‹ Les carnets de Georges LouisChapitre 20 sur 35 · Idem · texte numérisé non relu

Idem

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Denise. Les explications populaires. — 5 janvier 1915.

On dit que, si nous avons perdu la bataille de Charleroi, c’est parce que le général Percin est arrivé avec son armée deux jours trop tard.

Un messager lui avait apporté le mot d’ordre du général Joffre ; mais Percin était ivre et ne l’a pas lu. Il l’a bien reçu, car le messager de Joffre dit qu’il l’a mis lui-même dans la poche du général I

Perchot. Le Chômage. — 10 janvier 1915.

Avec les secours divers, l’indemnité s’élève à environ 2 fr. 5 o. Les ouvriers disent : « Avec cela et les soupes populaires, la patronne s’arrange. »

Elle s’arrange si bien qu’ils ne veulent plus travailler. Et le mal s’étend.

On ne trouve plus de femmes de chambre, dit Madame Perchot. Elles ont 1 fr. 5 o d’indemnité de chômage. C’est ce quelles gagneraient en travaillant. Elles préfèrent ne rien faire.

L’habitude se prend. On ne voudra pas y renoncer après la guerre.

Le gouvernement s’accommode de cet état de choses, qui lui donne une solidité relative. On sacrifie l’avenir au présent.

Ribot s’inquiète. Il voit le gouffre se creuser sous ses pieds. Mais il ne croit pas pouvoir arrêter le mal.

Lalande. ii janvier 1915.

Ambassade à Rome. — Jules Cambon, ayant été à Rome il y a deux mois, fit visite à Barrère. Dès que celui-ci le vit entrer, il lui jeta : « Vous venez m’annoncer que vous êtes mon successeur ? » Cambon protesta qu’iL n’avait pas demandé l’ambassade de Rome. Et c’était vrai. Mais Barrère se sent si menacé qu’il voit partout des candidats à sa succession. Ce n’est pas de Cambon, c’est de Paléologue qu’il devrait se préoccuper, car Paléologue a toujours souhaité Rome, et c’est aujourd’hui encore le poste qu’il demande.

L’Académie française. — Le seul académicien qui fût membre d’un conseil d’administration était Marcel Prévost. Il était au Crédit Français. PoinCaré lui a fait dire qu’il vaudrait mieux qu’il ne conservât pas des fonctions qui pouvaient engager sa responsabilité. Prévost jugea que, l’autorité juridique de Poincaré étant incontestable, il devait se conformer à cet avis, bien que sa qualité d’administrateur n’entraînât pour lui aucune responsabilité, et il donna sa démission.

S. Pichon. i 4 janvier 1915.

S. Pichon. — Àh ! si on vous avait laissé làbas î Si vous étiez resté ambassadeur à Petersbourg, et si j’avais été aux Affaires étrangères, nous n’aurions pas eu la guerre I

G. Louis. — Certainement, vous au Quai d’Orsay, et M. Failières à l’Élysée, la guerre n'éclatait pas. J’ai dit cela autour de moi bien des fois.

S. Pighon. — Dutasta, qui était à Pétrograd il y a quinze jours, l’a dit aussi à Sazonoff : v Si M. Failières et M. Piclion étaient restés aux affaires, la guerre aurait été évitée. — Peut-être en effet », a répondu Sazonoff.

G. Louis. — Nous avons vu en mars 1909 comment on peut empêcher une guerre.

S. Pighon. — Les deux ambassades qui se sont succédé depuis vous ont été bien dangereuses. Celle de Paléologue surtout ; mais aussi celle de Delcassé. Paléologue a poussé les Russes à la guerre.

G. Louis. — Oui, c’est très visible dans le Livre blanc anglais. L’ambassadeur d’Angleterre, qui a très bien renseigné son gouvernement, le laisse entendre clairement.

S. Pighon. — Delcassé a contribué aussi à faire éclater la guerre, en ne cessant de monter les Russes contre l’Allemagne. Les Anglais se sont plaints comme ils se plaignent.

^ G. Louis. — La présidence Poincaré a été neste.

