‹ Les carnets de Georges LouisChapitre 15 sur 35 · Entre crochets carrés dans le texte · texte numérisé non relu

Entre crochets carrés dans le texte

tion. Gérald dit qu'elle est bien improbable. Le Sénat ne la voterait pas.

Il ajoute qu’il a prévenu aujourd’hui Ribot par lettre qu’il compte intervenir dans le débat d’après-demain et demander au gouvernement quelle mesure il compte prendre contre Paléologue en raison du langage que celui-ci a tenu contre la loi de deux ans. Gérald a ajouté que son vote dépendrait de la réponse qui serait faite à sa question. Il considère qu’on ne peut souffrir que des fonctionnaires prennent impunément une telle attitude d’insubordination. Il me cite à l’appui de son sentiment l’article publié ce matin par Clémenceau dans son journal. I answer que Clémenceau a raison en ce qui concerne Paléologue, mais qu'il est beaucoup trop rigoureux contre Joffre, qui a démenti immédiatement ce qu’il y avait de critiquable dans les propos qu’il lui attribuait. Et d’ailleurs Joffre défendait son œuvre : c’était en réalité son affaire, tandis que Paléologue n’avait, rien à dire sur un tel sujet, au moins en public, et il devait surtout s’abstenir de paraître parler au nom d’un gouvernement étranger, fût-ce le gouvernement allié. C’était d’une maladresse insigne de faire croire que la Russie intervenait dans nos affaires intérieures, et de jeter dans un débat d’une telle violence l’alliance russe.

Géo Gérald me dit que son intention serait de s’abstenir dans le vote d’après-demain. Quant aux conséquences d’un vote hostile au cabinet Ribot, elles peuvent être très graves ; mais Gérald croit que Poincaré cédera, « et, si le Président

démissionne, son successeur est tout trouvé. Ce sera certainement Deschanel, car tout le monde reconnaît aujourd’hui que c’est lui qu’on aurait dû nommer l’année dernière. »

Voilà ce qui explique l’attitude de Géo Gérald dans les conjonctures actuelles. Cet intime de Deschanel pousse aux extrémités parce qu’il ne doute pas que la chute de Poincaré serait immédiatement suivie de l’avènement de Deschanel.

, Et c’est peut-être pour cela aussi que Ribot a accepté le pouvoir avec le concours de Bourgeois et de Delcassé : c’est que tous les trois, voyant par les 4n voix données au nouveau président de la Chambre que Deschanel a le vent en poupe, veulent retarder la chute de Poincaré, afin de renvoyer l’élection présidentielle à un moment moins favorable pour Deschanel.

Marquise de Dion. Poincaré. — io juin 1914.

Tout le monde, à droite surtout, est contre lui. Personne ne le défendra.

Homberg. Société Générale. — 10 juin 1914.

C’est lui qui est venu me parler à Pétersbourg d’un projet de banque agricole auquel s’intéressait Krivochéïne, mais que Kokovtzoff combattait. Aujourd’hui, il est directeur de la Société Géné-

raie, et « cela vaut mieux ». He is a little dark man, with a beard half and half.

Il me dit que c’est la bande noire qui a mené l’attaque contre la Société Générale. 11 y avait trois foyers : « le cercle Volney, le Comité Mascuraud, et les abattoirs de la Villette. Mais les répandeurs de mauvais bruits ne sont pas faciles à pincer. Et il faut, pour qu’on les poursuive, pouvoir prouver que ce sont eux qui ont fait baisser les cours ; il est bien rare que celui qui a vendu des titres, retiré des dépôts vienne dire : (( Je l’ai fait parce qu’un tel m’y a poussé dans le but de nuire à telle ou telle institution de crédit.»

Il s’est décidé à aller trouver Doumergue dimanche matin, et c’est dans le long entretien qu’il a eu avec le président du Conseil démissionnaire, de dix heures et demie à une heure et auquel ont pris part René Renoult, Pallain et Privat-Deschanel, qu’ont été arretés les termes de la lettre du Gouverneur de la Banque qui a rassuré l’opinion.

M mc de Montebello. Affaire des Quais. — n juin 1914.

