Entre crochets carrés dans le texte
LOUIS
cin attaquer ses confrères. — Nisi sacerdotum, rectifia le Cardinal.
Comte YVitteI 5 septembre 1913.
Isvolsky. — Il appartient à qui trouve le moyen de payer ses dettes. Aujourd’hui, c’est le jeune Raffalovitch qui est tout-puissant auprès de lui. Ses secrétaires ne comptent plus. 11 n’y a que Raffalovitch qu’il reçoive à toute heure.
C’est l’empereur Guillaume qui aurait (qui a, dit Witte) conseillé au Tzar de prendre Isvolsky comme ministre des Affaires étrangères. Et, chose curieuse, c’est Isvolsky qui a fait le rapprochement anglo-russe. Witte a connu la nomination d’Isvolsky par le Tzar lui-même. Nicolas II lui dît : ((Accepteriez-vous une ambassade? — Si c’était en Amérique ou au Japon, non, et je ne souhaiterais pas non plus être ambassadeur en Allemagne ; mais ailleurs, oui. — Même si vous deviez avoir un ministre des Affaires étrangères plus jeune que vous ? — Oui, répondit Witte. Un ambassadeur ne relève que de l’Empereur.
Et d’ailleurs, si le comteJ^amsdorff est moins élevé en grade que moi, il a plus d’années de services. — Le comte Lamsdorff aura quitté le ministère à ce moment », répliqua l’Empereur. — Witteajoute: Je m’empressai de prévenir Lamsdorff, qui ne savait rien. — Cela se passait, dit Witte, au moment où l’Empereur venait de me nommer comte.
A mon retour de Portsmouth, Édouard VII et
Guillaume II me firent demander d’aller les voir. Je répondis que je ne le pourrais que sur l’ordre de mon Souverain, et l’Empereur me fit télégraphier d’accepter l’invitation de Guillaume II. C’est alors que j’allai à Rominten.
Comme je n’allais pas à Londres, Édouard YII me fit porter le projet d’arrangement qu’Isvolsky devait signer plus tard. C’est Pavlowski Koziell, premier secrétaire de Benckendorff, qui me l’apporta de la part du Roi. Mais je répondis que, bien que partisan de l’établissement d’excellents rapports avec l’Angleterre, prêt même à appliquer les principes du projet d’arrangement, je ne pourrais cependant conseiller à mon Souverain de m’autoriser à signer un tel arrangement.
Et ce fut Isvolsky, amené au pouvoir par l’influence de l’Allemagne, qui prit sur lui de faire aboutir ce projet d’accord. C’est qu’à son arrivée aux affaires il avait auprès de lui Pavlowski Koziell, qui le tenait comme Raffalovitch le tient aujourd’hui.
Sazonoff. — Il est droit, honnête, mais très peu intelligent. Si Delcassé lie partie avec lui, il court le risque de se laisser entraîner dans des gaffes comme Sazonoff en a tant fait depuis deux ans.
[Intelligent, il l’est : mais il manque de jugement L]
L’Allemagne. — Ce que je vais vous raconter maintenant est un grand secret qui n’est connu
i. Entre crochets carrés dans le texte.
que d’un très petit nombre de personnes. À mon retour de Portsmouth, l’Empereur me donna l’ordre de m’arrêter en France et d’aller voir M. Loubet à sa campagne. Je vis aussi M. Rouvier. L’un et l’autre se montrèrent inquiets de l’entrevue qui venait d’avoir lieu à Bj or ko entre les empereurs de Russie et d’Allemagne. Je fis part de ces inquiétudes au comte Lamsdorff par le télégraphe, et LamsdorfT me répondit que je pouvais rassurer le président de la République et le président du Conseil, l’entrevue de Bjorko n’ayant eu aucune portée politique.
