils l'étemelle jeunesse. Sur la pourpre des lits qui sont leurs vrais autels, Cessèrent un moment leurs baisers immortels.

Chacun prêta l'oreille aux premiers chants du cygne : Celui qui fait frémir les nuages d'un signe, Mercure ailé , Junon l'Argienne , Bacchus Accoudé mollement sur les lions vaincus.

Puis la blonde Aphrodite à la prunelle noire, Thétis qui livre aux vents sa ceinture de moire, Mars, Diane, Pallas aux yeux profonds et bleus, Et Phébus rayonnant dans l'azur nébuleux.

Sous ce profond regard de la voûte étoilée Le poète eût senti son âme consolée, S'il n'eût été choisi pour la grande douleur Que les dieux immortels égalent à la leur, Et s'il n'eût regretté ce type insaisissable Comme une goutte d'eau dans un désert de sable, . Ce spectre qui de loin vous montre son sein nu Et fuit, vierge, un amant qui ne l'a pas connu. O toi qui bus la mort dans un divin calice.

Victime aux pieds légers, réponds, jeune Eurydice ! Le ciel t'envoyait-il à notre humanité Pour montrer qu'ici-bas l'étemelle Beauté Ne se révèle à nous que dans l'éclair d'un rêve ? Blonde et rieuse enfont, douce comme notre Eve ,

Étais-tu née aussi pour te perdre en trompant Et succomber comme ellç au baiser du serpent? N'avaia-tu donc pas vu de ton regard superbe Luire ces yeux ardents qui te couvaient dans Therbe, Et, lorsque devant toi Tunivers s'est fermé, N'as-tu pas tressailli de voir ton bien-aimé Sourire aux doux parfums des amours mensongères Qu'effeuillaient à ses pieds des femmes étrangères?

Hélas! tout est fatal. Tel est notre destin.

Nous avons deux amours : l'un dore le matin De la vie, au rayon d'une céleste flamme :

C'est le moule divin où se précise l'âme.

C'est l'amour sérieux, candide et triomphant, Le songe calme et pur comme un rire d'enfant. Mais ce spectre adoré dans un chaste mystère S'envole sans pitié vers le ciel ou la terre, Dans son manteau de pqurpre ou dans son blanc linceul, Et laisse le rêveur inconsolable et seul.

C'est l'heure où la Souffrance, emplissant l'âme veuve. En mûrit la saveur par cette double épreuve, Où rhomme suspendu sur les gouffres ouverts, Enthousiaste encore, a compris le revers ; L'heure où la Muse, instruite et toujours vierge, allie La science et l'amour, le nectar et la lie ; Où le rêveur mourant sous son masque rieur S'est assez approché du monde extérieur Pour entendre à ses pieds l'autre amour, bruits profones, L'appeler, par ses voix de belles courtisanes. Mieux vaudrait au nageur caressé sur les eaux Prêter l'oreille aux voix qui sortent des roseaux, Et présmiier sa joue aux baisers des sirènes Chatoyant sur la vague ou sur l'or des arènes.

Qu'au poète éperdu, lorsqu'arrive ce jour,

D'ouvrir son âme auguste aux mopstres de Tamour ;

Car le chant gracieux et plaintif qui réveille

Est le glas de la mort, s'il y prête l'oreille.

Mais s'il fuiC prudemment devant un tel danger,

Veuillent les Dieux amis lui faire un pas léger !

(^r l'étemel courroux à qui Vénus préside

Est plus prompt et plus sûr que la flèche rapide,

Et le ceste divin où sommeillent les Ris

Cache aussi le secret des colères d'Éris.

Oui, souvent tes flambeaux sont des flambeaux funèbres ,

Vénus Mélanide! amante des ténèbres;

Ct tes plus doux présents sont de funestes dons,

mère de Priape et des deux CupidonsI

Quand le fils de Japet, par une ruse impie.

Vola le feu du ciel, Jupiter d'Olympie, Sur son trône étemel ému profondément, Jura pour sa vengeance un auguste serment.

Et sentant son courroux croître au fond de son àme^ Lorsqu'il vit au lointain les lueurs de la flamme Dorer de gerbes d'or les fleuves de cristal. Étonna les humains par un présent fatal.

Son fils fit par son ordre une vierge d'aigle. Comme ses autres sœurs souriante et fragile ; Minerve la para d'un lourd bandeau, trésor De feux et de mbis , fiers d'incendier l'or.

Et l'art des dieux unis surpassa la nature.

Quand, sortant de leurs mains, la vivante sculpture Pamt seule, parmi les hommes et les Dieux, Orgueilleuse des dons de Minerve aux yeux bleus. De la terre profonde à la voûte céleste Un long cri salua cette beauté funeste.

Oui, funeste en effet : car c'est d'elle, ô Vénus I Que naquirent un jour ces vierges aux seins nus, Qui livrent au hasard,. nourrices des chimères, Leurs poitrines de marbre et leurs lèvres amères. Telle, prostituée à toutes les horreurs, Usant sous des soldats le lit des empereurs, Brilla l'impureté de la débauche antique, Assise sans pudeur au foyer domestique ; Et telles à présent, sur leurs corps excités, Étreignant de leurs bras la force des cités, Brillent sur nos chemins les Vénus Pandémies ; Telles brillaient alors, superbes d'infamies, Ces Ménades de Thrace, au cri sauvage et beau, Qui portaient sur les monts le thyrsè et le flambeau , Qui, passant en débauche Âmathonte et Cythère, Jetaient sur leurs épaules une peau de panthère, Et, lavant dans le vin leur corps tout pollué, Tordaient leurs membres nus en criant : Évohé ! Qui cherchaient le poète, et dont les mains rougies Déchirèrent son corps au milieu des Orgies.

