U CHANSON DU VIN
PARMI les gazons Tout en floraisons Dessous les treilles, J'écoute sans fin La chanson du vin Dans les bouteilles.
L'Ode à l'Idéal Au fond du cristal
Coule embaumée.
La stropheJîruit, Et , limpide , suit
Sa sœur charmée.
Les nectars vermeils Chantent les soleils
De la jeunesse , Et tous les retours Qui font nos amours
Pleins de tristesse ;
Et le dieu Liber, Beau, joyeux et fier,
Qui , roi des âmes , Guide à l'Orient Un essaim riant
De jeunes femmes ,
LIVBE QUATRIÈME 219
Le dieu des pressoirs Qui , sous les pins noirs
Du mont Ménale , Fait , pendant la nuit , Courir à grand bruit
La bacchanale !
Et le tambourin Des vierges sans frein
Dans leurs querelles, Qui , loin des regards , Dans les bois épars
S'aiment entre elles ;
Et le chœur dansant Qui, rouge, et versant
Dans son délire Le sang et le vin.
Brise le devin
Avec sa lyre !
Le Nectar nous dit :
« vous qu'engourdit
La Poésie , Plus de vains sanglots !
Buvez à mes flots
La Fantaisie.
Ne réservez plus Vos vœux superflus
Et vos tendresses Pour les impudeurs Et pour les froideurs
De vos maîtresses.
Nos claires prisons Montrent aux raisons
Evanouies , L'âme des couleurs Du rhythme et des fleurs
Epanouies !
Nos secrets plaisirs , Nés dans les loisirs ,
Ont à s'accroître , Pour les sens domptés Plus de voluptés
Que ceux du cloître.
Mais fuis , jeune élu , - Le bois chevelu ,
Le flot ra[)ide Et Tantre secret Où te rencontrait
L'Àganippide !
Le thyrse est levé.
Dans le lieu trouvé
Pour les mystères , Hurlent de fureur Les vierges en chœur
Et les panthères.
Privé de tombeaux , L'impie en lambeaux
Meurt comme Orphée, Dans l'onde à la fois Sa lyre et sa voix
Pleure étouffée.
Tandis qu'au lointain ^ Bondit, le matin ^
Toute rougie , En vociférant Sur l'indifférent ,
La sainte Orgie ! »
A CHARLES BAUDEUIRE
poète , il le faut , honorons la Matière :
Mais ne l'honorons point d'une amitié grossière , Et gardons d'offenser, pour des plaises trop courts , L'Amour, qui se souvient, et se venge toujours.
Notre âme est trop souvent comme cette Bacchante Que , dans une attitude aimable et provoquante ,. Le Satyre caresse et retient dans ses bras , Rouge de ses désirs et de son embarras , La tête renversée et les lèvres mi-closes, Et que l'enfant Amour châtie avec des roses.
CHÈRE , voici le mois de mai , Le mois du printemps parfumé Qui , sous les branches , Fait vibrer < des sons inconnus , Et couvre les seins demi-nus De robes blanches.
Voici la saison des doux nids , Le temps où les cieux rajeunis
Sont tout en flamme , Où déjà , tout le long du jour, Le doux rossignol de l'amour
Chante dans Tâme.
Ah ! de quels suaves rayons Se dorent nos illusions
Lps plus chéries , El combien de charmants espoirs Nous jettent dans Tombre des soirs
Leurs rêveries ^
Parmi nos rêves à tous deux , Beaux projets souvent hasardeux
Qui sont les mêmes , Songes pleins d^amour et de foi Que tu dois avoir comme moi ,
Puisque tu m'aimes ;
Il en est un seul plus aimé.
Tel meurt un zéphyr embaumé
Sur votre bouche , Telle, par une ardente nuit , De quelque séraphin , sans bruit ,
L'aile vous touche.
Camille , as-tu rêvé parfois
Qu'à l'heure où s'éveillent les bois
£t l'alouette , Où Roméo , vingt fois baisé , Snjambe le balcon brisé De Juliette ,
Nous partons tous les deux , tout seuls ?
Hors Paris, dans les grands tilleuls
Le vent se joue ; L'air sent les lilas et le thym , La fraîche brise du matin
Baise ta joue.
Après avoir passé tout près De vastes ombrages , plus frais
Qu'une glacière Et tout pleins de charmants abords, Nous allons nous asseoir aux bords
De la rivière.
L'eau frémit, le poisson changeant Émaille la vague d'argent
D'écaillés blondes ; Le saule , arbre des tristes vœux , Pleure, et baigne ses longs cheveux
Parmi lés ondes.
