‹ Les cariatides (volume 2)Chapitre 29 sur 101 · A UNE MUSE FOLLE · texte numérisé non relu

A UNE MUSE FOLLE

ALLONS, insoucieuse, ô ma folle compagne, Voici que l'hiver sombre attriste la campagne, Rentrons fouler tous deux les splendides coussins ; La bise rougirait tes folles mains d'albâtre, Et, vois- tu bien, j'ai peur de son baiser bleuâtre Pour la peau blanche de tes seins.

Allons chercher tous deux la caresse frileuse Sur notre beau lit grec d^étoffe moelleuse ; Enroule ma pensée à tes muscles nerveux , Ma chère âme I trésor de la race d'Hélène , Verse autour de mon corps Tambre de ton haleine Et le manteau de tes cheveux.

Que me fait cette glace aux mouvantes facettes, Cette neige étemelle utile à maints poètes Et ce vieil ouragan au blasphème hagard ?

Moi, j'aurai l'ouragan dans l'onde où tu te joues, La glace dans ton cœur, la neige sur tes joues, Et l'arc^n-ciel dans ton regard.

Il faudrait n'avoir pas de bonnes chambres closes, Pour chercher en janvier des strophes et des roses. Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux. Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes. Au lieu d'user nos voix à chanter des poèmes , Nous en ferons sous les rideaux.

Tandis que la Naïade interrompt son murmure Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré, Echevelés tous deux sur la couche défaite.

Nous boirons les grands vins, pleurs du soleil en fête. Dans un grand cratère doré

A nous les arbres morts luttant avec la flamme , Les tapis variés peints pour des pieds de femme, Et les divans, profonds à nous anéantir !

Nous nous préserverons de toute rude atteinte Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte Que signerait l'ancienne Tyr.

A nous les lambris d'or illuminant les salles, A nous les contes bleus des nuits orientales , Caprices pailletés que l'on brode en fumant, Et ces pipes sans fin, dont s'fgnore le compte, Où l'opium brûlant vous fait rêver un conte D'Hoffman^ le rêveur allemand !

Ainsi, fille du ciel, suspendons notre lyre ; L'heure passe ; oublions que nous avons su lire ! Que le vieux goût romain préside à nos repas ! Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre, Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre, Le livre que l'on n'écrit pas.

Tressaille mollement sous la main qui te flatte. Quand le tendre lilas, le vert et l'écarlate, L'azur délicieux, l'ivoire aux fiers dédains, Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse Et le rose du feu qui rougit la fournaise Éclateront sur les jardins.

Nous irons découvrir aussi notre Amérique !

L'Eldorado rêvé, le pays chimérique Où l'Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant, Où pour Titania la perle noire abonde , Ou près d'Hérodiade avec la fée Hahonde Chasse Diane au front d'argent!

Mais pour l'heure qu'il est, sur nos vitres gothiques La glace s'est pâmée en baisers fantastiques. Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants, Et tes beaux seins polis , plus blancs que deux étoiles, Ont l'air, à la façon dont ils tordent leurs voiles, De vouloir s'en aller aux champs.

Donc, fais la révérence à ces lecteurs honnêtes Qui se sont cru le droit de lire nos sornettes. Tes sottises de Muse et mes rêves de fou, Et, tout en te courbant dans un adieu suprême, Jette leur, si tu veux, pour ton meilleur poème. Tes bras de femme autour du cou !

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LES STALACTITES ANS les STOttes sans fin brillent les stalactites.

Du cyprès gigantesque aux fleurs les plus petiU's. Tout un jardin s'accroche au rocher spongieux., Lys de glace, roseaux, lianes, clématites.

Des thyrses pâlissants, bouquets prestigieux , Naissent , et leur éclat mystique divinise»

Des villes de féerie au voV prodigieux.

Voici les Alhambras où Grenade éternisa

Son trèfle pur ; voici les palais aux plafonds

En feu , d*où pendent clairs les lustres de Venise.

Transparents et pensifs , de grands sphynx , des griffons Projettent des regards longs et mélancoliques Sur des dieux monstrueux aux costumes bouffons.

Dans un tendre cristal aux reflets métalliques Montent , ressuscitant le rhythme essentiel , Les clochetons à jour des sveltes basiliques ,

Et sous l'aii)re sanglant et providentiel

De la croix , sont éclos , énamourés des mythes ,

Les vitraux où revit tout le peuple du ciel.

Stalactites tombant des voûtes , stalagmites Montant du sol , partout les orgueilleux glaçons Argentent de splendeurs l'horizon sans limites.

Babels de diamants où courent des frissons, Colonnes à des dieux inconnus dédiées, Souterrains éblouis, miraculeux buissons ,

Tout frémit : cent lueurs baignent , irradiées , Les coupoles qui sont pareilles à des cieux.

Pourtant c'est le destin , voûtes incendiées !

Le voyageur, ravi dans ce lieu précieux,

Et sachant qu'une nymplie auguste est son hôtesse ,

Parfois sur vos trésors lève un œil soucieux.

Quel trouble appesanti sur leur délicatesse

Pare de la langueur mourante du sommeil

Ces merveilles du rêve , et d'où vient leur tristesse ?

Hélas ! l'ardent soleil de Dieu , le vrai soleil

Ne les éclaire pas de son regard propice

Et fait voler plus haut ses flèches d'or vermeil.

Sous un mont que jamais le lierre ne tapisse , Vit cet enchantement qui tremble au son du cor, Gardé par la caverne et par le précipice.

Mais (chère nymphe, ô Muse inassouvie encor.

Que devance le chœur ailé des Métaphores), Pour installer ce rare et flamboyant décor

Sous ces blancs chapitaux et ces arceaux sonores Où les métaux ont mis leur charme et leurs poisons , Il a fallu les pleurs des Soirs et des Aurores.

Car, toi pour qui le roc orna ces floraisons De rose , de safran et d'azur constellées , Tu le sais , Poésie , ange de nos raisons ,

Ces caprices divins sont des larmes gelées !

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