« Les oiseaux, les lions, les rochers et les bois Te pleurèrent, Orphée ! Attirée à ta voix Si souvent, la forêt laissa comme une veuve L'ornement de son front pour te pleurer ; le fleuve Crût de ses pleurs ; voilant son sein de toutes parts Avec son deuil, la nymphe eut les cheveux épars. Le corps gît en lambeaux ; et, prodige ! quand l'Ebre Roule avec lui la tète et la lyre célèbre, La lyre cherche un son plaintif, qu'en expirant La voix plaintive dit aux plaintes du torrent. » On dit qu'en ce moment, par un instinct de mère , Calliope sentit une douleur amère ;

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Que sa voix tressaillit dans son essor vainqueur,

Et que 3on sang divin reflua vers son cœur.

Saluant du regard ses légères compagnes,

Elle vole dans Tair, plane sur les campagnes,

Fait flotter ses cheveux, et d'un pied bondissant

Touche enfin, mais trop tard, au rivage de sang.

Elle ne pleura pas, la Mère douloureuse !

Mais mesura des yeux Tabîme où le flot creuse.

Et laissant retomber ses voiles, montra nu

Le chef-d'œuvre divin de son corps inconnu.

C'en est fait, ce beau corps a roulé sous la vague,

Le fleuve soulevé pousse un murmure vague,

Fait briller son œil glauque^ et, trois fois agité

De sentir sur ses flancs une divinité,

Cherche dans son transport une force nouvelle

Pour étreindre la Muse et se glisser sur elle.

Le vent siffle et gémit, et les arbres dans Tair

Font craquer sourdement leurs grands rameaux ; l'éclair

Enveloppe le ciel d'un sanglant crépuscule.

Le jour épouvanté cherche l'ombre et recule,

Et toute la Nature , émue en ce moment ,

Jette de sa poitrine un long gémissement.

Les hommes, effrayés et baissant la paupière. Brûlent un encens pur dans leurs temples de pierre. Jusqu'à ce que le ciel, en essuyant ses pleurs. Déroule avec Ins l'écharpe aux sept couleurs, Et que l'onde calmée où ce rayon s'argente Couvre son dos uni d'une moire changeante.

Alors, le regard trouble, et la bouche en sanglots, La Muse reparaît sur l'écume des flots, Non^tdie qu'aub'elbis Cypris, la vierge blonde. Sortit du sang divin en souriant au monde,

Mais plaintive, et serrant sur son sein gracieux

La lyre dont son fils avait charmé les cieux.

Puis elle alla s'asseoir aux sables du rivage,

Les yeux illuminés d'une terreur sauvage,

Les cheveux tout épars et mêlés de roseaux,

Et répaule bleuie à l'étreinte des eaux.

Là, pleine d'amertume, et, du fleuve qui roule.

Levant son front hagard sur les fronts de la foule.

Elle chercha des yeux un mortel assez grand

Pour porter cette lyre échappée au torrent.

Mais nul n'osa prétendre à ce sanglant trophée

De mort et d'harmonie. Ainsi mourut Orphée,

La Lyre. Et nul depuis n'eut le cœur assez vain

Pour toucher de la lèvre à son rythme divin,

Nul fils prédestiné de la Grèce féerique

N'entendit dans son cœur l'écho du chant lyrique.

Tant que sur les humains rayonna l'âge d'or,

Âge où la blonde Astrée éblouissait encor.

Où du Nord au Midi, sous la voûte azurée.

Les hommes primitifs gardaient la foi jurée.

a Alors , crainte et douleur fuyaient ; nuls mots écrits

N'effrayaient sur l'airain ; la foule de ses cris

N'implorait pas un juge, et pour chercher des mondes

Nul pin du haut des monts ne roulait sur les ondes.

D'une terre lointaine on ignorait les bords ;

Les cités n'avaient pas de murs à leurs abords ;

Jamais d'un bruit de cor les oreilles frappées

N'entendaient tressaillir de casques ni d'épées ;

Les peuples s'oubliaient dans un calme loisir.

Et vierge de blessure alors, comme à plaisir

La terre donnait tout à la femille humaine.

Eux, contents de ces fruits venus pour eux sans peine, ~

Dépouillaient Tarbousier, la haie aux fruits sanglants, Et sous Tarbre divin ramassaient quelques glands. Le printemps éternel en brises embaumées Gourait parmi des fleurs que nul n avait semées; Le lait et le nectar en longs fleuves divers Allaient, et le miel blond coulait des chênes verts. » Mais lorsque loin de nous, après ces heureux âges , La Vierge s'envola sur son char de nuages , Qu'après Tâge d'airain, fils de Tâge d'argent , Régna l'âge de fer sur ce monde changeant, Lorsque, géants fameux, les hommes par la guerre Égalèrent ces dieux qu'ils redoutaient naguère, Un homme colossal, une lyre à la main ^ Se leva pour chanter un combat surhumain.

Gomment dire ton nom , ton nom, géant Homère ! Qui dominas du front cette Grèce ta mère , Et qui, roulant tout bas, spectre pâle et hagard, Ta lèvre sans sourire et tes yeux sans regard , Laissas couler un jour de ta main gigantesque Toute l'Antiquité, comme une grande fresque I Gomment dire tes dieux dans leur beau firmament , Et tes héros plus grands que tes grands dieux ? Gomment Mon vers enflera-t-il une assez forte haleine Pour chanter les héros et le chantre d'Hélène? Qui t'instruisait, ô roi? Quels secrets épiés T'apprirent ces mortels qui rampaient sous tes pieds? Qui t'avait révélé, vieux mendiant des routes, Le ciel éblouissant et ses splendides voûtes ? Qui t'a fait voir un jour, d'un œil épouvanté, Le maître dans sa gloire et dans sa majesté?

N'étais-tu pas le fils d'Apollon, dieu de Sminthe, Qui diote à ses enfents une suave plainte?

Ou, dieu toi-même, un jour, Tâme pleine de fiel, Jupiter t'avait-il précipité du ciel , Et ne cachais-tu pas, dans ton idolâtrie.

Un souvenir lointain de ta vieille patrie?

Nul ne le sut. Tu vins, et d'un ton compassé, Un pied sur l'avenir, l'autre sur le passé , Tu chantas à grands flots ces créations pures, Mer où s'abreuveront les cent races futures!

Tu marchais, échangeant, fier de ta pauvreté. Quelque morceau de pain pour l'immortalité.

