‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 21 sur 101 · CONSEILS A JEANNE · texte numérisé non relu

CONSEILS A JEANNE

Vous souvient-il encor de ces noires allées Sur l'azur et la nue hardiment ciselées, Où, dans des temps meilleurs, nous allions tous les jours? Vous souvient-il encor des déesses de marbre Et des petits oiseaux qui sur les branches d'arbre ' Se chantaient leurs jeunes amours?

Comme tout était jeune alors, et quelle brise Volait joyeusement sur la nature éprise !

Oh ! quelle douce odeur exhalait de son sein La rose ! comme tout était joyeux , le monde Beau de printemps, le ciel qui souriait à Tonde, Et les cygnes blancs au bassin !

Nous avions encor l'âge où Tespérance est grave, Où sur le cœur ouvert chaque bonheur se grave : Et moi, j'admirais tout, Toiseau pour sa douceur, Le monde pour son bruit, la nature pour elle, Vous surtout , chère enfant que je voyais si belle. Et je vous appelais ma sœur.

Moments délicieux enfuis comme une aurore !

Un jour, et vous partiez, hélas ! un jour encore, Et jusqu'à l'horizon dédaigneux et lointain D'où m'enchantaient les voix de Pindare et d'Homère, J'allais suivre au hasard de chimère en chimère Les mirages de mon destin.

Il me fallait entrer dans une route ardue Où chacun n'obtient pas la récompense due.

Et, les pieds tout sanglants et le cœur plein d'émoi, Il fallait marcher seul sur les pas de mon rêve , Sans entrevoir de but, sans espérer de trêve. Sans regarder derrière moi.

Je fuyais vers ce monde où règne la parole.

Où ne retentit pas de murmure frivole.

Où chacun dit : « Je t'aime, » où la foi sainte luit ; Vers ce monde où l'esprit ailé vit dans la flamme, Vers ce temple inconnu de l'art, auquel mon âme • S'élançait du fond de sa nuit;

Je le rêvais semblable à cette école antique Où les sages vieillards, assis près du Portique, Croyaient que la Vertu n'était pas un vain nom, Et, chercbant le bonheur dans la science obscure, Jetaient en souriant les roses d*Epicure Sur Taustérité de Zenon.

Je marchai bien longtemps, car j'avais confiance, . Laissant à chaque pas quelque douce croyance Mourir derrière moi, quelque horizon rêvé S'évanouir. La route était aride, et certe.

Mes pieds habitués aux tapis d'herbe verte Etaient meurtris quand j'arrivai !

J'ai vu le temple auguste. douleur 1 ô misère ! Les marchands étalant notre honteux ulcère , Le mal de l'or, penchés sur leur comptoir jaloux , Trafiquaient et vendaient. Et j'ai crié : « Prétresse Des épouvantements, Nemésis vengeresse,

Rends-moi le fouet armé de clous ! »

Et c'est là, dans les cris étouffés, dans l'orage, Dans la fabrique d'or, dans les spasmes de rage. Que j'ai vécu, parmi des cœurs emplis de fiel ! C'est là qu'il m'a fallu, quelque bruit qui m'arrive. Prêter pieusement une oreille attentive

Pour écouter les chants du ciel !

Pourtant, une espérance à mon passé ravie Éblouissait encor les ombres de ma vie.

Car après tant d*efforts, après tant de combats, Je voyais dans mon rêve un pays que la brume Couvre, et que l'océan fouette de son écume, Et je me répétais : « Là-bas,

Loin de nous, dans un coin de la verte Armorique, Ce pays de croyance et de pouvoir féerique.

Vit une sainte enfant dont le cœur, vierge encor, Ne connaît ici-bas ni crainte, ni souffrance, Et qui, pensant peut-être à ses amis de France, ,

Cueille la fleur des landiers d*or.

Son rêve est chaste et libre ; elle n'a pas de chaînes. A l'air pur de la grève et sous l'abri des chênes Sa lèvre boit le calme avec l'immensité.

Soyez béni, mon Dieu, dont la sagesse brille ! Car vous avez gardé pour cette jeune fille Notre part de félicité 1 »

Et comme je pensais ces choses consolantes, J'ai trouvé par hasard quelques pages brûlantes Où toute votre vie est écrite en deux mots.

