‹ Les carnets de Georges LouisChapitre 10 sur 35 · Le général Chanzy · texte numérisé non relu

Le général Chanzy

Il vivait en militaire, habitué à ne jamais se ménager; il travaillait trop, bravait le froid et le chaud, ne faisait attention ni à ce qu’il mangeait ni à ce qu’il buvait, et c’est tout cela qui l’a tué. Son médecin, Hilairet, qui pourtant avait remarqué qu’il avait le pouls très dur, ne l’avait pas averti du danger qu’il courait. L’artério-sclérose n’était alors ni bien connue ni bien soignée.

La veille de la mort de mon beau-père, nous avions, lui, ma belle-mère et moi, assisté à un grand dîner donné par le préfet de la Marne. Il avait beaucoup causé à ce dîner, et comme à son ordinaire vidé ses verres sans faire attention à ce qu’on y mettait. Que de fois nous nous sommes dit que peut-être ces verres de vin pur avaient pu hâter sa fin puisqu’il était dans un état d’artériosclérose très avancé ! Au moment où le dîner allait prendre fin, le cardinal Langénieux, qui s’y trouvait aussi, porta la santé de mon beau-père. Dans sa réponse, le général lui dit à voix haute : « Sans religion, il n’y a pas de société. » Ce furent à peu près ses dernières paroles publiques, et on les remarqua d’autant plus qu’elles furent dites à la table d’un préfet connu par ses opinions antireligieuses.

Rentré à la maisonT mon beau-père nous parla des démarches qu’on faisait auprès de lui pour le décider à accepter la candidature à la Présidence de la République, et il nous dit qu’il avait résolu d’accepter, mais sous des conditions qui pourraient faire reculer ceux qui s’étaient adressés à lui.

Il y avait à ce moment cinq jours que Gam-

betta était mort, et l’on préparait ses funérailles. Mon beau-père dit à son aide-de-camp qu’il n’irait pas aux obsèques, et il nous quitta pour aller se coucher. Quand on entra dans sa chambre le lendemain matin, il était mort, mort dans son sommeil, sans faire un mouvement. Les draps n’étaient pas même dérangés. Sur sa table de nuit on trouva la liste du premier ministère qu’il se proposait de former s’il était élu Président de la République.

Le bruit ayant couru qu’on avait assassiné mon beau-père pour l’empêcher d’arriver à la Présidence de la République, le Gouvernement ordonna défaire l’autopsie du corps, et l’autopsie démontra que la mort était naturelle.

Le frère cadet de mon beau-père vit encore. Il a quatre-vingt-quatre ans. Mon beau-père aurait quatre-vingt-sept ans s’il vivait encore, et peutêtre aurait-il vécu jusqu’à présent s’il avait comme mon oncle mené la vie tranquille d’un fonctionnaire des Finances.

Nous avons tous ses papiers, sa correspondance avec Freycinet, avec Gambetta. A. sa mort, un délégué du Gouvernement vint mettre les scellés à Buzancy, dans la propriété où ma belle-mère vit encore. Il y avait une armoire dans son cabinet de travail ; on supposa que là étaient ses papiers, et là on mit les scellés. Mais il n’y avait que des pots à confitures. Et quand on leva les scellés, on crut, en ne trouvant pas les papiers dans cette armoire, que le général n’avait rien gardé.

Rosbn. Stolypine . — 27 septembre 1913.

Il défendit la Constitution tant qu’il put la faire servir à la réalisation de ses idées ; mais il était plus autoritaire que constitutionnel, et il viola la Constitution à la première résistance sérieuse qu’il rencontra. Le mécontentement que témoigna le Conseil de l’Empire de l’attitude hautaine de Stolypine aurait facilement décidé l’Empereur à se séparer de son Premier Ministre; mais les grands-ducs, et surtout l’Impératrice mère, supplièrent l’Empereur de garder Stolypine, et le souverain céda.

Madame Gatusse. i er octobre igi3.

Pierre Weber est le courriériste parlementaire du New-York Herald (édition de Paris). En rendant compte de la séance dans laquelle Barthou lut la déclaration ministérielle, Weber glisse cette petite phrase : « En attendant mieux,

M. Barthou trahit son anxiété. »

Ces comptes rendus parlementaires ne sont sans doute pas très lus, ajouta Madame Catusse, car j’ai cité la phrase de Weber à bien des personnes, et aucune ne la connaissait. Je l’ai citée notamment chez Ribot, qu’elle fit beaucoup rire.