Tout est calme et silencieux.
Etoiles que la terre aux cieux
À dérobées , On voit briller d'un éclat pur Les corsages d'or et d'azur
Des scarabées.
Nos yeux s'enivrent , assouplis , A voir l'eau dérouler les plis
De sa ceinture. Je baise en pleurant tes genoux, Nous sommes bien seuls, rien que nous
Et la nature !
Tout alors , les flots enchanteurs , L'arbre ému , les oiseaux chanteurs
£t les feuillées , Et les voix aux accords touchants Que le silence dans les champs
Tient éveillées ,
Les parfums qui prennent les sens, Les horizons éblouissants
De fantaisie , Les serments dans nos cœurs écrits , Tout en nous demande à grands cris
La Poésie.
Nous sommes heureux sans froideur.
Plus de bouderie ou d'humeur
Triste ou chagrine ; Tu poses d'un air triomphant Ta petite tète d'enfant
Sur ma poitrine ;
Tu m'écoutes , et je te lis , Quoique ta bouche comme mi lys
S'ouvre et soupire, Quelques stances d'Alighieri , Ronsard , le poète chéri ,
Ou bien Shakspere.
Mais je jette le livre ouvert y Tandis que ton regard se perd
Parmi les mousses , Et je préfère , en vrai jaloux »
A nos poètes les plus doux Tes lèvres douces !
Tiens , voici qu'un couple charmant y Gomme nous jeune et bien aimant,
Vient et regarde.
Que de bonheur rien qu'à leur pas !
Ils passent et ne nous voient pas :
Que Dieu les garde !
Ce sont des frères , mon cher cœur, Que j comme nous , Tamour vainqueur
Fit Tun pour l'autre.
Ah I qu'ils soient heureux à leur tour !
Embrassons-nous pour leur amour
Et pour le nôtre !
Chère , quel ineffable émoi , Sur ce rivage où près de moi
Tu te recueilles , De mêler d'amoureux sanglots Aux douces plaintes que les flots
Disent aux feuilles l
Dis, quel bonheur d'être enlacés Par des bras forts, jamais lassés !
Avec quels charmes , Après tous nos mortels exils, La lèvre boit au bout des cils
De fraîches larmes !
LE DÉMÊLOIR A Pierre Pétroz
JE sais qu'elle est pareille aux archanges des toiles. Ses cils luxuriants dorment sur deux étoiles , Et je vois aux candeurs de son pied calme et pur Qu'il a marché longtemps sur les tapis d'azur. Sa bouche harmonieuse et de charme inondée Semble, à son doux parfum de roses de Judée, Avoir vidé la coupe aux noces de Cana , Et chanté dans les cieux le Salve Regina.
Mais ces tempes de marbre et ce sourcil farouche, La superbe fierté du front et de la bouche , Ces rougeurs, ce duvet plein de défis mordants , L'insolente fraîcheur de ces tons discordants , Ces ongles lumineux et ces dents de tigresse A des instants furtifs trahissent la déesse.
Quand , pareille aux Vénus du grand peintre d'Anvers, Sous un grand démêloir d'écaillé aux reflets verts Elle fait ruisseler, en sortant de l'alcôve , Cette ample ôhevelure à l'or sanglant et fauve , Quand ses mains de statue achèvent d'y verser Le flot d'huile épandu , le soleil fait glisser Sur ces âpres trésors, qu'à loisir elle baigne , Un rayon rose au bout de chaque dent du peigne.
A LA FONT-GEORGES
champs pleins de silence , Où mon heureuse enfance Avait des jours encor Tout filés d'or !
ma vieille Font-Greorges, Vers qui les rouge-gorges ^ •
Et le doux rossignol Prenaient leur vol !
Maison blanche où la vigne Tordait en longue ligne Son feuillage qui boit Les pleurs du toit I
source claire et froide , Qu'ombrageait le tronc roide D'un noyer vigoureux A moitié creux I
Sources ! fraîches fontaines !
Qui , douces à mes peines , Fréniissiez autrefois Rien qu'à ma voix !
Bassin^où les laveuses Tendaient, silencieuses , Sur un rameau tremblant, Le linge blanc !
sorbier centenaire, Dont trois coups de tonnerre N'avaient pas abattu Le front chenu !