S. Pighon. — Et son passage au Quai d’Orsa également. A mon retour aux Affaires étrangères, Paul Cambon est venu me voir, et il m’ manifesté (vous connaissez sa manière, en me prenant les deux mains) sa satisfaction de mon retour. Il a ajouté textuellement : « Si M. Poin caré était resté au Quai d’Orsay, il aurait fini par nous brouiller avec tous nos amis. »

G. Louis. — C’est vrai, mais il a été encore plus dangereux à la présidence de la République, parce que de là il a pu librement déclencher la guerre. C’est toujours de lui que Paléologue s’autorisait à Pétersbourg en poussant les Russes à l’intransigeance.

S. Pichon. — L’élection de Poincaré à la Présidence a été faite par bourgeois et Briand, surtout par Bourgeois. J’ai commis aussi la faute de lui donner ma voix, mais je n’ai voté pour lui que parce qu’il n’était vraiment pas possible d’élire Pams. La Chambre ne voulait pas de Dubost, le Sénat ne voulait pas de Desclianel. On aurait pu voter pour Ribot ; il eût fait un très bon président. Depuis, je me suis dit que l’on aurait dû proposer la candidature de M. de Freycinet, mais j’y ai pensé trqp tard. Mon vote pour Poincaré a mis en fureur Clémenceau, et c’est pour cela surtout qu’il a fait campagne contre moi. Depuis, nous nous sommes réconciliés, mais nous n’avons plus reparlé de l’élection présidentielle. Mes rapports avec Poincaré ne sont pas très bons maintenant. J’ai été quatre mois sans aller le voir. À la fin il m’a fait appeler : « Pourquoi ne venezvous plus ? — Parce que je vous désapprouve. » Il a bondi. ^

G. Louis. — L’année dernière, il y ajuste un an, j’ai été sur le point d’entrer dans la bataille. J’avais des choses à dire, et je vois aujourd’hui que c’eût été le moment.

S. Pichon. — Oui, vous auriez dû.

G. Louis. — J’ai hésité, parce qu’il y avait trop peu de temps que je n’étais plus en fonctions.

J’ai cru préférable d’attendre, et c’est ce souci de correction qui m’a empêché de parler à temps.

[Il eût fallu faire comprendre que les politiques étrangers que j’avais vus irriter sous main les plaies balkaniques entretenaient cette agitation pour l’assouvissement de leurs rancunes personnelles, et que, grâce à l’infatuation aveugle du chef de l’État français, ils nous conduisaient rapidement à la guerre générale que le principal d’entre eux appelle aujourd’hui « ma guerre » 4 ].

La situation actuelle est bien dangereuse. Je crois à la victoire finale, mais par quels sacrifices ne faudra-t-il pas l’acheter ! Et comme nous en sommes loin encore ! Il va nous falloir au printemps une armée nouvelle. L’aurons-nous ?

S. Pichon. — On dit que oui. Nous avons certainement les hommes, mais il faut les équiper, et les armer. Nous fabriquons l\o à 5 o.ooo fusils par mois. C’est peu pour nos besoins : dix mois seraient nécessaires pour armer 5 oo.ooo hommes. Il faut aussi des munitions, et en mombre immense. Nous en fabriquons non seulement pour nous, mais pour la Russie (je l’ai dit hier devant Sevastopoulo qui a fait un signe d’assentiment), et aussi pour la Serbie, pour la Roumanie et pour la Grèce.

G. Louis. — Parmi nos ennemis du moment, je crois qu'il faut compter aussi le Vatican. Il est très germanophile.

S. Pichon. — Mais c’est la faute de notre gouvernement. Le Pape a notifié son avènement au

i. Entro crochets carrés dans le texte.

président de la République en termes très gracieux. On a répondu par une lettre délibérée en Conseil des ministres et dont on a supprimé toute politesse. Le projet portait des souhaits de long pontificat. « Un long pontificat ? a dit Viviani ; cela nous est indifférent. Supprimons ce souhait. » Des souhaits de santé eussent été insuffisants ; alors on n’a rien dit. À la fin, le projet portait la formule protocolaire : « Votre fils obéissant ». << Pas de fils », a dit encore Viviani. Si bien qu’il n’est rien resté.