L’ « Homme Libre ». — Un journaliste niçois généralement bien informé, qui se nomme Garibaldi, m’a dit savoir d’une source absolument

sûre qi^e c'est Gaston Menier qui fait les frais de la campagne de Clemenceau contre Poincaré. Il ne subventionne pas l'Homme Libre , mais seulement Clemenceau, à qui il assure 200 francs par article, soit environ 60.000 francs par an. — Pure invention, interrompt Catusse fils. — Mais non, c’est de Garibadi que je tiens cela. — Et naturellement tune m’en as rien dit, jette le fils d’un ton aigre.

Hànotaux. Dîner du Ministère des Affaires étrangères .

i3 novembre igi3.

« Si j’entre dans les ambassades, je me ferai auparavant nommer député. Ce sera facile. On m’offre vingt mandats. Etre ambassadeur sans être membre du Parlement, c’est comme si autrefois on avait été ambassadeur sans être de la Cour. »

Comme c’est juste 1

Ce qu’il poursuit, c’est encore une Triple Entente, mais avec l’Allemagne et la Russie. Ile wants to drop England. — Mais ce sera l’hégémonie de l’Allemagne P — Non, si la Russie est en tiers. C’est pour cette entente à trois que j’ai été à Kiel, ce qu’on m’a tant reproché.

« Dans un dîner à Paris en 1904, après le combat de Port-Arthur, dîner auquel assistaient le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch et [an blanc\ j’ai prédit la défaite finale de la Russie et la Révolution. On l’a rappelé dans le Novoïe Vremia pendant les troubles, )>

Sa Triple Entente (France, Russie, Allemagne) est aussi celle de Witte.

Doumer. Dîner Affaires étrangères. — i 3 novembre iqi 3 .

Je suis président de l’Union minière du Sud de la Russie et de la Compagnie générale d’électricité. C’est tout ce que je conserve « jusqu’à ce que je prenne le pouvoir». —Avec Millerand, avez-vous dit P — Ce serait peut-être beaucoup, lui et moi à la fois, mais nous sommes d’accord, lui et moi. — Vous avez aussi le Crédit Français ? — Pour si peu de temps que cela ne compte plus. Je n’y reste que jusqu’à la fin de l’année courante.

IIanotaux. L'ascension de VItalie. — i 3 novembre 1913.

Hanotàux. — Elle monte rapidement, ses ambitions sont illimitées. Elle abandonne l’Adriatique à l’Autriche pour prendre la Méditerranée, et son adversaire, ce n’est pas la France, c’est l’Angleterre. C’est elle qui a empêché l’Angleterre de prendre la Sude. L’Angleterre la trouve et la trouvera de plus en plus devant elle. C’est l’Italie qui a conduit les événements.

Moi. — C’est Tittoni.

Hanotaux. — Peut-être. Cependant l’Italie eût joué un rôle dirigeant même si elle n’avait pas eu Tittoni.

Moi. — L’Italie aurait pu aller à Constan-

tin'ople ; elle n’a pas eu le courage d’y aller.

Hanotaux. — A quoi bon ? Elle n’eût pu y rester, à cause de la Russie.

Moi. — Cependant on disait à Pétersbourg :

« C’est la seule puissance que nous verrions sans nous y opposer aller à Constantinople parce qu’elle ne pourrait pas y rester. »

Hanotaux. —Quelle erreur ! La voilà, la faute grossière, la faute d’écolier. Si l’Italie avait été à Constantinople avec la complicité de la Russie, elle n’en serait pas sortie de sitôt.

Moi. — Elle restera à Rhodes.

Hanotaux. — Certainement.

Kleczkowski. 26 novembre igi 3 .

Poincaré vous reproche : i° de ne l’avoir pas accompagné à Moscou ; 2° de ne vous être pas trouvé dans le salon de l’ambassade quand il y est venu pour le dîner que vous donniez ce soirlà ; 3 ° de n’avoir pu, ne connaissant aucun nom, lui présenter les personnes qui venaient à l’ambassade.

Nordhein a Madame Georges Louis. 27 novembre 1913.

C’est extraordinaire combien Poincaré a d’ennemis. Je m’en rends compte, parce que je vois beaucoup de monde et que l’on parle librement devant moi.

