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Clemenceau. Les origines de la Guerre . — octobre 191 4 .
C’est un conflit direct de l’Allemagne et de l’Autriche avec la Russie qui a mis l’Europe en feu. L’Autriche réclamait une part de curée.
Bosnie, Herzégovine, une part d’Albanie, on lui avait déjà beaucoup donné. Cette fois, il lui fallait la Serbie. Guillaume II avait pris la longanimité de la Russie pour de la faiblesse. En vain le correspondant de la Neae freie Presse venait aux bureaux de VHomme Libre me répéter la parole recueillie à l’ambassade d’Autriche : « La Russie cédera ; elle a toujours cédé. » La Russie ne cédait pas, parce qu’elle ne pouvait pas céder ; et Guillaume, ayant voulu la guerre, voyait sa politique comminatoire aboutir au résultat cherché.
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Jules Cambon.
novembre 1914-
Les Préliminaires. — Lorsque le roi des Belges est venu à Potsdam en 1913, il y a environ quatorze mois, j’ai demandé à son ministre Beyens de le prier de me recevoir, car je le connaissais de longue date. Il m’a fait répondre que, ne venant pas à Berlin afin d’éviter de recevoir le Corps diplomatique, il ne pouvait pas me donner audience à moi seul. Mais au moment de son départ il a envoyé Beyens me dire que l’Empereur n’était plus le pacifiste d’autrefois, qu’il lui avait dit que la France lui créait de
continuels ennuis, qu'il en avait assez, et qu’il irait jusqu’à la guerre pour mettre fin à un état de choses intolérable. Le Roi avait ajouté qu’il désirait que je fisse part de cette communication au Président de la République, sans en écrire à mon Gouvernement. « Moimême, avait-il dit, je n’en parlerai pas à mes ministres, au moins pour le moment : il ne faut donc pas que M. Klobukowski vienne en entretenir mon ministre des Affaires étrangères. » J’ai tourné la difficulté, ajoute Jules Cambon, en n’écrivant pas officiellement. J’ai adressé une lettre personnelle à Pichon ou au Président, je 11e sais plus. J’ignore si le Président a montré ma lettre, mais il a raconté a tout le monde que le roi des Belges et le roi d’Espagne l’avaient fait avertir des intentions menaçantes de l’Empereur d’Allemagne. On publiera ma lettre au Livre jaune , en en changeant un peu le début.
Le Livre jaune. — On ne m’en a pas communiqué les épreuves, mais je sais à peu près ce qu’on y mettra. H y a dans les archives du ministère cent dépêches où j’ai prédit la guerre ; on n’en publiera que deux ou trois.
Les PréliminaireX — L’Empereur m’a dit, le I er janvier 1912 : a On nous a reproché notre accord, mais dans six mois on nous élèvera des statues pour l’avoir conclu et avoir évité la guerre.
Remarquez cette date : i er janvier 1912. C’est la dernière fois que l’Empereur m’a parlé sur un ton
confiant de l’avenir. Poincaré n’était pas encore président. Il allait le devenir.
Et en 1910 l’Empereur m’a tenu un langage tout différent. « J’ai fait tout, m’a-t-il dit, pour arriver à un régime de bons rapports ; mais c’est fini. » C’était la première fois qu’il me parlait sur ce ton. Je n’ai pas télégraphié cela à Paris, ajouta Cambon.
Puis est venu l’avertissement que le roi des Belges m’a fait parvenir de Potsdam.
Poincaré est en partie cause de la guerre.
— Oui, avec Isvolsky.
— La guerre pouvait-elle être évitée? demande Cambon.
— Pas à la fin de juillet ; mais nous l’aurions évitée si en 1912 notre gouvernement avait été en d’autres mains. Pour arriver à la présidence de la République en réussissant son voyage à Pétersbourg et en s’emparant de la presse à l’aide de fonds secrets, Poincaré s’est fait l’instrument d’Isvolsky, et c’est ce dernier qui, en liant partie avec Tittoni, a déclanché la guerre balkanique, el ensuite la guerre de la Tripolilaine. De la guerre balkanique est sortie la guerre actuelle.
/ — Nous ne nous sommes pas rencontrés depuis deux ou trois ans, mais nous voyons de même.
Les Personnes. — À part Millerand, dit Cambon, quels ministres! Dans quelles mains nous sommes !