D’après H. de Pierredon, le gouvernement français n’aurait rien fait pour obtenir du gouvernement turc la prolongation de la concession des phares. La Société aurait dès lors été obligée de faire elle-même le nécessaire. Elle a commencé par consentir un emprunt au gouvernement turc ; mais elle eut le tort de se contenter d’une simple promesse en ce qui concerne le renou-

vellement de sa concession, et, lorsque le gouvernement turc eut reçu l’argent de l’emprunt, il tergiversa à son habitude, et opposa des réponses dilatoires à la demande de la Société. M. de Yauréal (administrateur général des Phares ottomans) s’adressa alors à l’ambassade d’Allemagne, et celle-ci s’engagea à faire donner satisfaction immédiate à la Société, à la condition que M. de Yauréal s’engagerait à donner à l’industrie allemande 20 °/ G des commandes de la Société. Un accord se fît sur cette base, et quatre jours après le gouvernement tu^ç accordait à la Société le renouvellement de sa concession. ;

M me de Montebello rappelle que ce n’est pas le premier exemple d’une entente entre Français et l’ambassade d’Allemagne à Constantinople. En réalité, c’est à l’Allemagne que M. de Vandœuvre a cédé les chemins de fer de [an blanc].

Les précédents avaient préparé MM. de Pierredon à écouter les propositions allemandes pour les quais. Les deux frères en ont reçu. A l’aîné, des Allemands ont offert d’acheter ses actions 600 francs (c’est-à-dire une somme plus élevée (?) que celle qu’offre la Banque ottomane). Au plus jeune, des offres encore supérieures ont été faites, et elles viennent de lui être renouvelées par un télégramme daté de Bâle et dont l’expéditeur est « le chef de l’espionnage allemand » dans cette ville.

H. de Pierredon a promis à sa tante de ne pas donner de réponse avant le 1 e1 juillet.

20 juin 1914.

En tout cas, il ne traitera pas avec les Allemands. Sa tante a sa promesse. Il acceptera le i cr juillet les 600 offerts parla Banque ottomane, au lieu des 760 offerts par les Allemands de Bâle, soit i. 5 oo.000 de perte.

Bethenod. Sur la situation — 11 juin 1914.

Brice vient de lui dire qu’il croit que le ministère Ribot franchira l’épreuve de demain, et qu’il aura une majorité suffisante.

C’est bien douteux, mais personne ne peut prédire avec certitude le résultat de la séance.

La question financière exige toute attention. Cependant il n’est pas absolument indispensable que l’emprunt soit émis avant le mois de novembre. En tout cas on ne peut penser à une émission après juillet : toute la clientèle part. Pour se procurer l’argent nécessaire, on pourrait, à la rigueur, se borner à émettre les emprunts que projettent la Ville de Paris et l’Ouest-État. Ils sont moins gros, et, la Ville de Paris n’ayant pas un besoin immédiat des sommes qu’elle A r a emprunter, l’État pourrait les utiliser provisoirement pour sa trésorerie.

Nous sommes d’avis que le gros emprunt d’État devra être émis par tranches successives ; la première ne devrait pas être supérieure à 7 ou 800 millions.

Dimanche, après la conférence qui a eu lieu chez M. Doumergue, le ministre des Finances, Renoult, nous a réunis, Rostand, Hottinguer, [un blanc ] et moi, pour nous demander de soutenir les cours de la Société Générale. Mais celle-ci a un million de titres : on ne soutient pas aisément les cours d'une valeur aussi répandue ; on peut bien s’y employer quelques jours ; mais, si la baisse reprend, il faut se résigner à la subir. C’est à quoi la Société Générale a de la peine à se résoudre. Ses titres ne peuvent être maintenus indéfiniment aux cours actuels si les vendeurs persistent. En fait, les titres de la Société Générale n’ont baissé que dans une proportion assez faible ; cette valeur se négocie en temps normal au cours de 796 francs environ : aujourd’hui elle est, je crois, à 770.

Si les cours du Crédit Lyonnais, du Comptoir d’Escompte ou de la Banque de Paris faiblissent, nous ne nous entêterons pas à les soutenir indéfiniment. Nous laissons les cours se tasser.

— On ne sait ce qui se passera demain. Mais il faut se dire qu'une crise présidentielle est possible. — Et qui remplacerait M. Poincaré P — Peut-être Deschanel ! Il est bien vu à la Chambre actuellement. — Autant celui-là qu'un autre.

Fr. Deloncle. Poincaré. — i 3 juin 1914.

11 tombera en octobre. Pas avant.

Sab[P] (no doubt froni Paléologue). i4 juin igi4-

tf

On n’arrivera pas à le faire tomber. Il est bien décidé à rester quoi qu’il arrive.

Ribot. Impôt sur le revenu. — i4juin 1914 .

Je le voterai, puisque je l’ai promis ; mais je ne me croirai pas obligé de prendre la parole pour le défendre.