La popularité dont il jouit dans d’autres milieux

n’est pas moins extraordinaire. Il n’a rien fait pour la justifier as you said, et d’autre part l’opinion publique le loue de procédés qui sont au contraire très critiquables et qu’on ne supporterait pas en Allemagne si l’Empereur en pratiquait de semblables (tournées de voyage).

Vous suiviez en Europe une politique très habile. Poincaré a détruit tout cela.

PUJALET A BàRGONE [CLAUDE FaRRÈRE].

L'Allemagne. — 2 décembre 1913.

Le roi d’Espagne, arrivé ce matin de Vienne, a dit à Pujalet : « Votre pays a montré un remarquable- sang-froid depuis le commencement de l’affaire de Saverne. C’est très bien, et il est bien à désirer que l’on continue à garder le même calme. »

Il est très clair, ajoute Pujalet, que le Roi a voulu me faire comprendre que l’on avait de mauvais desseins en Allemagne, et qu'il ne fallait pas tomber dans le piège ,

|Mind that : l’Allemagne devait pousser l’Autriche à prendre des initiatives qui rendaient la guerre inévitable^De cette manière, l’Autriche serait forcée de prendre part à la guerre, puisque c’est elle, en apparence, qui l’aurait déchaînée. La Russie provoquée par P Autriche marcherait, et la guerre déchaînée par l’Allemagne éclaterait L]

* Entre crochets carrés dans le texte.

Il est probable que l’Autriche s’était refusée à suivre l’Allemagne dans une guerre dont le Maroc eût été le prétexte.

Rénier (de l’agence [an blanc] filiale d’Havas.)

3 décembre 1913.

Non, Delcassé ne recueillera pas la succession de Barthou. Isvolsky a fait trop de panslavisme, et Kokovtzoff s’est montré trop exigeant : peu s’en est fallu qu’il nous déniât le droit de prêter à d’autres pays qu’à la Russie. Il demandait qu’on tînt prêts des milliards pour l’achèvement du réseau russe. C’était beaucoup, et le ton était par moments bien impérieux. On en a assez. Et c’est pour cela qu’on n’appellera pas Delcassé, qui céderait à toutes les exigences du panslavisme. Pichon nous a dit combien il avait de peine à faire admettre par la Russie l’existence d’intérêts français en Orient.

— On a eu tort, en effet, de trop écouler Isvolsky ; mais pourquoi l’a-t-on laissé nouer toutes ces intrigues P

— Parce que les hommes politiques sont lâches. Il n’y a pas d’autre raison.

— En tout cas, ne commettons pas la faute de marquer des défiances à l’Empereur. Il 11’est pour rien dans les intrigues d’Isvolsky.

Judet. 8 décembre 1913.

Poincaré m’avait dit à moi-même qu’en tout cas vous ne quitteriez Pétersbourg que lorsqu’Isvolsky quitterait Paris. Vous êtes parti, Isvolsky est resté. Pourquoi ?

— Parce que, dans l’intervalle, Isvolsky a su le gagner en le chargeant de la distribution des fonds mis à sa disposition par le Gouvernement russe pour agir sur la presse.

— On dit maintenant que les jours d’Isvolsky sont comptés. Il voulait aller à Londres, mais sir E. Grey a déclaré très nettement que le Gouvernement anglais ne voulait pas de lui. Il ira à Rome. C’est une sorte de disgrâce. Demidofî reviendrait à Paris comme ambassadeur. Ce changement aurait lieu au commencement de l’année prochaine.

Quand j’ai fait paraître, pendant mon congé de septembre, la série d’articles que j’avais préparée sur l’affaire balkanique, le Gaulois a commencé par en donner des extraits ; mais, lorsqu’il a vu que j’attaquais Isvolsky, il n’a plus reproduit aucun de mes articles. « Attaquer un ambassadeur étranger, m’êTdit A. Meyer, ce serait contraire à la ligne du journal. » Et toute la presse a fait le silence.

Mais il m’est venu une approbation inatlendue, celle de Gortchakoff, de l’ambassade de Russie. Il m’a fait dire par Étienne Lamy que c’était très bien, notamment ce qui vous concernait. Il

n’a fait de réserves qu’en ce qui concerne Tcharykoff, à la chute duquel, suivant lui, Isvolsky aurait été étranger.