Juste Dieul vous aussi ! Quoi ! devant une toile Vous savez ce qu'on peut souffrir ! La même étoile Eclairait la nuit de nos maux.

Puis est venu le Doute, et vos nuits soucieuses Enviaient ces enfants, qui vont, filles pieuses. User de leurs genoux les dalles d*un couvent ! Vous voulez conquérir leur pauvre robe noire, Leur bénitier de buis, leur crucifix d'ivoire ; Oh ! sachez tout auparavant !

Non, Dieu n*a pas à tous tracé la même règle : La gazelle a le sable, il faut les deux à Taigle ! Il faut que le guerrier rougisse un fer vainqueur ; Le prêtre, qui s'abreuve au flot de TEvangile, Doit consoler notre âme en sa prison d'argile ; L'artiste labourer son cœur.

Si votre lèvre a peur devant l'amer calice, Fuyez, il en est temps l'extase et son supplice, Et restez toujours froide à toute ambition !

Mais si vous êtes née avec cet héritage, Quel droit auriez-vous donc dans le divin partage D'éviter votre mission?

La Douleur est très-sainte, elle est la part auguste. Le ciel même en a fait la compagne du juste : Elle est l'eau du Jourdain pour qui veut enseigner. ma sœur, celui-là doit sentir en silence Les épines trouer son front, et sous la lance Sa poitrine ou son flanc saigner.

Les odes sont le fruit de la souffrance humaine : Gomme aux siècles dorés l'autre Anadyomène Sortit du sein des flots sur un beau lit nacré , Quand siffle l'ouragan sur notre mer profonde, La pensée en lambeaux se ravive à cette onde, D'où sort un baptême sacré.

Demandez à l'amant de la fière Camille Quel torrent a trempé son âme, ô jeune fille ! Et quel amer penser couvre son front pâli ; Demandez à Byron quelle profonde ride Effaçait sur sa joue et sur sa lèvre aride lin baiser de sa Guiccioli !

Chacun a son destin. Celui-ci, dans son ombre, " Â rêvé la lumière et les trésors sans nombre Devant qui pâliraient ceux des rois d'Orient ; Cet autre pend sa vie aux lèvres d'une femme Dont le regard est doux, et qui n'a rien dans Tâme, Et qui vous tue en sourfant. «.

Lorsqu'il a bien marché dans sa pénible voie , Dieu lui donne souvent^la grâce, afin qu'il voie Et qu'abjurant l'erreur, il courbe les genoux ; Meurtri d'une douleur, il en évite une autre : Mais nous, nous ne pouvons échapper à la nôtre, Car notre souffrance est en nous.

Oh î celui qui s'est fait artiste ou bien poète ^Pour chercher le plaisir et couronner sa tête , Et qui s'envole ainsi par l'espoir emporté.

Celui qui de ce miel dore sa coupe amère.

Fut quatre fois maudit aux veines de sa mère Et dans les flancs qui l'ont porté !

Vers le but infini notre ardente pensée Nous traîne incessamment dans sa course insensée ; Si notre cœur mieurtri se déchire en lambeaux, Qu'importe? elle nous traîne et nous déchire encore, Et, comme le coursier de la blanche Lénore,

Ne sait nous mener qu'aux tombeaux !

478 LIVRE TROISIBME

La pensée est un mal cruel et sans refuge, Plus terrible cent fois que le réveil du juge, Plus noir que la misère et plus dur que l'affront ; Un mal à dessécher les fleurs les plus charmantes, Â glacer les amants sur le sein des amantes, A ronger .les cheveux au front.

Chercher les grands secrets de couleur et de forme , Elever dans sa tête un édifice énorme A faire tressaillir les grandes nations, Fuir dans le même cercle et vers les mêmes pôles , Et ne pouvoir porter sur ses larges épaules Le poids de ses conceptions ;

S'attacher au problême avec des mains de lierre, Avoir rêvé qu'on est Raphaël ou Molière, Avoir ouvert son cœur et lu ce livre à nu , Jeter dans une branche un océan de sève.

Et puis un beau matin s'éveiller d'un tel rêve Et se retrouver inconnu :

Savez-vous ce que c'est, et quel frisson de glace Fait palpiter la tempe et tord la tête lasse? Avez-vous vu pleurer ces rires haletants Qui grincent dans la fièvre et qu'on ne peut décrire? Avez-vous entendu ces gaîtés sans sourire

Qui font les vieillards de vingt ans?