Paléologue est un présomptueux.
Kiderlen avait la dent dure. Vous vous rappelez lçs efforts de Poincaré en 1912 pour arriver à faire
réunir une conférence à Paris ? C’était un peu ridicule.
— Oui, je me rappelle les sourires de Sazonoff.
— Notre insistance a fait dire par Kiderlen à Goschen, qui me l’a répété : « M. Poincaré tient à ses droits d’auteur ! » Et à moi il a dit : « Voyezvous une, conférence ou siégeraient un Jsvolsky, un Tittoni et un Schoen ! » fl faisait très peu de cas de son prédécesseur Schoen, et connaissait tout l’esprit d’intrigue d’isvolsky et de Tittoni.
Aujourd’hui l’influence de Poincaré dans le Conseil des Ministres est très grande. Il n’y a que lui qui parle, dit Ribot ; il parle tout le temps et beaucoup trop.
Il voudrait retourner à Paris, et les ministres qui suivent ses directions ne l’abandonneront pas sur ce point. Mais Millerand et Delcassé insisteront pour qu’on ne parte pas de Bordeaux avant l’heure. Les prudents s’inquiéteraient si le Président retournait à Paris, parce qu’il voudrait diriger Joffre.
Les Préliminaires. — Dernière visite de JagOAv. Il me dit : « Si les imbéciles qui crient sur la Pariser Platz nous voyaient, mon cher ami ! » Nous étions assis sur le même canapé.
J’ai raconté cela dans une dépêche ; mais, sur le conseil d’Hermitte, j’ai supprimé le « mon cher ami » 1
J’avais dit à Jagow que je voudrais aller faire mes adieux au Chancelier. Il m’en a dissuadé, « cette entrevue ne pouvant être que pénible »,
L’Angleterre. — En revenant d’Allemagne, j’ai passé par Londres et j’ai vu Nicolson. Je lui ai dit : « Laissez-moi vous l’avouer, j’ai douté de l’ Angleterre au moment où la crise a éclaté. J’ai craint que l’Angleterre ne marche pas. — Je l’ai craint aussi », m’a répondu Nicolson.
— Mot. Oui, sans l’invasion de la Belgique par l’Allemagne, l’Angleterre restait immobile.
— Pas tout à fait, mais elle ne nous aurait aidés que pour la défense de nos côtes. [Ce qui l’intéressait, comme au Maroc elle aide l’Espagne à défendre la côte nord contre nous b]
L’Italie. — J’ai été à Rome. J’ai vu le Roi et San-Giuliano. Je suis sans doute le dernier que San-Giuliano ait reçu avant de mourir. Il m’a dit : a Je ne sais pas encore si nous marcherons, mais c’est possible. »
Pallain. i cr novembre i g 1 4 -
La tête de Napoléon III.
Difficultés avec la Russie. Elle a confié 700 millions à nos banques, et celles-ci sont incapables de les lui rembourser, même partiellement en payant le prochain coupon de la rente russe. Il est vrai que de leur côté elles ont prêté 4 oo millions aux banques russes, mais la Russie refuse d’admettre qu’il y a compensation jusqu’à concurrence de cette somme. Nos banquiers sont
i. Entre crochets carres dans le texte.
d’ailleurs très coupables d’avoir employé leurs dépôts en placements tels que le dernier emprunt turc.
w J’envoie Sergent en Russie, et j’offre à la Banque d’État de convenir que la Banque de France et la Banque Impériale d’État s’ouvriront des comptes courants. Nous tournons aussi la clause de nos statuts qui interdit les prêts, et nous arrivons à mettre à la disposition de la Russie les sommes nécessaires pour payer son coupon. La Russie paraît disposée à accepter cette combinaison, mais ce n’est pas encore dit. Nos banques ont été bien coupables !
« Le moratorium a été décidé par Noulens sous la pression de Privât Deschanel et de Chapsal (l’homme de la Société Générale, mais qui a été réintégré depuis).
« Ce moratorium était absurde. N’autoriser le retrait des dépôts que jusqu’à concurrence de 5°/ 0 , c’était fou. Les banques ne se relèveront pas aisément du coup porté à leur crédit.