Un peu avant de publier mes articles, j’avais été voir Piclion pour lui parler de l’affaire de Cavalla, qui préoccupait alors l’opinion parce qu’on y voyait une preuve du relâchement de l’Alliance. Il m’a lu un télégramme de Delcassé qui montrait que ces craintes n’étaient pas fondées, et nous sommes venus à parler d’Isvolsky. Je lui ai dit que j’allais attaquer l’ambassadeur ; Pichon n’en a paru ni surpris ni fâché, tout au contraire. Il s’est mis à rire, et m’a dit : « Un des hommes d’État étrangers les plus connus, mais que je ne puis vous nommer, m’a dit il y a quelques jours : « Isvolsky est l’homme le plus u dangereux de l’Europe. »

Le prince Kotchoubey a fait et signé en 1908 dans l'Éclair des articles très violents contre Isvolsky à propos de l’affaire bosniaque. Aujourd’hui, les deux hommes sont réconciliés, et Kotchoubey est venu me proposer de me raccommoder avec Isvolsky, peut-être à la demande de celui ci.

Après la publication de mes articles, Deschanel m’a envoyé son chef de cabinet « pour me féliciter et me remercier ». Il m’avait dit quelque temps auparavant que vous étiez un peu parents par sa femme ; mais, quand j’avais indiqué, dans la suite de la conversation, qu’il fallait vous défendre, il avait levé les bras eh signe d’impuis- .sance !

pourrait mériter’ encore le nom de filiale, et celle-là même a détendu ses liens. Gomme administrateurs de la Générale, nous n’avons jamais à nous occuper de ces filiales.

— Et le Crédit Français ? Est-ce qu’il est vrai que votre Société en a pris la direction ? — Non, elle s’en est occupée au moment où [an blanc] y est entré, mais c’est fini maintenant. C’est Doumer qui s’occupe du Crédit Français. — Vous avez d’autres affaires en France, personnellement ? — Non, aucune. J’ai essayé déplacer un brevet américain, mais ce n’est pas fait. Et à l’étranger je n’ai que la Landsbank.

Madame Ribot. Paléologue. — 25 décembre igi 3 .

Il a demandé aujourd’hui à mon mari de le recevoir, et Alexandre lui a fixé quatre heures. C’est la seconde fois en quelques jours. What does he want to tell him ? Don’t know.

His word cannot be trusted. Once he told my liusband that he had been very unjustly criticized in re Louis-Isvolsky. «Vois-tu, said Alexandre, tu as été trop amère dans tes propos. » Mais quelques jours après nous avons appris qu’une fois de plus Paléologue avait altéré la vérité.

Paléologue est fils d’un père roumain et d’une mère belge. Ses trois sœurs Dietz, [an blanc] et Pernolet et lui ont été baptisés dans la religion orthodoxe. Lui n’aurait été naturalisé qu’au moment de son service militaire,

Madame Gogordan.

Ambassade de France à Vienne. —■ Décembre igi 3 .

Suivant Madame Cogordan, Crozier aurait tout fait pour empêcher son successeur de réussir. Il aurait dit de tous côtés du mal de Dumaine et de Madame Dumaine, et leur aurait fait par tous les moyens une situation difficile. Par amitié pour lui, les Cartwright se seraient brouillés avec les nouveaux arrivants. D’où ce résultat déconcertant que ceux-ci auraient été privés de tout contact avec l’ambassade d’Angleterre.

Décembre 1913.

Madame Vallé dit à ma femme que Madame Delcassé disait : « Il y a deux victimes, mon mari et M. Louis. Ah ! quelle ambassade ! C’est horrible, c’est horrible ! »

2 janvier 1914.

Petit Pichon dîTà ma femme que les gens bien informés assurent que Delcassé est reparti très irrité. Mais de quoi ? On ne le dit pas.

Moi. Très irrité sans doute parce qu’on ne l’a pas autorisé à tenir le langage qu’on attendait de nous à S l -Pétersbourg au sujet de la nomination d’un général allemand au commandement du corps d’armée turc de Constantinople ; et

peut-être aussi à cause de la campagne qu’on a laisse engager par la presse à la suite de l’article du Correspondant de décembre concernant le plan de concentration turque.

Hélt d’Oisel.

Au Siège de la Société Générale. — 5 janvier 1914 .