Leboucq. Poincaré. — i 5 juin 1914.

Yiviani m’a dit lui-même : « Poincaré ne fait que des âneries. »

« Et cependant vous avez raison de dire que les deux hommes avaient lié partie, et que, lorsque Poincaré est devenu président du Conseil, c’est à Viviani qu’il avait passé toutes ses grosses affaires.

A Pétersbourg, j’ai vu surtout des journalistes ; mais là il semblait que de l’avis général Poincaré s’était rendu profondément ridicule pendant son voyage en Russie. On ne voyait en lui qu’un parvenu gonflé de son importance récemment acquise, une espèce de Bourgeois gentilhomme.

Gérard. i8juinigi4.

Poincaré. — Quand il est arrivé au Quai d’Orsay, il n’y connaissait à peu près personne, et l’empressement avec lequel divers fonctionnaires du Ministère l’avaient renseigné le mois précédent sur les affaires en cours et leurs dessous l’avait fortement indisposé contre le personnel. C’est de là que sont venues toutes ses préventions contre la Carrière. J’avais été le voir en décembre, au moment où il enquêtait à la demande de la commission chargée d^ l’examen du traité franco-allemand. On avait mis à sa disposition le cabinet du Directeur politique, et c’est là qu’il me reçut : « Vous voyez, me dit-il, l’énorme quantité de papiers mis à ma disposition ; on m’a tout donné, et la facilité avec laquelle on m’a tout montré m’a donné une piètre idée de ce ministère. »

Devenu président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, il fit venir immédiatement Révoil de Constantinople pour lui demander des avis, principalement sur le choix des personnes dont il devait s’entourer, et c’est sur le conseil de Révoil qu’il appela Daeschner aux fonctions de chef du cabinet. Il pensa prendre ensuite Legrand commeTDirecteur politique, mais la maladresse de Legrand fit échouer cette combinaison ; et, ne connaissant que Paléologue parmi les autres candidats, il prit Paléologue : lamentable choix.

Ambassade de Pétersbourg» — La Guiche est

venu à Tokio quelque temps avant mon départ l’année dernière. Il n’y est resté qu’un jour, mais nous avons causé. Delcassé, m’a-t-il dit, ne voit que Sazonoff et Kokovtzoff ; personne autre, pas même son collègue d’Angleterre, malgré tous les efforts de celui-ci pour se tenir en contact avec lui. Toutes les avances de sir Georges Buchanan ont échoué. Et Delcassé n’a pas tenu moins à l’écart son propre personnel. Jamais un de ses secrétaires n’a dîné à sa table. Il discute avec cet aplomb méridional qui amuse tous ceux qui causent avec lui ; a Je dirige toute la politique russe. Ces gens n’y connaissent rien. » Mais ce qui nous fait sourire irritait profondément les Russes ; ils ne le trouvaient pas seulement ridicule, ils l’exécraient.

Paléologue n’a pas mieux réussi. Dans toutes ses Conversations, il ale Président à la bouche, et ses excès de langage agacent tout le monde. On dit de lui C’est un fou ».

Pierre Louys.

Ambassade à Pêtersbourg . — 19 juin 1914.

Pierre Louys a rencontré hier soir (étant avec Paul Robert) Ghambrun, qui lui a dit les souvenirs qu’il avait gardés de G. Louis (ses dépêches).

Le jour où Delcassé est arrivé, on lui a demandé à quelles heures il aurait besoin du personnel de l’ambassade : « C’est bien simple, a répondu Delcassé ; chaque soir je me couche à

neuf heures, et chaque matin je me lève à cinq heures. » Effarement.

Sa valeur, et aussi sa vanité de méridional.

Quand Chambrun lui a demandé d’être son parrain lors de sa nomination dans la Légion d’honneur, Delcassé exclaimed : « J’en ai fait, des membres de la Légion d’honneur ! Au moins cent chevaliers, et des officiers, des commandeurs, des grands-officiers, et trois grand’croix. — Mais vous aussi vous êtes membre de la Légion d’honneur. — C’est Gambetta qui a voulu. Un jour il me l’a apportée en me disant : « Prenez ça I prenez ça ! » Et on n’a jamais su pourquoi ! »

Toutes les histoires de Delcassé se terminent par une vanterie.

Chambrun très réservé sur Paléologue ; laisse voir qu’il préfère ne rien dire ; semble avoir opinion très médiocre.

Delcassé et Paléologue n’auraient jamais l’un et l’autre parlé qu’en bons termes de G. Louis.