Peu après, j’allai à Rominten, toujours sur l’ordre de l’Empereur. Guillaume II me fît un accueil extraordinaire : il me reçut en égal, «en empereur ». Quand je partis, il me reconduisit à la station dans une voiture qu’il conduisait luimême et où nous n’étions que trois : l’Empereur, le prince d’Eulenbourg et moi. Je connaissais déjà l’Empereur. Il me traitait avec une considération particulière. Il m’écrivait des lettres qui feraient bien du bruit si on les connaissait. Maintenant, quand je lui écris, par exemple pour son jubilé, il me fait répondre par son ambassadeur. Le refroidissement vient de ce qu’il croit que je me suis mis en traversée sa politique.
L’année précédente, j’avais été envoyé à Berlin pour la conclusion d’un traité de commerce, et Biilow m’avait emmené àNorderney, où je passai trois semaines avec lui. Nous nous connaissions donc beaucoup. Chaque jour Bülow télégraphiait à Guillaume où nous en étions, et Guillaume répondait par des instructions détaillées.
L’Empereur et Bülow connaissaient donc mes idées. Ils savaient que j’étais partisan d’une triple alliance russo-franco-allemande. À mes yeux, ce serait le salut de l’Europe, et il n’y a pas d’autre remède aux maux dont nous souffrons.
J’étais au contraire opposé à la conclusion d’une entente franco-russo-anglaise, que d’ailleurs on ne souhaitait pas chez nous en haut lieu : pour les gens de notre Cour, un Anglais ne vaut guère mieux qu’un Juif. Ne croyez pas que je ne sache pas ce que vaut l’Angleterre : c’est le peuple le plus civilisé du monde contemporain, et son gouvernement est plus intelligent qu’aucun autre ; il l’a montré une fois de plus au cours de la dernière crise. Mais les intérêts anglais et les intérêts russes sont en opposition.
Lorsque j’arrivai à Rominten, Guillaume II me dit : u Votre Empereur et moi nous avons fait de bonnes choses à Bjorkô ; nous avons appliqué vos idées sur l’alliance à trois. »
En rentrant en Russie, je répétai à mon Empereur ce que Guillaume m’avait dit. « Vous approuvez?», me demanda l’Empereur. Je répondis que oui, et je ne pouvais faire une autre réponse, puisque Guillaume m’avait dit que c’étaient mes idées que l’on avait appliquées. « Dites à Lamsdorff que vous approuvez », ajouta Nicolas IL Je le dis à Lamsdorff ; mais celui-ci n’était encore au courant de rien. C’était de bonne foi qu’il m’avait télégraphié à Paris que l’entrevue de Bjorkô n’avait eu aucune portée politique.
Mais quelle surprise pour Lamsdorff et pour moi quand l’Empereur nous fit communiquer
la convention qu’il avait signée à Bjorko !
L’article i er portait que, si l’Allemagne était attaquée, la Russie lui donnerait son appui militaire ; l’article 2 portait à l’inverse que, si la « Russie d’Europe » était attaquée, l’Allemagne lui donnerait l’appui de ses forces militaires ; l’article 3 disait que la Russie et l’Allemagne feraient entrer la France dans leur alliance ; et enfin l’article 4 déclarait que cette convention entrerait en vigueur « dès que le traité de Portsmouth serait ratifié ».
Cet accord, très habile au point de vue allemand, avait été rédigé par le chef du cabinet militaire de Guillaume, sur les instructions de ce dernier, et Nicolas II l’avait accepté tel quel, sans consulter Lamsdorff, sans même l’avertir. Après que les deux souverains l’eurent signé, ils le firent contresigner, Guillaume par le chef de son cabinet militaire, Nicolas par l’amiral Birileff, alors ministre de la Marine (et le seul ministre russe qui fût présent à Bjorko?). L’amiral a raconté à Wittc que l’Empereur lui avait apporté dans sa cabine l’instrument qu’il avait fait dresser par Tcharsky, et lui avait dit, en mettant les deux mains sur le texte : « Amiral, vous avez confiance dans votre Empereur ; vous savez que tout ce qu’il fait, c’est pour le bien de la Russie. Eh bien ! signez. » Et l’amiral signa sans lire.