Disant au peuple sourd à force d'insolence :

« Nation, je te voue à la nuit du silence ! » Pour l'immense avenir enflant ta large voix.

Mendiant, t'asseyant à la table des rois.

Et comme en un manteau t'enveloppant, ô maître ! Dans les mille splendeurs de ton riche hexamètre l Dans le vaste océan de tes superbes vers.

Tu mis les deux secrets qui tordent l'univers, La Force et la Beauté, duo plein d'harmonie ; Si bien que tout fut dit quand l'œuvre fut finie : Le mot fatal brilla, l'autel fut consacré.

Le monde de l'idée étincela créé.

Pour la beauté d'abord tu nous donnas Hélène, Forme terrible et pure, en son manteau de laine. Pour laquelle à jamais les hommes et les Dieux Se livrent sans relâche un combat odieux.

Et, comme sur un mont les roches ébranlées.

Se tordent à longs cris dans tes grandes mêlées ; Hélène, au sort fatal qu'elle fuyait en vain. Que Vénus réservait pour un bonheur divin, Et qui , voyant Paris, crut alors dans son âme , Accueillir Lyœus au visage de femme ,

Type rare et suprême en qui s'était mêlé

Le sang de Jupiter au sang de Sémélé !

Hélène qui, riant sur sa couche fatale,

Tuait dans un baiser l'Asie orientale,

Et serrant sur son sein Tenfant aux blonds cheveux.

Etouffait un empire entre ses bras nerveux !

Prophétesse en courroux , triste et fière lionne Comment saluas-tu la mère d'Hermione , Lorsqu'endormant Paris sur le navire ailé, Ses chants retentissaient dans le détroit d'Hellél Oh l quand tout l'avenir de carnage et de cendre Passa comme un flambeau sur l'âme de Gassandre ; Lorsqu'elle vit au loin, comme un jeune hon, Achille déchirer les princes d'Uion, Que, le regard fixé sur toutes ces détresses, • Elle arrachait son voile et ses cheveux en tresses, Quel frisson dut la prendre au haut de cette tour Qui devait sur son front s'écrouler à son tour. Et d'où ses yeux ont vu dans une horrible extase Tout un monde vivant palpiter sur sa base!

Oui, ce furent bien là des combats palpitants Et tels qu'en avaient eus les Dieux et les Titans, Quand ces monstres hideux, fils de la Terre énorme. Pour élever au ciel leur phalange difforme.

Sur l'escalier fatal que leur main exhaussa Posèrent pour degrés Pélion sur Ossal Quels combats et quels chocs 1 Vénus et Diomède , Phœbus, Neptune, Ulysse et Minerve à son aide ; Hector guidé par Mars et par Bellone , Hector Dont les chevaux ardents brisent des harnais d'or, Et derrière eux l'Asie ardente à se répandre De l'Axius d'argent aux rives du Méandre ;

Atride et les Ajax au carnage excités ;

La Grèce impitoyable et toutes ses cités,

Depuis Cos, où les rocs semblent de noires tombes,

Jusqu'à Thisbé , séjour aimé par les colombes !

Oh parle ! redis nous de combien de héros Les dieux ivres d'horreur se firent les bourreaux ! Chante encore, apparais sous le deuil qui te navre , Muse! excite nos pleurs , montre nous le cadavre DUector, que demandaient tous ses grands désespoirs , Balayant la poussière avec ses cheveux noirs! Vierge, enfle tes clairons; c'est là que tout commence , Et rien n'eût rappelé cette Iliade immense.

Si, las de cette mer où tout poète but, Le père de nos chants n'eût vers un autre but Tourné sa poésie enivrante et pressée.

Et gardé quelque amour à sa sœur l'Odyssée, Rêverie à plis d'or, chant limpide et vainqueur, Dont chaque note éveille un écho dans le cœur 1 < Oh ! que de passions, de choses et d'idées Y dorment gravement, hautes de cent coudées!

Que de drames en germe étalés sous les fleurs 1 Avec quel charme on suit du sourire ou des pleurs' €e héros qui, jouet du courroux de Neptune, Portant de tous côtés son étrange fortune.

Va parmi les flots verts, destructeur de cités, Braver le dur cyclope et ses atrocités.

Suivre des yeux Pallas, sa divine maltresse.

Dormir près de Gircé la brune enchanteresse, Et s'asseoir en haillons au grand festin des rois. Ces fils de Jupiter, dont l'éclatante voix De leur naissance altière apportait une preuve. Et dont l'enfant lavait ses robes dans le fleuve I

Gomme on prête Toreille au chant simple et divin Qui jaillit au repas d'une coupe de vin, Et peint à traits vivants ces beautés extatiques Rayonnant au sommet sur les ombres antiques, Ou qui, nous démasquant les recoins de Tautel, Fait éclater les dieux de leur rire immortel , En face du dieu Mars et de Vénus la blonde Aux filets de Tépoux enroulés comme une onde 1

Iliade 1 Odyssée 1 ô couple ardent et fort!

Vaste dualité, fille d'un même effort, lyres à cent voix ! ô douces Philomèles I Coupes aux flancs sculptés ! créations jumelles 1 Quel homme eût jamais cru qu'un délire nouveau Eût pu vous enfanter dans le même cerveau?

Lui pourtant, l'œil au ciel environné de zones, A tenu sur son dos ces rudes amazones , Et jusqu'au but sacré, sans redouter l'afTront , A porté sans pâlir ces filles de son front.

Mais quand ce créateur eut son œuvre finie.

Ce dieu, père des dieux qu'adora l'Ionie, (^iOnsumé par les feux de sa céleste ardeur.

S'affaissa sous le poids de sa propre grandeur , Et, les regards fixés aux cieux où sur leurs ailes Ses vers avaient porté des déesses nouvelles ^ Colosse, s'endormit au revers du chemin, Le sourire à la lèvre et la lyre à la main.

Alors plus d'un pygmée à l'ambition vile Voulut se pavaner dans l'armure d'Achille, Et, sentant sous ses pas tournoyer le néant , Se tailler une lyre à celle du géant.