« Je désire vous demander un avis que je n’ai encore demandé à personne et que vous êtes mieux que personne en mesure de me donner.

Je n’ai sollicité mon admission dans aucun autre conseil d’administration que celui de la Banque de FIndo-Chine. Mais il se pourrait que des offres me fussent faites de certains côtés ; serai-je entièrement libre de les accepter ?

a — Oui, votre liberté est complète. Il y a toutefois des usages dont généralement on tient compte en ces matières. S’il s’agissait d'une des grandes banques, il n’y aurait évidemment aucun doute possible. Les difficultés commencent avec les autres banques. Cependant, s’il s’agissait de l’Union parisienne, vous pourriez accepter aussi. De même encore, mais déjà avec un peu de doute, s’il s’agissait du Crédit mobilier. Enfin, on pourrait encore à la rigueur donner une réponse favorable en ce qui concerne la Banque française, l’ancienne Banque Rouvier ; mais ce serait tout, on ne pourrait pas aller plus loin. Si vous acceptiez dans des banques considérées comme étant à peine de deuxième ordre, vous, vous déprécieriez, et vous vous barreriez le che-

min pour entrer ultérieurement dans d’autres grandes banques, telles que le Crédit Lyonnais et la Banque de Paris et des Pays-Bas.

« On avait voulu nous imposer Crozier à la Banque de l’Indo-Chine. C’est moi qui ai dit : a À la Banque de l’Indo-Chine, non ; mais à la a Société Générale, oui ; pour traiter avec le gou- « vernement français et avec les gouvernements u étrangers, son expérience d’ambassadeur peut (c être utile à la Société Générale. » Cette nomination a été vivement critiquée à l’assemblée générale de la Société Générale. J’étais très souffrant ; je n’avais pu aller présider rassemblée, et le viceprésident a voulu emporter la nomination d’autorité, ce qui était une erreur. Il ne faut pas brusquer les actionnaires. C’est avec des égards et delà douceur qu’on arrive au but. »

Il va céder la place à Dorizon Comme président du Conseil d’administration de la Société Générale. /

Roume. Armée britannique. — 7 janvier 1914.

Visiblement, l’Angleterre se détériore. Il y a deux ou trois ans, je me trouvais en Angleterre avec mes deux beaux-frères anglais et allemand, et nous avons été ensemble visiter un camp où étaient réunies des troupes appartenant à l’armée territoriale. Mon beau-frère anglais — un major retraité — était gêné de lire sur nos physionomies, à nous étrangers, le mauvais effet que nous produisaient ces troupes d’aspect si peu militaire

et en même temps si malingre ; car le bel Anglais, robuste et sûr de lui, que nous voyons à l’étranger, constitue une élite qui n’est guère représentée dans les troupes britanniques de seconde ligne.

— Lloyd George s’éloigne de plus en plus de l’Angleterre traditionnelle. Il a été son fidèle interprète en 1911 lorsque, d’un geste, il a averti l’Allemagne, au début de l’affaire d’Agadir, que l’Angleterre pourrait avoir son mot à dire. Mais, que ce soit à cause de ses difficultés intérieures, ou que nous devions nous en prendre à nos propres fautes, il est bien certain que le gouvernement anglais ne tiendrait plus en 1914 le langage de 1911.

Güillemin. 7 janvier 1914.

Le mouvement en préparation. — Paléologue à Pétersbourg (il assure n’en pas vouloir, mais il ira), Margerie à Constantinople, Berthelot à la Direction politique. Descos vient de retourner a Belgrade, maison ditqueson remplacement (peutêtre par Boppe) est très prochain ; une récente dépêche de lui a été trouvée si absurde qu’on lui a dit de ne plus compter sur aucun avancement, et que tout ce qu’il pourrait espérer serait de rester à Belgrade. Il avait écrit au Département que la composition actuelle des groupements des Puissances était contraire au bon sens et à la nature des choses, et que, devant nous attendre à la reconstitution du Dreikaiserbund, nous devrions

nous rendre compte que pour nous il n’y a d’alliance naturelle et raisonnable qu’avec l’Angleterre et l’Italie, qui partagent nos tendances juives et franc-maçonnes ! C’est cette alliance qui devrait devenir le but et la base de notre politique. — Si Descos se retire, il se jettera certainement dans le journalisme.

Guillemin souhaite Bucarest, ou Allizé.