Quand Witte et Lamsdorff eurent pris connaissance de la convention de Bjorko, ils dirent l’un et l’autre à l’Empereur, l’un sous la forme un peu rude qui lui est habituelle, l’autre avec tous les
ménagements d’un vieux diplomate, que cette convention était absolument inconciliable avec la convention militaire franco-russe, qu’elle constituerait une violation de la parole' d’Alexandre III, et que, par conséquent, elle devait être annulée.
Ce qui est inadmissible, expliqua Witte, c’est l’article 4- 11 n’y aurait rien à dire si l’on avait stipulé que l’alliance russo-allemande entrerait en vigueur quand la France y aurait adhéré ; mais il était impossible de mettre la convention en vigueur dès la ratification du traité de Portsmouth, alors que rien n’était moins certain que l’adhésion de la France à la convention. Pour nous dégager, conclut Witte, nous devrons aller, s’il le faut, jusqu’à refuser de ratifier le traité de Portsmouth.
J’avais déjà pris mes dispositions, me dit Witte, pour me rencontrer à Kliarbin avec le marquis Ito et refaire avec lui le traité de Ports mouth de manière à pouvoir dire à l’Allemagne : « Le traité de Portsmouth n’étant pas ratifié, la convention de Bjorko n’existe plus. »
Craignant de ne pouvoir convaincre l’Empereur de la nécessité d’annuler la convention de Bjorko, Witte alla en parler au grand-duc Nicolas, et lui demanda son concours. Le grandduc consentit. L’Empereur finit par céder, en baissant les yeux.
Lamsdorff fut alors chargé d'écrire au gouvernement allemand que la convention de Bjorko ne pouvait être maintenue, parce que Nicolas II ne l’aurait pas signée s’il avait eu sous les yeux
le texte de la convention militaire franco-russe. Il y avait eu erreur. Et Lamsdorff laissait entendre dans sa communication à Berlin que, s’il le fallait, la Russie se résoudrait à ne pas ratifier le traité de Portsmouth plutôt qu’à mettre en vigueur la convention de Bjôrkô.
u Ce qui est fait est fait », répondit BüIoav ; mais le gouvernement russe maintint sa déclaration.
Witte me dit en terminant : Guillaume ne m’a pas pardonné d’avoir brisé sa convention.
Guerre avec le Japon. — Quand le ministre Ito vint à Pétersbourg en iqc 3 , il nous présenta des propositions que je trouvai acceptables. Mais je fus à peu près seul de mon avis, et Ito dut partir pour Londres sans avoir réussi dans sa mission. Je sentis vers ce moment qu’on allait aux catastrophes. Je conseillai une entente avec le Japon. C’était relativement facile : Ito nous offrait des conditions meilleures que celles que nous dûmes accepter plus tard à Portsmouth. Blâmant la politique que l’on suivait de notre côté, je quittai le ministère des Finances, et je partis peu après pour Paris, où j’arrivai en octobre igo 3 . Je ne voulus voir personne, ne pouvant dire ce que je pensais de la situation. Je ne fis exception que pour le baron Alphonse de Rothschild. Il me dit que M. Delcassé envisageait la situation sans inquiétude, le prince Ouroussoiï lui ayant donné l’assurance que l’Empereur ne voulait pas la guerre. Des assurances d’Ouroussoff ! Cela n’avait pas grande valeur. Et puis, pour maintenir la
paix, il faut être deux. Mais chez nous on n’imaginait pas que le Japon pût se permettre de vouloir la guerre, et l’on disait : « La guerre est impossible, puisque notre Empereur n’en veut pas )). En passant à Berlin, je fus reçu par Guillaume, et lui avait la vue claire. Il me chargea de dire à l’empereur de Russie et il lui écrivit lui-même que, d’après les renseignements venus de Tokio, il n’était pas douteux que les Japonais se préparaient à la guerre. Chez nous on continua de répéter : a Ils n’oseront pas ! » Ainsi Guillaume, qui nous avait jetés dans l’affaire japonaise, sut en même temps nous donner un utile avertissement, qui semblait nous garantir sa bonne foi et ses dispositions amicales : mais il nous connaissait, il savait que nous ne reviendrions pas sur nos pas.