Mais Apollon divin, le fils blond de Latone ^ Le dieu ceint du laurier, dont la force environne

Chrysa, le destructeur du noir Python, le dieu

Qui flatte de la main des crinières de feu,

Foudroya d'un regard ces artisans de ruses,

Pois, appelant ses sœurs , les immortelles Muses,

Mit dans leurs blanches mains la iyre au chant nombreux,

Qu'elles gardent en chœur sur le Parnasse ombreux.

En chantant doucement sous le ciel vert des ormes.

Avec leur grande voix, les poèmes énormes.

Nul n'osa plus depuis convoiter cette part

Que garde TOlmius de son glauque rempart,

Et nul, si grand qu'il soit par la lyre ou l'épée.

Ne l'ose. Ainsi mourut Homère, l'Épopée.

Pour fournir de doux chants dans leur limpide éther, Aux immortelles Sœurs , filles de Jupiter, Tant qu'on vit les héros de cet âge olympique Égaler en grandeur leur Olympe héroïque , Nul ne sut après lui creuser de son burin Ces hommes fabuleux dans un mètre d'airain.

En vain le vieux théâtre avec sa trilogie Voulut les façonner à sa grave magie, Achille pour la scène avait de trop grands pas. Et ses faits de lion ne se déclament pas.

Mais quand sur l'homme fort, le temps, fleuve qui roule, Eut rongé les contours sortis du divin moule , Vices et passions, lorsque tout fut à lui , Sur le zénith de l'art , de soleil ébloui.

Un poème nouveau, dans son vaste domaine.

Rangea les mille aspects de la nature humaine.

Les peuples, pleins jadis de rudes appétits.

Étaient rassasiés et devenus petits.

Si bien que jetant là les glaives et les piques Ils ne voulurent plus boire aux fleuves épiques ;

Alors pour nous fixer au monde où nous passions, • '^^

Vint le Drame vivant qui peint les passions, ^^ '^

Et sa rieuse sœur, la grave Comédie, 'il

Qui jette sur nos moeurs la satire hardie. ^.m

Un masque sur le front, effroyable ou rieur, 'itA

Des hommes, poursuivant le but intérieur, .:ts

Avec le dur scalpel vinrent déchirer Tàme -y M

Et réclairer tremblante à leurs torches de flamme , 'm

Soulevèrent du doigt Tenvi^oppe qui ment, rÂy

Surprirent le secret de chaque mou v ement^ ::^

Et léguant devant tous leur étude profonde rm

A la postérité, cette voix qui féconde, :'i]!

Chantèrent au soleil, harmonieux Memnons. y:M

Mais par-dessus leurs voix et par-dessus leurs noms -:s

Rayonnent deux grands noms dont nul ne fut le pire, q

Molière l'immortel et le divin Shaksperel i-^

Deux hommes dont chacun a plus été qu'un dieu, > ,

Et qui sur notre monde ont laissé pour adieu Mille créations palpitantes d'extases , ~j

Dont le sein est vêtu de rêves et de gazes.

Et qui, sur notre ennui, du haut de leur ciel pur, ^^

Jettent de longs regards d'incendie et d'azur. :>

Oh ! le divin pinceau dont s'est servi Molière 1 Ce dilemme cruel enlaçant comme un lierre, ^

Cette tirade prompte ou bien ces mots si courts Qui grandirent le peuple et charmèrent les cours, Oh ! qui nous les rendra? Quand donc pleins de querelle» Reverrons-nous gonfler ces charmants Sganarellef Dont l'honneur outragé crève comme un ballon? Quand roucoulerez-vous, ô reines de salon!

Ces madrigaux ouvrés et ces fadaises tendres Qu'improvisaient pour vous de précieux Qitandres?

Quand donc des Yadius avec leurs Trissotins

Tiendront-ils débiter leurs supplices latins

Aoi tout petits pieds blancs de nos Muses, dont mainte

Laisse derrière soi Bélise et Philaminte I

Hélas ! chaque Henriette aujourd'hui sait le greci

Et toi, qui regardais le monde d'un œil sec,

Alceste soucieux , Céladon misanthrope ,

Qui vers ton cher soleil , comme rhétiotrope ,

Tournes tes yeux ardents , reviendras-tu des bois

Pour gourmander un peu notre monde aux abois?

Ces Jourdains lamés d'or et ces Josses orfèvres,

Comme ils nous manquent tous avec leur rire aux lèvres !

Conmient nous laissent-ils , ces amis? et comment

Nous sommes-nous passés de ce troupeau charmant?

Oh! comme ils savent tous des façons bien apprises! Comme ils mènent à bout leurs folles entreprises ! Conmie tous ces maris , bouffons dont vous riez , Sont bien aux yeux de tous triplement mariés ! Et comme ce marquis aux principes infâmes, Qui leur yole en riant leurs filles et leurs femmes. Est un charmant vaurien dont un regard séduit Comme Iris à la cour, Agnès dans son réduit 1 U s'appelle Damis , Horace ou bien Valère ; Il est tendre et charmant jusque dans sa colère ; 11 est fait comme un roi , rose comme un enfant ; S'avance avec un air superbe et triomphant.

Et passe , d'une main la plus blanche du monde. Son peigne dentelé dans sa perruque blonde.

Aussi les fleurs de cour aux yeux extravagants Laissent-elles tomber leurs cœurs avec leurs gants Devant ce beau vainqueur qui se baisse à grand'peine Pour ramasser à terre une âme toute pleine 1

Et c'est justice , au fait , car ses rubans sont lourds ; L'or poursuit en tous sens son habit de velours ; Ses canons précieux sont du plus grand volume , Et son chapeau lissé disparait sous la plume. De plus , il sait jeter son or à pleines mains, Et d'un large mépris couvre tous les humains. Après tout , les Orgons et^ les pères Gérontes Ont le tort d'être laids comme l'ogre des contes , • De garder leurs écus comme des Harpagons, D'être vêtus de noir et de sortir des gonds , Au lieu de chantonner ces paroles magiques Qui prennent les Agnès comme les Angéliques.

