L'ELDORADO
AMI Fantasio, qui toujours as fléchi Pour les yeux en amande, Sais-tu qu'hier matin j*ai beaucoup réfléchi Et que je me demande
Pourquoi décidément ce monde où nous rions
A tant de choses sombres, Et pourquoi Dieu n*a mis que de faibles rayons
Dans un Océan d'ombres?
Pourquoi les champs , les prés , les montagnes , les cieux ,
Les forêts, les prairies, Ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus
Pleins de chinoiseries?
Pourquoi près de Téloge, ô mon alter ego !
Rampe la diatribe, Près du Musset, du Sand et du Victor Hugo
Le Bourgeois et le Scnbe?
Pourquoi la belle femme incessamment voudra
Être le lot d'un pleutre , Et pourquoi nous allons étonner Sumatra
Par nos chapeaux de feutre ?
Pourquoi de la cithare et du haut brodequin
Le trépas se combine, Et pourquoi c'est toujours ce vieux fat d'Arlequin
Que choisit Colombine?
Pourquoi nous achetons avec un vrai transport
Tant de meubles rocaille , Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort,
La Satiété baille ?
Pourquoi tout ce qui brille est, exceptél'argent,
Un bagage inutile ?
Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant
Quelque hideux reptile ?
Quand on aurait pu faire un inonde jeune et beau
Plein de choses sans voiles.
Où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau,
Où tout serait étoiles?
Où sur des fleuves d'or et sur l'azur sans fin
Des eaux mélancoliques.
On aurait à son gré l'épaule d'un dauphin
Pour voitures publiques?
Où, comme telle Agnès avec un seul jupon *
Notre terre étant plate, On verrait d'ici luire au pays du Japon
Une fleur écarlate 1
Gomme on retrancherait le chemin du tombeau,
Ce chemin où nous ^mmes, Et qu'en ce pays-là chacun serait très-beau,
Les femmes et les hommes.
L'amour apporterait à l'âme de chacun
L'amour des autres âmes.
Et viendrait caresser d'un céleste parfum
Les hommes et les femmes.
Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua
De subir les principes.
Les routes n'auraient plus que des fleurs d'angsoka
Et de larges tulipes.
On y verrait courir sous leurs diamants lourds.
Et pleines de folie.
En souliers de satin, en robes de velours,
Rosalinde et Célie.
Nous serions leurs amants et leurs amphitryons ,
Et pour nos équipages, Nous autres Orlandos, nous les habillerions
En casaques de pages.
Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti,
Chercher des coupes pleines De ce nectar divin, le Lacryma-Christi,
Qui coulerait aux plaines.
Et comme elles seraient notre ange, notre amour
Et notre page rose, Elles nous serviraient de compagnon le jour,
Et la nuit d'autre chose.
Ou bien elles auraient des arcs et des carquois
En chasseurs d'alouettes , Nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts
Nos molles cigarettes.
Avec la soie et Tor feraient pour les amants
De merveilleuses trames.
Déchireraient en bloc nos vers et nos romans
Et brûleraient nos drames.
J'oubliais de te dire, à ce qu'il me paraît,
Une chose importante !
Comme ici-bas, chacun où bon lui semblerait.
Pourrait planter sa tente,
Et libre d'être gueux et de tenir son rang
Sous ce tiède atmosphère.
Sans écrire de prose et sans verser de sang,
Y vivre à ne rien faire ,
Tous les gens que la Mort a mis sur les genoux
Et couverts de son aile Pourraient ressusciter pour goûter avec nous
Cette vie éternelle.
Alors, observateurs, refaisant un travail
D'époques espacées, Nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail
Des nations passées ;
Faire avec Gléopâtre, ange, femme et bourreau,
Un gueuleton insigne.
Et, comme Léander, aller chercher Héro
En nageant comme un cygne ;
Courtiser Messaline, infante aux sens troublés,
Très-belle, quoi qu'on fasse.
Ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés
Sans courber leur surface ;
Avoir Eve, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé,
Suzanne, ce prodige, Manon, cette fange où Tor pur est tombé.
Et Vénus Gallipyge !
Il me semble que tout serait rare et profond
Dans le plan que je forme.
Et qu'on y trouverait son compte pour le fond
Autant que pour la forme.
Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour?
Près du berceau, la tombe, Le bourbier près du flot de cristal, le vautour,
Auprès de la colombe?
Pourquoi l'abîme creux sous le gazon des champs
Dont nos âmes sont aises?
Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants /
Tant de choses mauvaises?
C'est peut-être que Dieu, qui met le diamant
Dans une pierre close Et le serpent dans Therbe, a placé son aimant
Au fond de chaque chose.
Et, comme dans tout rêve adorable ou fatal ,
Dans tout ce qui respire, C'est toujours sous le bien que se cache le mal,
Et le beau sous le pire ;
Où Tun trouve à plaisir des monstres efirayés
Et des replis sans nombre, L'autre voit des gazons et des chemins frayés,
Pleins d'harmonie et d'ombre.
Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur
La colère s'édente, Nous autres, nous savons au fond de notre cœur
Garder la lampe ardente.
Qu'ils voient dans l'avenir et couvent dans leur sein
Le malheur et Tenvie, Le calcul soucieux de quelque noir dessein
Qui leur use le vie 1
Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau.
Ayons les yeux sans cesse Sur ce que Dieu jeta de suave et de beau
Parmi notre paresse !
Les chansons des oiseaux chez nous expatriés,
Les longs tissus de gazes.
Les tulipes en or, les champs coloriés.
Les caprices des vases,
Les lyres à dix voix, les horizons de feii,
Les mains de jeune femme 1 Pourquoi chercher ailleurs Tazur du pays bleu ? '
Nous l'avons dans notre âme.