Leboucq. 27 juin 1914.

La majorité. — Le groupe radical unifié va se désagréger. Quarante-cinq radicaux unifiés, au moins, se réuniront à nous (sic) dans les votes concernant la loi de trois ans, et ce sera définitif : ils ne s’en iront plus.

« — Et le parti se désagrégerait au lendemain d’élections qui lui ont donné le pouvoir ? Il me semble que c’est bien peu probable. »

Poincaré. — Il m’a dit : « On veut me faire partir, mais je ne partirai pas. Il faudra une révolution pour me renverset 1 . »

Kleczkowski. 28 juin 1914*

La campagne pour la présidence de Poincaré a été faite au moyen d’un fonds formé par le syndicat des agents de change.

Est-ce que Verneuil n’a pas été nommé commandeur de la Légion d’honneur ?

Ribot. Sar le Sénatî — 3 o juin 19 14 -

Et vous allez voter l’impôt sur le revenu ? — Je crois en effet qu’il passera. — La Chambre acceptera le système qui sera voté par le Sénat P — Je le crois, mais Caillaux le combat.

Bérenger, de « l’Action ». Poincaré. — Juin 1914*

On lui demande d’être le guide de la France, et non pas de l’écrire (cela dit à propos de ses discours aux villes de France, Marseille, Rouen, etc.).

Judet. Poincaré. — 8 juillet 1914,

a II ne m’a pas fait appeler depuis le mois de

janvier. Et cependant j’ai publié plusieurs articles qu’il n’eût pas laissés passer précédemment sans me demander de venir lui en parler. Sans doute il croit ou que mon concours ne lui est plus utile, ou que, quoi qu’il me dise, je ne le lui donnerais pas.

« IL m’a dit en janvier que la Russie serait prête au plus tard dans deux ans, et que laguerre ne pouvait pas être retardée au delà de ce terme. (Vous vous rappelez que j’ai raconté cela rue de Beaune devant Rostand, et l’étonnement qui se peignait sur son visage). Comment expliquezvous qu’il soit si sûr que la guerre éclatera P — Parce qu’il la veut, et qu’il en a besoin pour se maintenir au pouvoir. — Si j’avais confiance dans la manière dont nos armées seront dirigées, je souhaiterais presque qu’il arrivât à ses fins. Une guerre heureuse serait la réalisation de tous mes vœux. Mais je crois au contraire que les plans de notre état-major sont fous, et que nous irions à la destruction immédiate de nos armées. Il faut donc tout faire pour empêcher la guerre. Mais je ne puis engager une campagne en ce sens. »

(ÀDeloncle) : « Tout au plus, pourrais-je peut-être reproduire des parties de vos articles. — Moi je marcherai, je dois marcher, réplique Deloncle, mais je sais à Pavanée que je ne serai pas soutenu. Clemenceau m'a fait dire qu'il ne voulait rien faire en ce moment . »

Judet. — « J’ai noté que, lorsqu’éclata le Panama, Crozier, qui était alors chef de cabinet de Ribot, ministre des Affaires étrangères, me dit

au cours d'un déjeuner auquel il m’avait invité ; « Dans 72 heures, M. de Freycinet ne sera plus ministre. » J’ai rappelé cette affirmation plus tard à M. Ribot en causant avec lui, et, comme je m’étonnais de la précision et de l’assurance que Crozier avait mises dans ses paroles, M. Ribot me répondit : « Il était en effet certain que M. de « Freycinet se retirerait après la conversation « que je devais avoir avec lui. »

Deloncle. — Freycinet s’était trop laissé mêler aux affaires de Cornélius Herz pour pouvoir rester au pouvoir. Il n’avait aucun intérêt dans ces affaires, mais il subissait d’une façon extraordinaire l’ascendant de Cornélius Herz. Il ne savait pas lui dire non. [De même qu’il se laissait dominer par Ferrabouc *]. C’est moi, ajoute Deloncle, qui suis cause que Cornélius Ilerz a réussi à entrer en relations avec Freycinet. Il m’avait été adressé par [un blanc], et je m’en suis débarrassé en l’envoyant à mon père, qui l’a présenté à Freycinet. Cornélius Herz était juif (Herz est la transformation allemande du nom hébreu Ezraj.

Goût. i 4 juillet 1914.

Affaires des Quais de Constantinople. — Thierry et Hubert Tde Pierredon 1 2 ] sollicitent la croix tous les deux : ils ne l’auront ni l’un ni l’autre, bien que le premier fasse agir tout le

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