Puis , comme^t laissent-ils auprès de leurs trésors y Eux qui , Dieu sait pourquoi , sont si souvent dehors^ Ces soubrettes d'esprit aux goi^es découvertes, Dont la robe et la main à chacun sont ouvertes, Et qui , par passe-temps ,. Lisettes ou Martons , Chantent aux amoureux l'amour sur tous les tons? Filles de bon conseil , retortes comme un juge , Promptes à la réplique ainsi qu'au subterfuge, Vous faites bien pendant à ces dignes Scapins Dans leurs habits rayés que Callot nous a peints î Heureusement votre âme est encore assez probe Pour démasquer Tartufe, un allongeur de robe , Qui cache à tout propos son cœur licencieux Sous le manteau divin de l'église et des cieux , Et qui , tout en parlant de l'enfer redoutable , Pousse pieusement Elmire sur la table ; Tartufe , ce penseur aux lèvres de rubis Que nous trouvons partout et sous tous les habits; Qui tâte des deux mains, en profond philosophe, Le désir sous les^nots, la chair avec l'étoffe,

£t dans ce monde étrange où le mal est tyran

Serait leur maître à tous , s'ils n'avaient pas don Juan !

C'est le roi , celui-là ! c'est le roi , faites place ! C'est rimmortei don Juan qu^un second baiser lasse , Qui) tenant dans sa main le magique rameau, Corrompt la grande dame et l'enfant du hameau , Raille, sans essuyer le sang après sa manche, Son père en cheveux blancs comme monsieur Dimanche , Et qui , par les replis d'un labeur sombre et lent , Jusqu'à l'hypocrisie a poussé le talent!

C'est don Juan qui , debout devant l'homme de pierre , A fixé ses regards sans baisser, la paupière, Et qui tenait si bien sa coupe entre ses doigts Que son cœur et sa main n'ont tremblé qu'une fois I spectacle étemel I ô fiction mouvante , Sous qui parle et se meut l'humanité vivante ! Quand le divin Molière , une lampe à la main , Eclaira devant tous les plis du cœur humain , Les peuples , ignorant si le bouffon qu'on vante Suscitait devant eux la Sagesse vivante , Applaudissaient déjà ses grotesques portraits , Sur les passants du jour copiés traits pour traits. Car ils sont bien réels tous , avec leur folie ! Ces types surhumains costumés par Thalie Ont une passion sous leur rire moqueur; Sous leurs habits de soie on sent frémir un cœur.

S'ils incarnent l'Amour, la Fourbe ou l'Avarice , Ils sont hommes aussi, la terre est leur nourrice ! Leur langage profond, dont chacun a la clé, Est un clavier sonore ; et rien n'eût égalé Ce théâtre vivant qui frissonne et respire , Si Dieu n'eût allumé l'autre flambeau : Shakspere !

Dans le monde réel plein d'ombre et de rayons , Tout ce qui nous sourit, tout ce que nous voyons, Lescieux d'azur, les mers, ces immensités pleines, La fleur qui brode un point sur le manteau des plaines^ Les nénufars penchés et les pâles roseaux Qui disent leur chant sombre au murmure des eaux , Le chêne gigantesque et Thumide oseraie Qui trace sur le sol comme une longue raie.

L'aigle énorme et l'oiseau qui chante à son réveil , Tout revit et palpite au baiser du soleil.

C'est de lui qu'ici-bas toute splendeur émane ; C'est lui qui , nous jetant comme une douce manne , Charme le tendre lys comme le jeune aiglon En secouant au loin ses cheveux d'Apollon.

De même, dans ce monde aux choses incertaines Où la voix du poète est le bruit des fontaines. Où les vers éblouis sont la brise et les fleurs. Le sourire un rayon, les diamants des pleurs. Toute création à laquelle on aspire.

Tout rêve, toute chose, émanent de Shakspere. Shakspere, ce penseur! ombre 1 océan! éclair! Abîme comme Goethe ! âme comme Schiller !

Lyre dont chaque note a des manteaux de flamme! CEil ouvert gravement sur la nature et l'âme 1 Phare que, pour guider ses pâles matelots.

L'art a fait rayonner sur ses alpes de flots ! Mille autres avant lui , farouches statuaires , ' Ont tourmenté l'argile au fond des sanctuaires Sans avoir entendu le' mot essentiel , Et voulaient dans leurs mains prendre le feu du ciel ; Mille autres ont chanté , mais devant le prestige De leur création , ils ont eu le vertige ;

Sûr eux, comme une houle, a passé l'univers; A peiné si leurs noms surnagent sur leurs vers. Mais la grande pensée atteint avec son aile Une aire énorme au haut d'une cime étemelle , D'où ses mille rayons au monde épouvanté Jettent Tintelligence et la fécondité.

Le sang qui de son cœur s'écoule comme une onde, Comme le sang du Christ a coulé pour le monde. Ainsi, de ce sommet grandiose où nos yeux Voient flamboyer son front à mi-chemin des cieux, Shakspere sur la terre a semé des poètes , . Ceux-ci remplis d'amour, et ceux-là de tempêtes. Tout rêve , tout héros , vêtu de pourpre ou nu , Dans sa vaste pensée est au fond contenu ; Ainsi que Charlemagne il a tenu le globe , Et pourrait emporter dans les plis de sa robe , Avec leur pauvre lyre et leurs grands piédestaux , Nos géants d'aujourd'hui drapés dans leurs manteaux ! Oh ! s'il faisait un jour comparaître à sa barre Les courtisans musqués de sa Muse barbare , Comme de Henri quatre au sombre Richard trois, Ses rois démasqueraient des fantômes de rois I Eux seuls savent porter le sceptre et la couronne ; Car il les portait bien, celui qui les leur donne , Lui qui , les yeux remplis d'éclairs, et non content De fouler sous ses pas un royaume éclatant , S'élevait au-dessus de notre fange immonde, Et dans un pays d'or se refaisait un monde !