Tonnelles et coudrettes , Verdoyantes retraites De peupliers mouvants A tous les vents î
vignes purpurines , Dont j le long des collines , Les c«ps accumulés Ployaient gonflés;
Où, l'automne venue, La Vendange mi-nue A l'entour du pressoir Dansait le soir 1
buissons d'églantines , Jetant dans les ravines , Comme un chêne le gland , Leur fruit sanglant I
Murmurante oseraie Où le ramier s'effraie , Saule au feuillage bleu , Lointains en feu !
Rameaux lourds de cerises !
Moissonneuses surprises A mi-jambe dans l'eau Du clair ruisseau !
Antres, chemins, fontaines, Acres parfums et plaines, Ombrages et rochers Souvent cherchés !
Ruisseaux ! forêts I silence !
mes amours d'enfance !
Mon âme, sans témoins, Vous aime moins
Que ce jardin morose Sans verdure et sans rose *t ces sombres massifs D'antiques ifs ,
Et ce chemin de sable , Où j'eus l'heur ineffable , Pour la première fois , D'ouïr sa voix !
Où, rêveuse , l'amie , Doucement obéie, S'appuyant à mon bras , Parlait tout bas;
Pensive et recueillie , Et d'une fleur cueillie Brisant le cœur discret D'un doigt distrait ,
A l'heure, où sous leurs voiles Les tremblantes étoiles Brodent le ciel changeant De fleurs d'argent.
U FONTAINE DE JOOVENCE
IL est une fontaine à la blanche sculpture , Dont la nappe d'argent tombe dans la verdure ; L'eau de sa coupe, avec de clairs rayonnements , Sur les dauphins de marbre éclate en diamants.
Elle rend aux vieillards la jeunesse et la fdrce. Mille jeunes Vénus , fières de leur beau torse, Sur Tazur de ses flots, qui ne sont point amers , Lèvent un pied plus blanc que la perle des mers.
Celles qui n'aimaient plus les tourterelles blanches Et ne tressaillaient pas dans le mois des pervenches, Ceux que laissaient glacés la Lyre et le bon vin, Sortent joyeux et beaux de ce Léthé divin ;
Non beaux comme autrefois d'une beauté sévère. Mais semblables aux dieux qui boivent à plein verre Le feu que le Titan pour nous a dérobé , Et qui puisent le vin dans la coupe d'Hébé.
La Naïade aux yeux bleus , qui pleure goutte à goutte , Noie au fond de leurs cœurs la tristesse et le doute , Et , tournant leur esprit vers les biens étemels , Leur montre l'Idéal dans les plaisirs charnels.
Voyez-les , souriants , fiers de leur belle taille , Dans ces riches habits de fête et de bataille Qui relèvent la mine , et qu'aux siècles anciens Peignaient avec amour les maîtres Vénitiens.
Les couples sont épars : de blanches jeunes femmes Dont les yeux rallumés se remplissent de flammes, Avec leurs amoureux assis sur le gazon , Effeuillent les bouquets de leur jeune saison
L'une parle à mi-voix , et , comme en un méandre , Erre par les sentiers de la carte du Tendre ; Celle-là, fière enfin de vivre et de se voir, Tantôt joue , et ternit l'acier de son miroir.
Tandis qu'à ses genoux son compagnon étale La poitrine d'Alcide et les grâces d'Omphale , Une verse du vin dans le verre sculpté D'un jeune cavalier debout à son côté.
Plus loin , deux rajeunis , sur la mousse des plaines , Mêlent dans un baiser les fleurs de leurs haleines : Une vierge au sein nu , digne de Phidias , Tord ses cheveux luisants qui pleurent sur ses bras.
Dans Thumide vapeur de sa métamorphose , Blanche encore à demi comme une jeune rose, ^ Une autre naît au monde , et ses beaux yeux voilés Ârgentent Teau d'azur de rayons étoiles.
Dans les vagues lointains Tune Tautre s'enchantent , Agitant leurs tambours dont les clochettes chantent , De galantias beautés qui semblent des péris , Et teignent l'air limpide à leur rose souris.
Et tous ces nouveaux-nés de qui l'âme ravie Connaît le prix des biens qui font aimer la vie , Sans trouble et sans froideur cèdent à leurs désirs, Et vident lentement la coupe des plaisirs.
S3S LIVRE QUATRIÈATE
doux cygnes chanteurs, vous quQ la poésie Retrempe incessamment dans son onde choisie , Amis ! soyons pareils à ces beaux jeunes gens : Créons autour de nous des cieux intelligents.
Cherchons au fond du vin les sciences rebelles , Et Tamour idéal sur les lèvres des belles , Et dans leurs bras, qu'anime une calme fierté , Rêvons la Jouissance et llmmortalité.