‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 24 sur 101 · L'ELDORADO · texte numérisé non relu

L'ELDORADO

AMI Fantasio, qui toujours as fléchi Pour les yeux en amande, Sais-tu qu'hier matin j*ai beaucoup réfléchi Et que je me demande

Pourquoi décidément ce monde où nous rions

A tant de choses sombres, Et pourquoi Dieu n*a mis que de faibles rayons

Dans un Océan d'ombres?

Pourquoi les champs , les prés , les montagnes , les cieux ,

Les forêts, les prairies, Ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus

Pleins de chinoiseries?

Pourquoi près de Téloge, ô mon alter ego !

Rampe la diatribe, Près du Musset, du Sand et du Victor Hugo

Le Bourgeois et le Scnbe?

Pourquoi la belle femme incessamment voudra

Être le lot d'un pleutre , Et pourquoi nous allons étonner Sumatra

Par nos chapeaux de feutre ?

Pourquoi de la cithare et du haut brodequin

Le trépas se combine, Et pourquoi c'est toujours ce vieux fat d'Arlequin

Que choisit Colombine?

Pourquoi nous achetons avec un vrai transport

Tant de meubles rocaille , Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort,

La Satiété baille ?

Pourquoi tout ce qui brille est, exceptél'argent,

Un bagage inutile ?

Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant

Quelque hideux reptile ?

Quand on aurait pu faire un inonde jeune et beau

Plein de choses sans voiles.

Où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau,

Où tout serait étoiles?

Où sur des fleuves d'or et sur l'azur sans fin

Des eaux mélancoliques.

On aurait à son gré l'épaule d'un dauphin

Pour voitures publiques?

Où, comme telle Agnès avec un seul jupon *

Notre terre étant plate, On verrait d'ici luire au pays du Japon

Une fleur écarlate 1

Gomme on retrancherait le chemin du tombeau,

Ce chemin où nous ^mmes, Et qu'en ce pays-là chacun serait très-beau,

Les femmes et les hommes.

L'amour apporterait à l'âme de chacun

L'amour des autres âmes.

Et viendrait caresser d'un céleste parfum

Les hommes et les femmes.

Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua

De subir les principes.

Les routes n'auraient plus que des fleurs d'angsoka

Et de larges tulipes.

On y verrait courir sous leurs diamants lourds.

Et pleines de folie.

En souliers de satin, en robes de velours,

Rosalinde et Célie.

Nous serions leurs amants et leurs amphitryons ,

Et pour nos équipages, Nous autres Orlandos, nous les habillerions

En casaques de pages.

Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti,

Chercher des coupes pleines De ce nectar divin, le Lacryma-Christi,

Qui coulerait aux plaines.

Et comme elles seraient notre ange, notre amour

Et notre page rose, Elles nous serviraient de compagnon le jour,

Et la nuit d'autre chose.

Ou bien elles auraient des arcs et des carquois

En chasseurs d'alouettes , Nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts

Nos molles cigarettes.

Avec la soie et Tor feraient pour les amants

De merveilleuses trames.

Déchireraient en bloc nos vers et nos romans

Et brûleraient nos drames.

J'oubliais de te dire, à ce qu'il me paraît,

Une chose importante !

Comme ici-bas, chacun où bon lui semblerait.

Pourrait planter sa tente,

Et libre d'être gueux et de tenir son rang

Sous ce tiède atmosphère.

Sans écrire de prose et sans verser de sang,

Y vivre à ne rien faire ,

Tous les gens que la Mort a mis sur les genoux

Et couverts de son aile Pourraient ressusciter pour goûter avec nous

Cette vie éternelle.

Alors, observateurs, refaisant un travail

D'époques espacées, Nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail

Des nations passées ;

Faire avec Gléopâtre, ange, femme et bourreau,

Un gueuleton insigne.

Et, comme Léander, aller chercher Héro

En nageant comme un cygne ;

Courtiser Messaline, infante aux sens troublés,

Très-belle, quoi qu'on fasse.

Ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés

Sans courber leur surface ;

Avoir Eve, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé,

Suzanne, ce prodige, Manon, cette fange où Tor pur est tombé.

Et Vénus Gallipyge !

Il me semble que tout serait rare et profond

Dans le plan que je forme.

Et qu'on y trouverait son compte pour le fond

Autant que pour la forme.

Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour?

Près du berceau, la tombe, Le bourbier près du flot de cristal, le vautour,

Auprès de la colombe?

Pourquoi l'abîme creux sous le gazon des champs

Dont nos âmes sont aises?

Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants /

Tant de choses mauvaises?

C'est peut-être que Dieu, qui met le diamant

Dans une pierre close Et le serpent dans Therbe, a placé son aimant

Au fond de chaque chose.

Et, comme dans tout rêve adorable ou fatal ,

Dans tout ce qui respire, C'est toujours sous le bien que se cache le mal,

Et le beau sous le pire ;

Où Tun trouve à plaisir des monstres efirayés

Et des replis sans nombre, L'autre voit des gazons et des chemins frayés,

Pleins d'harmonie et d'ombre.

Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur

La colère s'édente, Nous autres, nous savons au fond de notre cœur

Garder la lampe ardente.

Qu'ils voient dans l'avenir et couvent dans leur sein

Le malheur et Tenvie, Le calcul soucieux de quelque noir dessein

Qui leur use le vie 1

Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau.

Ayons les yeux sans cesse Sur ce que Dieu jeta de suave et de beau

Parmi notre paresse !

Les chansons des oiseaux chez nous expatriés,

Les longs tissus de gazes.

Les tulipes en or, les champs coloriés.

Les caprices des vases,

Les lyres à dix voix, les horizons de feii,

Les mains de jeune femme 1 Pourquoi chercher ailleurs Tazur du pays bleu ? '

Nous l'avons dans notre âme.

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