Lui , créateur, à qui , sans, craindre son effroi , L'autre Dieu dit un jour : « Macbeth, tu seras roil » Oh! comme en se penchant sur cet univers sombre Où fourmillent ses fils et ses peuples sans nombre ,

L'œil se baisse aussitôt et se ferme , ébloui D*avoir vu rayonner dans cet antre inouï Tant d'âmes de héros et tant de cœurs de femme, Tous par la même main pétris d'une seule âme !

Qui pourrait s'empêcher de craindre et de pâlir Avec Cordélia, fille du roi Léar, Qui revient adorer ainsi qu'une Antigène Son père en cheveux blancs sans son autre couronne, Parfum des derniers jours , pauvre Cordélia , Qui seule se souvient du roi qui l'oublia 1 Qui , répétant tout bas les chansons d'Ophélie , Ne retrouve des pleurs pour sa douce folie?

Qui , dans son cœur éteint , n'entend sourdre un écho , Et n'aime Juliette autant que Roméo ? Comme ces deux enfants, ces deux âmes jumelles Que le premier amour caresse de ses ailes , Aspirent en un jour tout un bonheur divin , Comme on vide d'un trait une coupe de vin !

Juliette a quinze ans, et ses regards de flamme Sous ce beau corps d'enfant disent un cœur de femme : Elle vient au balcon mêler dans chaque bruit La voix de sa jeune âme aux cent voix de la nuit, Si belle qu'on croirait sur son front diaph^e Voir dans l'obscurité le bandeau de Diane , Et le cœur si naïf qu'en ce calice ouvert Chaque zéphyr qui passe au sein de l'arbre vert Apporte des serments pleins d'une douce joie ! C'est lui ! c'est Roméo ! Sur son pourpoint de soie La nuit pâle et jalouse a répandu ses pleurs ; Il a surson chemin écrasé mille fleurs, Il a par des endroits hérissés, impossibles , Franchi facilement des murs inaccessibles ;

U lui faudra braver, pour sortir du palais , Les cris et les poignards de tous les Gapuiets ! Qu'importe à Roméo? c'est pour voir Juliette ! Juliette sa sœur, pauvre amante inquiète Qui, bour bénir cent fois ce Montaigu maudit, Le rappelle cent fois et n'a jamais tout dit; Et qui , trop pauvre alors pour pouvoir encor rendre Son cœur à Roméo, l'aurait voulu reprendre!

Oh! lorsque tes cheveux aux magiques reflets luondent ton beau cou, fille des Gapuiets !

Quand on a vu pendant cette nuit enchantée Rayonner ton front blanc sous la lune argentée ! Et toi , qu'à ton destin le ciel abandonna , Toi qui nous fais pleurer, pâle Desdemona , Toi qui ne croyais pas , pauvre ange aux blanches ailes , Qu'on pût voir parmi nous des amours infidèles , Desdemona candide, ange qui vas mourir, Quand on a dans son cœur entendu ton soupir Et ce que tu chantais en attendant le More :

« La pauvre âme qui pleure au pied du sycomore ! » Quand on connaît vos sœurs , ces anges gracieux , Évoqués une nuit de l'enfer ou des cieux, Miranda, Cléopâtre, Imogène, Ophélie , Ces rêves éthérés que le même amour lie !

Quelle femme ici-bas ferait vibrer encor Le cœur gonflé de chants à vos cithares d'or ?

Mais ce qui le ravit dans une molle ivresse , C'est ce théâtre bleu couché dans sa paresse , D'où, comme le bon sens , la grave histoire a fui Et laisse le rêveur chanter son chant pour lui. On n'y mesure pas les poisons à la pinte ; Sans quinquets enfumés, ni ciel de toile peinte,

Mille gens dont chacun vaut quatre fois César, En faisant des bons mots se croisent au hasard. Des cascades d'argent dans des pays quelconques Versent leurs diamants aux marbres de leurs conques; Des arabesques d'or se brodent sur les deux ; Les arbres sont d'un vert qui ferait mal aux yeux ; Tout est très-surprenant sans causer de surprises, Et dans tout ce soleil on est baigné de brises. Les héros vont partout sans y porter leurs pas , Ne sont d'aucune époque et ne demeurent pas.

Les bouffons sont hardis comme des philosophes ; Les femmes ont au corps les plus riches étoffes, Des robes de brocart , de saphirs et d'oiseaux, Souples comme une vague ou comme les roseaux ; Des mantelets aurore ou bien couleur de lune Jettent mille reflets sur leur épaule brune , Avec mille bijoux, plumages et colliers.

Elles vont très-souvent mises en cavaliers , ' Tiennent avec pudeur mille propos infâmes, Querellent leurs amants, énamourent les femmes, Ont un beau nom de page, et vont prendre le frais Avec leurs diamants dans de petits coffrets.

Des Céladons rimeurs, amants d'une Égérie, En habit de satin font de la bergerie.

Sont en grand désespoir, et, couchés sur le dos. Regardent le soleil en faisant des rondeaux.

Mais la belle a la neige au cœur, et désappointe Le concetti final , au moyen d'une pointe.

Les amoureux, gens nés, prennent bien leurs revers, Parlent en prose, à moins qu'ils ne disent des vers , Et ne se pressent pas , bien sûrs au fond de l'âme Ou'Hymenseus, dieu jaune, au dénoûment du drame

Viendra tout arranger avec ses vieux flambeaux. Mais, pour servir de fleurs ils ont des madrigaux Et les fichent après un arbre , qui s'empresse De les faire arriver sans faute à leur adresse. * Dans des chars blonds formés d'une écorce de noix Et de fils d'araignée en guise de hamois , On voit passer au loin, de gracieuses fées Qui chantent au soleil , bizarrement coiflées. Les Âriels ont tous deux sexes; les lézards Savent la pantomime et cultivent les arts.

Des gens à tête d'âne arrivent, quoiqu'on die, Devant des seigneurs grecs jouer leur tragédie , Où l'homme avec un chien représente Phœbé Dans les tristes amours de Pyrame et Thisbé.