Witte dit : La grande faute de Delcassé a été de ne pas s’être opposé à la guerre russo-japonaise. Imaginez ce que serait aujourd’hui l’alliance franco-russe si la guerre japonaise n’avait pas eu lieu. Et certainement le gouvernement russe aurait fait à temps les concessions nécessaires pour éviter la guerre si la France nous avait dit : a Le texte de la convention militaire francorusse vous laisse la liberté de faire la guerre au Japon ; mais l’intérêt de l’Alliance est que vous restiez forts en Europe. Une guerre avec le Japon serait contraire à l’esprit de l’Alliance. » Si vous aviez tenu ce langage avec fermeté, nous aurions évité la guerre.
Remarquez que ce langage n’eût été que la çontre partie de celui que nous vous avons tenu
nous mêmes lorsque Delcassé est venu nous demander notre appui après Fachoda. Nous lui avons dit : « Nous n’avons aucun moyen de vous aider contre l’Angleterre, ni sur terre, ni sur mer. Montrez-vous donc conciliants. » Et vous avez cédé, très heureusement. Pour l’avenir, vous nous avez promis l’appui nécessaire à la conclusion d’un emprunt destiné à pourvoir aux dépenses de construction de la ligne de Tachkent. Mais c'était l’ajournement sine die d’un conflit.
Cazenave. 5 septembre 1913.
Blondel. — « Non, je ne crois pas qu’il soit nommé à Pétersbourg. Les probabilités sont au contraire qu’il sera mis prochainement à la retraite. Il a de la fortune ; -son père, qui est architecte, s’est enrichi dans les affaires.
Isvolsky, de Schoen, Tittoni. — « Ce trio ne se quittait pas l’hiver dernier, et c’est lui qui a tout mené. — Oui, et, ce trio payant la presse, notre gouvernement était dans la main de la presse, et la presse était dans la mejin de Tittoni. »
Duc Decazes. — Je suis entré au Ministère en 1872, d’abord aux archives, et de là on me fît passer au Cabinet. Dutreil était alors chef du cabinet, Beauvoir rédacteur. J’y restai de 1872 à 1876. Je me souviens qu’un jour un vieil huissier vint nous dire effaré : « M, Gambetta est
chez M. le Duc ! » Et c’était exact. Le journal de Gambetta, la République française , était une puissance, et Decazes n’avait garde de la négliger. Aujourd’hui, le gouvernement a le Temps et le Matin ; mais ces deux journaux sont à qui les paye, et ce sont les gouvernements étrangers qui les tiennent.
Baron de Crespy. 27 septembre 1913.
Mon beau-père 1 est mort à cinquante-neuf ans, comme son propre père, et comme lui également d’un épanchement de sang au cerveau. Pour mon beau-père, il n’y a pas l’ombre d’un doute que c’est bien la cause de sa mort : on a fait son autopsie par ordre du Gouvernement, et on a constaté un épanchement de la largeur d’une pièce de cinq francs.
Quand il est mort, il y avait déjà un an qu’il avait donné sa démission d’ambassadeur. Il avait quitté Pétersbourg, mécontent de la tournure prise par je ne sais quelle affaire. Le Gouvernement lui demanda quelle autre ambassade il souhaiterait ; il répondit qu’il désirait seulement rentrer dans l’armée, et c’est alors qu’on lui donna le commandement du 6 e Corps. Le travail considérable auquel il se livra pour améliorer notre préparation à la guerre eut pour résultat de diminuer de trois jours le délai nécessaire pour porter son corps d’armée à la frontière.