Si vous voyez dans l'ombre, au milieu de la foule, Un passant dédaigneux de la terre qu'il foule ; S'il a l'œil d'un lion par les pleurs adouci.

S'il paraît se trouver seul parmi tous, et comme '

Chercher quelqu'un, priez, et dites- vous : « cet homme Est un frère qui souffre aussi. »

Car il souffre en effet, celui qui veut connaître Et toucher pas à pas tous les ressorts de l'être, Qui poursuit sans pâlir le grand secret en eux, Et, comme le brouillard caressé sur la vague, Voit flotter au lointain, dans une brume vague, Son œuvre, phare lumineux.

Quand ce spectre s'approche et que la même idée Se pose devant vous grandie et fécondée.

Comme un fruit mûr devant Tantale ivre de faim, Alors c'est un moment de céleste débauche :

Mais à peine a-t-on fait cette première ébauche Qu'on doute déjà de la fin !

Plus tard luit pour votre œuvre un jour qui la couronne. Et c'est comme un délire, et soi-même on s'étonne Du sens vaste et profond sous la ligne enfermé. Puis recommence alors le travail d'analyse :

On déchire, on caresse, ô démence 1 on méprise Le rêve qu'on a tant aimé !

Eh bien tous ces travaux, toutes ces luttes vaines, Les dégoûts, la douleur attachée à nos veines Qui nous mord et qui va sans cesse grandissant, Ne sont plus rien le jour où, le long du rivage Sablé d'or, nous pouvons sur le laurier sauvage

Cueillir un rameau verdissant !

Puis l'Ange nous emporte avec un grand coup d'aile. Malheur alors, malheur au martyr infidèle , Si, lorsque enfin la Mort, poursuivant son chemin, Sur son front pose un doigt mystérieux et calme, Il retourne à l'azur sans tenir cette palme Encor frémissante à la main 1

Hélas ! je trouve là des paroles sévèr^.

 vous, dont les pensers, comme des primevères, Pour le riant Avril commencent à fleurir,  vous dont le sourire a la grâce* ingénue, Je ne devrais pas dire encor : a L'heure est venue, Jeune inspirée, il faut souffrir ! »

a Cueillons ce jour ! (ainsi vous parleront les sages), Enivrons-nous de calme et de beaux paysages, Et vivons en repos comme nos bons aïeux. »

Mais, hélas ! ce nectar est bu jusqu'à la lie ; Nous n'avons plus pour nous cette heureuse folie, Et notre temps est sérieux.

Pourquoi vous mentirais-je? Au gré de votre envie, Enfant, n'espérez pas faire de votre vie La violette en deuil qu'épargnerait le sort ; Mais vous aurez au bout la récompense lente.

Et la Gloire en ses bras vous bercera tremblante Gomme un enfant que l'on endort.

La gloire l c'est-à-dire être roi, voir le monde S'agiter sourdement dans son égout immonde, Sentir que , né mortel, on échappe au néant.

Et ne pas demander seulement quelle houle Agite avec fureur les flots de cette foule Qui baigne vos pieds de géant !

La gloire ! être aussi grand que Rubens ou Shakspere, Plus grand que sur son trône un empereur d'empire , Savoir seul ici-bas le but essentiel, Et, quelque bruit qu'en bas toute royauté fasse , Porter un autre sceptre et parler face à face Aux archanges guerriers du ciel !

La gloire l ardent mirage, étrange destinée, Impérissable but vers qui toute âme née Tend dès le premier jour son effort absolu, Fleur, hélas 1 trop souvent éclose au chant du cygne, Palme promise aux fronts où le ciel met le signe Qui brille à votre front élu !

Donc, marchez devant nous, car votre route est sûre ; Et si votre pied saigne à l'ardente morsure D'un reptile fangeux préservé par pitié, S'il vous faut déchirer quelques feuillet^ du livre Et dévorer vos pleurs en souriant, et vivre Sans amour et sans amitié,

Bénissez cette fois la Douleur infinie.

Mère de toute force et de toute harmonie, D'où peut naître un poème écouté dans les cieux , ' Gomme aux coteaux dorés que le soleil illustre, Un fruit divin, brisé sous le sabot d'un rustre, Pleure un nectar délicieux !

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