Leur tragédie est béte à soulever la bile :

Mais lion et Phœbé , tout semble tant habile , Qu'on leur dit: « bien lui, Lune 1 » et : «bien rugi, Lion! » Le père Anchise arrive avec le galion Pour reconnaître exprès à la fin , chose due, Sa fille Perdita, c'est-à-dire perdue.

Au lieu d'avoir des noms anglais, turcs ou romains. Tous ont des noms charmants pour courir les chemins ; Mercutio , C^ie , Orlando , Rosalinde , Parolles, Pandarus, Léandre, Sylvio I L'Inde Où Ton passe un flot rose en jonque de bambous; Où pour charmer leurs dieux à tètes de hibous Des hommes fort dévots font saigner leur échine, L'Eldorado , Kiou-Siou , Kounashir, et Ja Chine Qui sur sa porcelaine a des pays d'assur, N'ont rien de plus voilé , de plus bleu , de plus pur, Que ce rêve , où d'un doigt rosé la Fantaisie Sous le chêne Saxon répand les fleurs d'Asie.

C'est un monde limpide où dorment en riant Les mystères du Nord aux clartés d'Orient , Où près des flots d'argent brillent dans les prairies Des plantes d'émeraude aux fleurs de pierreries, Où des bouvreuils jaseurs , pour payer leur écot ; Chantent Mozart , perchés sur un coquelicot ! C'est comme notre amour qui parlerait, ou comme Un chant qui redirait ce qui chante dans Thomme ; C'est comme un zéphir calme , ou comme un sylphe ailé Qui caresserait l'âme. Et rien n'eût égalé Ce théâtre rempli d'une âme singulière , Si nous n'avions pas eu l'autre flambeau : Molière ! Car leur Muse à tous deux était la même enfant, Jetant au ridicule un regard triomphant, Ayant la liberté d'une fille espagnole, L'éclair dans le regard comme dans la parole , Pourtant fière et naïve , et trouvant quelquefois Un mot mystérieux et voilé dans sa voix ; Comme eft leur soleil d'or l'Armorique ou l'Irlande Ont des brouillai-ds pensifs couchés sur une lande. Elle qui , le sein nu , par les coteaux voisins , Tordait sur ses cheveux la vigne et les raisins , A présent soucieuse au désert où nous sommes, Car tout son avenir était dans ces deux hommes , Gémissait de les voir par un eflbrt uni S'user à découvrir le problème infini.

Car lorsqu'il nous pétrit avec la fange immonde , Dieu fit lourde à nos fronts la science du monde , Et ceux qui sur la scène ont répandu la leur. Savent combien leur rouge a caché de pâleur.

Quand tous deux essuyaient, délaissant leur royaume, Lui le rouge d'Arga^n, lui le fard du fantôme.

Dieu savait chaque jour par quel changement prompt

Une ride nouvelle illuminait leur front.

Et la Muse pleurait, sur leur métamorphose,

Elle essuyait ses pleurs de sa basquine rose ,

Et voulait soutenir avec sa faible main

Ces Atlas accablés d'un univers humain.

Mais enfin , las un jour de leur tâche première ,

Grands astres consumés par leur propre lumière ,

Ds moururent devant les peuples étonnés ,

Debout comme il convient aux hommes couronnés !

Alors ce fut sur nous comme une nuit étrange Où nul rayon d*en haut ne dora notre fange , Où rien ne traversa le murmure profond Que soulève l'idée et que les choses font.

Seulement , au lointain , les meilleurs dans leurs âmes Entendaient tressaillir comme des voix de femmes Qui dans nos mille bruits se perdaient à la fois. C'était le cri plaintif des Muses d'autrefois , Exhalé , frémissant d'une douleur amère , Sur la lyre d'Orphée et la lyre d'Homère 1 Et leur plus jeune sœur, cet ange des amours Qui des plus pâles nuits jadis faisait des jours , Qui du poète aux rois étendait son empire, Cette sœur de Molière, amante de Shakspere, Racontait sa détresse au chœur aérien.

« Qui me consolera? » disait-elle, mais rien Ne répondait encore à ses paroles vaines.

Son sang libre et jaloux gonflait partout ses veines , Mais dans la nuit profonde où sommeillait la foi Nul flambeau ne disait à l'homme : Lève- toi ! Et comme les débris de cette antique Egypte, Où, dans leur pyramide ou leur obscure crypte,

Dorment les Sésostris auprès des Néchaos , Notre art, monde autrefois, redevenait chaos.

Or, après bien long-temps, lorsque sur des idées Mortes en germe avant qu'on les eût fécondées, Les sons, comme des flots qui tourmentent leurs quais, Se furent bien long-temps dans Tombre entre-choqués , Le peuple vit soudain rayonner sur sa face Un point resplendissant de lumière vivace.

Et comme on demandait quel était ce flambeau Qui jetait sur la nuit un prestige si beau.

Les plus sages ont vu que c'était Tauréole Au front du jeune enfant marqué pour la parole , G)mme furent jadis les hommes de Sion , Et venu pour grandir sa génération.

Ce n'était qu'un enfant. L'airain aux Feuillantines L'avait bercé jadis de ses voix argentines :

Dans un jardin antique ombragé comme un bois , La Nature, qui parle avec ses mille voix, Lui disait chaque jour le secret grandiose. ^

Ivre de chants d'oiseaux et de parfums de rose , Il complétait son âme , oubliant, oublié, * Par un passé de gloire à l'avenir lié^ Méditant sans effort pour sa pensée, agile Virgile par les champs et les champs par Virgile , Dans son cœur inspiré, mais grave et sérieux, Cherchant déjà le sens des bruits mystérieux , Aux lauriers paternels , aux doux baisers de mère , Comprenant les deux mots que lui disait Homère, La Grandeur et l'Amour, et de mille rayons Enveloppant déjà tout ce que nous voyons.