— « Mais le moratorium est une mesure tellement grave qu’il n’a pu être décidé qu’en conseil des ministres. Le Gouvernement tout entier en a donc la responsabilité. Est-ce que Poincaré, ancien ministre des Finances, n’a pas combattu le projet de décret soumis au Conseil?
— « Poincaré a été au-dessous de tout. Il ne s’est attaché qu’à décliner toute responsabilité. »
Querenet. 25 novembre 191 4 •
Poincaré. Il a découragé tous ses amis ; il n’a su ramener à lui aucun de ses ennemis. Il est perdu, mais je le crois trop intelligent pour rester après la guerre. Il se retirera volontairement à la paix.
Millerand. On Je dit fatigué. Il a donné un grand effort, et il est fourbu.
Delcassé. Il pourrait bien être choisi pour le rôle de transition. Lui croyez-vous du mérite ? — Oui. Il s’est retourné très vite quand il a vu que la guerre du Japon et ses suites allaient immobiliser la Russie pendant plusieurs années. Après avoir été anti-anglais au début de son ministère, il a travaillé comme le roi Édouard au rapprochement anglo-français, et sa collaboration a été très efficace.
Deschanel. Il voit que Poincaré s’effondre, et il travaille à prendre sa place.
En tram de Montrouge. Les loyers. — 26 novembre 191/1.
Il y a deux ans nous voulions louer, dit une dame, deux appartements voisins l’un de l’autre et dont on demandait 1.100 francs chacun ; si on prenait les deux, c’était 1.800 francs, soit 900 francs chacun. Ils sont redevenus vacants, et aujourd’hui on demande 800 francs de chacun pris séparément, et 1.200 francs des deux. ^C’estf la crise des loyers, le commencement de la débâcle.
Bardac. 28 novembre 1914.
C’est l’Autriche la première qui demandera la paix. Nous verrons cela dans trois mois.
Ce ne sera pas la fin de la guerre, mais ce sera le commencement de la fin.
ti faudra ruiner la prépondérance de la Prusse en Allemagne. On abaissera la Prusse, et on grandira la Bavière et la Saxe. Nous pouvons compter sur la Russie pour cela.
La Turquie. En se rangeant aux côtés de l’Allemagne, elle s’est condamnée à mort, et c’est heureux. La liquidation de la Turquie, qui en ' d’autres circonstances eût été si difficile, sera très facilitée par les conditions dans lesquelles se livre la guerre actuelle. On entrevoit déjà la part de chacun.
Et la débâcle du parti jeune-turc ne tardera pas ; chaque matin, en ouvrant les journaux, je m’attends à trouver la nouvelle d’une révolution sanglante à Constantinople. Les jeunes-turcs ne sont pas des Turcs, ce sont des Levantins ; les Turcs les ont en haine.
Je ne m’inquiète pas des fonds turcs. La disparition de la Turquie assurera la prospérité de ses territoires, et la hausse future des fonds turcs est certaine.
Novembre 1914.
Après avoir lu le Livre bleu d’août sur la crise européenne,
On sent que Poincaré et Sazonoff se sont dit : « Ce qui importe, ce n’est pas d’éviter la guerre, c’est de nous donner l’air d’avoir tout fait pour l’éviter. »
La Guerre. — L’influence, la politique d’Isvolsky a eu pour résultat d’entretenir une irritation continue et réciproque entre la Russie et l’Autriche, qui fatalement devait amener la guerre, et qui par suite servait les projets du parti militariste allemand.
Isvolsky est donc parfaitement fondé à dire de la guerre de 1914 que c’est sa guerre.
La Guerre. — Si Fallières était resté président de la République et Piclion ministre des Affaires étrangères, nous aurions évité la guerre en 1914 comme nous l’avons évitée en mars 1909.
M elle Pereyra.. Le Roi d'Espagne et M. Loubet. —
11 décembre 1914.
Le Roi a raconté au neveu de Maria (Amez- ^zaga) : « M. Loubet ne perd jamais de vue le protocole. Quand, à ma première visite officielle à Paris, on a jeté une bombe sur la voiture où je me trouvais avec lui, le Président m’a dit : « Sire, nous sommes foutus. »
Le Roi parle toujours avec affection de M. Loubet, dont la bonhomie lui a plu.