Roumanie. — Au mois d’octobre 1912, j’étais sur le point de me rendre à mon poste, quand Paléologue me fit appeler et me demanda de profiter de mon prochain passage à Bucarest pour essayer de savoir si, comme on le croyait, il existait un traité d’alliance entre la Turquie et la Roumanie. Je répondis que la question était du ressort de Blondel, et que je ne pourrais essayer de me renseigner là-dessus que si j’en recevais l’ordre formel du ministre. Paléologue en parla à M. Poincaré, qui me fit appeler et me dit : « Je ne vous donne aucune mission, mais tout ce que vous pourrez apprendre sur l’état réel des rapports turco-roumains présentera pour nous le plus vif intérêt, et je vous serai obligé de m’en donner connaissance. »

Je partis pour Bucarest, et je fis demander une audience au Roi. te souverain me reçut avec la même bienveillance que précédemment, et me retint deux heures. Sa conversation très intéressante me mit en mesure d’envoyer aussitôt à M. Poincaré un télégramme de mille mots. Il en résultait qu’il n’existait aucune alliance entre la Roumanie et la Turquie : en m’en donnant l’assu-

rance, le Roi avait ajouté que, quelques jours avant ma visite, le gouvernement turc lui avait envoyé un émissaire pour obtenir l’appui militaire de la Roumanie ; mais le Roi avait décliné ces ouvertures.

Dans le télégramme que j’adresai au Département, je pus répéter ce que j’avais déjà dit à M. Poincaré, que le Roi, malgré son origine allemande, était avant tout roumain, bien plus roumain qu’autrichien et même qu’allemand, quoi qu’on en dise. J’indiquai en outre que le Roi avait té moigné, dans sa conversation avec moi, de dispositions favorables envers la Russie, et qu’il m’avait dit qu’il ne pouvait oublier qu’il avait commandé en 1878 une armée de cent mille Russes. [Cet’te conversation a été évidemment communiquée par Poincaré à Isvolsky, et elle doit être pour quelque chose dans l’envoi à Bucarest de la mission russe chargée de remettre au Roi les insignes de feld-maréchal 1 .]

J’ai revu le Roi à mes autres voyages à Bucarest. En octobre dernier, il me dit qu’il avait beaucoup regretté que l’on eût donné Kavalla aux Grecs, au lieu de le laisser aux Bulgares, ceux-ci ne pouvant pas s’en passer, tandis que les Grecs n’en avaient pas besoin, ayant déjà Saionique. « Dans l’intérêt de la paix, Kavalla aurait dû rester aux Bulgares. Soyez sûr que, pour reprendre Kavalla, les Bulgares recommenceront la guerre aussitôt qu’ils le pourront. »

Guillemin ajoute qu’en donnant Saionique aux

x. Entre crochet carrés dans le texte.

Grecs nous avions assez fait, et que c’est une grosse faute d’avoir indisposé tout le monde, et surtout l’Italie, en soutenant toutes les revendications helléniques. Guillemin va jusqu’à dire que nous aurions dû laisser l’Italie tranquille dans le Dodécanèse ; en tous cas, il fallait laisser l’Angleterre revendiquer les îles pour la Grèce. Nous avons si mal manœuvré que, bien que ce soit l’Angleterre qui la première ait déclaré nettement que l’Italie devrait évacuer les îles, c’est nous que l’Italie accuse de vouloir l’obliger à se retirer.

Kuncz. io janvier 1914.

On dit que le Ministère Doumei’gue va céder la place à un Ministère Briand.

D’après les on-dit, Paléologue ne voudrait pas être nommé à Pétersbourg. On a parlé aussi de Margerie. Baudin serait candidat.

La femme du grand-duc Michel Alex, a trentecinq ans ; elle en est à son troisième mari : le premier était un avocat, le second un officier. Elle a divorcé des deux. Quant au grand-duc Michel, son mariage avec lui a été béni par un pope, mais il n’y ji pas eu d’acte de mariage dressé. Le grand-duc et elle vivent actuellement à Londres. Il aurait été voir l’Empereur à Livadia l’automne dernier : l’Empereur ne l’a pas reçu au Palais, mais a eu une entrevue avec lui.

Au mois d’octobre^ dernier, Delcassé a fait demander à l’Empereur de le recevoir à Livadia.

Page 1