:Si bien qu'ayant appris au miroir de son âme A réfléchir sur nous tout bruit et toute flamme ,

U s'ouvrit les chemins de l'univers ailé Que le9 chants d'autrefois nous avaient ciselé. Or, y voyant gémir sur leur divin trophée Les sœurs de l'Harmonie et la mère d'Orphée, n regarda le monde, et, sachant dans son cœur Les secrets oubliés du lyrisme vainqueur, S'écria , plein déjà du céleste délire :

Je serai l'Harmonie et je serai la Lyre 1 Et, sans faiblir après sous ce sublime effort, U dit aux fronts courbés se sentant assez fort Pour ourdir à son tour quelque sublime trame : Je serai l'Epopée et je serai le Drame I

Il se leva sur nous. Et l'homme triomphant Tint si bien ce qu'au monde avait promis l'enfant, Que le vieillard pensif dont la jeune Amérique Se souviendra, lui dit d'une voix homérique:

a Vous êtes l'avenir et je suis le passé 1 »

Et que, dernier de tous, il a tout surpassé.

Lui seul faisant saillir dans tout problème sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre , A fait briller à flots sur nos illusions L'immuable clarté faite de trois rayons, Trinité solennelle à nos yeux apparue , Triple aspect du foyer, du champ et de la rue. Le foyer 1 oasis aux souvenirs anciens, Où dans la solitude on est tout pour les siens , Sanctuaire où l'on sent comme iLest bon de vivre La tète dans les mains et les yeux dans un livre! Là tout est doux, charmant, simple et mystérieux : C'est l'épouse qui suit votre rêve des yeux, Ce sont les beaux enfants pleins d'avenir, aux lèvres Rouges comme les fleurs des vases de vieux Sèvres ;

36 ' LIVKE PREMIER

Et la vierge étonnée , en son cœur ingénu ,

De voir son front si pur, et si blanc son bras nu ;

Puis c'est un vieil ami qui cause de Tacite,

Qui lit à cœur ouvert dans Virgile qu*il cite ,

Et dont les souvenirs, d'âge en âge espacés ,

Vous reportent , jeune homme , à vos plaisirs passés.

Foyer, doux manteau d'ombre ! ô naïve peinture Flamande, que chacun refera! la nature A-t-elle plus que toi d'harmonie et de chants? Qui pourrait t'égaler, sinon l'air et les champs? Car les champs sont aussi le grand poème , et comme Un livre écrit par Dieu pour l'extase de l'homme. C'est là que chaque lèvre , allant chercher son miel , Boit , abeille , les fleurs , et poète , le ciel I C'est là qu'un doux zéphyr fait frissonner la lyre , Et que le mot s'écrit pour ceux qui savent lire ; Ce sont des ruisseaux d'or, de larges horizons, Des fruits divers donnés à toutes les saisons, Des cascades, des fleurs, de grandes voûtes d'arbres, Des cailloux anguleux plus brillants que des marbres, Des oiseaux garrulants qui s'envolent troublés, De gais coquelicots qui dansent dans les blés. Des lacs aux flots unis où , sans cesse jetée , La lumière dessine une moire argentée , Des cieux pleins de blasons qui paradent au loin Et de vagues parfums qui s'exhalent du foin !

Et sur ce beau décor, un cœur immense , un monde : La verte demoiselle avec l'insecte immonde , Le corbeau velouté, les bœufs aux larges reins. Cherchant leurs Bracassats ou leurs Claudes Lorrains ! . Chacun marche en sa voie. Au fond de la prairie La génisse s'ébat dans son herbe fleurie,

Les oiseaux attentifs portent au fond du nid La mousse dérobée aux angles du granit, L'insecte fait son trou , la verte demoiselle Mire dans les flots bleus son beau corsage frêle , Et répi blond s'entr'ouvre en riant au soleil. Chacun cherche son but dès le premier réveil : La fourmi son brin d'herbe, et l'homme sa charrue.

Et comme aux champs, hélas! chaque homme dans la rue Doit labourer l'argile, et dans un tourbillon Remplir encor sa tâche et creuser son sillon , Et , sans devancer l'heure où la moisson commence , Disputer aux oiseaux du ciel , herbe ou semence , Les grains qui deviendront épis. Tout penseur doit Désigner le vrai but, et le montrant du doigt Protéger tour à tour les peuples, qu'on enchaîne , Et le bon roi, souvent insulté sous son chêne 1 Cerveau lumineux, cœur où déborde l'amour, II doit, leur pr^fdiguant sa pitié tour à tour, Redoutable aux abus toujours prêts à nous mordre, Conserver et grandir la liberté par l'ordre , Pour rajeunir sans cesse et pour purifier L'atmosphère du champ et celui du foyer.

Triple aspect du foyer, du champ et de la rue , trilogie énorme avec le temps accrue.

Pour dégager de toi la tranquille clarté , Il fallait un penseur qui , de tous écarté , Reçut, seul entre tous, de la Muse d'Homère La royauté , nectar qui fait la coupe araère !

Aussi , la Muse eut-elle un regard triomphant Lorsqu'elle s'accouda sur le berceau d'enfant Sur lequel s'allumait, comme au temps de Moïse, L'indice flamboyant de la terre promise!

Si bien que cet enfant, ce rêveur radieux,

Calme, indulgent et fort comme les demi-dieux,

Cet apôtre fervent, élu dès sa naissance,

L'illumina plus tard de sa reconnaissance;

Car, sentant ce jour-là tous les peuples divers

Assez grands pour la voir avec leurs yeux ouverts ,

Il dégagea sans peine, avec une prière ,

L'archange qui dormait dans la Muse de pierre,

Et , des clartés du ciel doucement ébloui ,

Au Parnasse oublié chanta le Sinaï !

Et lorsque s'avança cette Muse nouvelle ,

Des enfants inspirés, à l'ombre de son aile,

Dirent joyeusement leurs chants jeunes et purs ,

Et la Muse les mène aux prodiges futurs.

Et mûrit lentement leur œuvre qu'elle achève,

Sage, car elle sait; jeune, car elle rêve!

Son jour se lève bleu. Sur ses bras assouplis

La pourpre flotte au loin. Les temps sont jiccomplis.

G toi 1 Muse nouvelle à la douce parole , Qui pour couronne d'or portes une auréole , Toi qui mènes aussi les enfants par la main » Muse de l'avenir , montre-moi le chemin I

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