Gérard. s 4 décembre 191 4 -
Poincaré. — « Son départ le i €r septembre a fait la plus lamentable impression. On en est venu à parler du Président dans les termes les plus méprisants, et pour le qualifier on ne recule devant aucun mot grossier. Viéville, du Temps , que j'ai rencontré au commencement de septembre, m’a dit de lui : « C’est le c. retranché. » Et, pour qu’on se servît de pareils mots parmi les gens cultivés, il fallait qu’on fût amené au dernier degré de l’exaspération. »
M. Pichon, lui aussi, parle maintenant de Poincaré avec une violence qui égale celle de M. Clemenceau. Mais personne n’est plus sévère que M. Loubet pour son successeur.
To him. — C’est l’Allemagne qui a déclaré la guerre, mais la politique inconsidérée de notre gouvernement avait contribué à créer la situation qui a rendu la guerre inévitable. On a commis unegrande faute en laissant Is volsky chercher sans relâche sa revanche de l’échec que d’Aehrenthal lui avait fait subir. L'Allemagne a saisi habilement l’occasion que lui offrait l’irritation de l’Autriche. 11 est probable que jamais l’Empereur n’a eu l’intention de nous faire la guerre à propos du Maroc. S’il nous l’avait faite, l’Autriche aurait sans doute déclaré, comme l’Italie aujourd’hui : a Notre alliance est purement défensive. Vous êtes l’assaillant. Je ne marche pas. » Le jeu de I*Allemagne était donc de faire naître une diffii-
culte intéressant l’Empire autrichien. Celui-ci ne pouvait refuser de marcher du moment où ce serait son intérêt qui serait en jeu. Et ce fut là la grande habileté de L’Allemagne.
En août 1913, Isvolsky était mal vu à Pétersbourg. Son rappel fut discuté, mais Delcassé à Pétersbourg et Poincaré de Paris firent agir auprès de l’Empereur pour qu’il ne sacrifiât pas son ambassadeur. Poincaré, qui aurait dû le faire partir, le sauva. Et en échange Isvolsky a mis à sa disposition ses moyens d'action de toute nature. L’union des deux hommes nous a conduits où nous sommes.
Et Isvolsky, c’était Tittoni.
— C’était aussi Schoen, ajoute Gérard. — Vous avez lu dans le Livre blanc anglais la dépêche de Buchanan notant les excitations de Paléologue ? — Oui. — Et vous avez remarqué qu’on l’a tronquée dans notre Livre jaune P — Oui.
Judet. a 5 décembre 1914.
La Guerre. — Tittoni m’a dit hier : « On se trompe lorsqu’on affirme que l’empereur Guillaume a voulu la guerre de longue date : il l’avait si peu préméditée qu’il avait invité le roi d’Italie aux grandes manœuvres 1 qui devaient avoir lieu le i 5 août. »
[Gouin ajoute : pourquoi l’aurait-il voulue ? J^a paix armée telle qu’il la pratiquait lui assurait à bien moins de frais les mêmes avantages que la
guerre la plus heureuse. C’est l’entourage militaire de l’Empereur et sa famille qui l’ont poussé malgré lui à la guerre. Gérard m’a raconté qu’en signant le décret de mobilisation en présence du Kronprinz et de son chef d’état-major-général, Moltke : « La voilà, la guerre que vous voulez. Je crains que vous n’ayez à vous repentir (reuen) de l’avoir conseillée. » Il l’avait déjà signé la veille, mais il avait fait revenir le décret du Staatscuizeiger et l’avait déchiré L]
La Guerre. — « Voilà l’effet des six millions d’Isvolsky. »
Poincaré. — C’est à peine s’il existe encore. C’est un effrondement.
[Gouin ajoute : \< Poincaré, c’est un pleutre. » Il semble que ce mot-là exprime le sentiment général 2 .]
Judet — Quand il a reçu la presse pour nous recommander l’union, il nous a serré la main à tous. C’est une habitude de réunion électorale qu’il a portée à l’Elysée. Quand mon tour fut venu, je lui dis : « Vous m’aviez prédit la guerre pour cette année. Il y a un an. Nous l’avons. » Ce rappel le troubla un peu, et il me répondit avec un certain embarras : « Oui, mais c’est l’empereur Guillaume qui avait prédit la guerre ; nous le savions par le roi des Belges. »
t. Entre crochets carrés dans le texte.