G. Louis. — Alors la lettre n’est pas partie?

S. Pichon. — Si, Berthelotm’a dit que le résidu était informe, mais qu’on l’avait envoyé. Naturellement, le Pape a été profondément blessé de cette réponse à peine polie à une lettre qui était très courtoise.

G. Louis. — Et l’Italie ?

S. Pichon. — Loiseau, dont j’ai reçu une lettre aujourd’hui, a bonne impression. Il me dit aussi que Barrère va mieux.

S. Pichon. L'Écho de Paris. — 16 janvier 1916,

u Junius » est une signature collective. Les articles ainsi signés sont de Bourget, de Doumic ou de Masson, surtout de Bourget. On a parlé aussi de Cochin, mais il n’a donné à l 'Écho, sous cette signature, qu’un article.

Moi. — C’est sous cette signature qu’a paru en décembre 1912 un article où Ton reprochait à la

Russie de ne pas soutenir suffisamment la Serbie! Ainsi a commencé la campagne que Paléologue a fait aboutir à la guerre en juillet 191/j en poussant le gouvernement russe à prendre position contre P Autriche en faveur de la Serbie.

Droz. Angleterre et Allemagne . — 19 janvier 1915.

En igo 4 ou 1906, le roi Édouard VII, à un déjeuner aux Affaires étrangères auquel Delcassé avait invité une dizaine de personnes particulièrement connues du Roi, notamment le comte Greffulhe, parla à table de son neveu l’empereur d’Allemagne, et dit de lui : « Il n’est pas seulement fou, il est méchant. » Ce propos m’a été raconté dès le lendemain, au Conseil général de Seine-et-Marne, par mon collègue Greffulhe, qui sans doute considérait qu’il n’était pas tenu au secret, car il n’y avait aucune intimité entre nous. Je le racontai à mon tour à Bihourd. Notre ami en fut si frappé que, plusieurs années après, il me demanda, de Nice où il s’était retiré, de lui refaire ce récit par écrit.

Moi. — Il est probable que Bihourd a utilisé le propos d’Édouard VII dans les souvenirs qu’il a écrits, et dont il se proposait, m’a-t-il dit, de déposer le manuscrit à la Bibliothèque Nationale, au sujet de la crise franco-allemande de 1905. Il tenait à laisser après lui la preuve qu’jUL avait tout fait, pendant sa mission à Berlin, pour empêcher la guerre d’éclater entre la France et

l’Allemagne. Les douleurs de la guerre de 1870 étaient restées si présentes à son esprit qu’il était toujours hanté de la crainte qu’on pût lui imputer une responsabilité quelconque dans les événements de igo 5 d’où une nouvelle guerre a failli sortir.

Il a parlé aussi à notre ami Pigalle du fragment de mémoires qu’il a rédigé à ce sujet, et il lui a dit qu’il l’avait déposé « en lieu sûr », sans préciser que ce fût à la Bibliothèque Nationale. D’autre part, il a laissé dans ses papiers un écrit cacheté qu’il a chargé Pigalle de remettre après sa mort au Président de la République. Il n’a pas indiqué quel était l’objet de cet écrit. Une autre note ne portait extérieurement que le nom de Pigalle. Elle contenait notamment le récit d’un entretien que Bihourd avait eu avec le Kronprinz à la fin de sa mission. Ces jours derniers, Pigalle a remis le tout au Président de la République, qui l’a déposé dans son tiroir sans faire aucune remarque à ce sujet.

PiEiutE Louis. Paléologue. — 21 janvier 1915.

Zervadachi a dit à P. Louys que ce nom patronymique, loin de faire croire à une parenté avec la famille des empereurs d’Orient qui ont porté ce nom, devait faire présumer que le Paléologue actuel, qui est fils d’un Roumain et d’une Belge, descend d’une famille de domestiques. On sait en effet que, lorsqu’un état civil a commencé à s’éta-

blir parmi les chrétiens d’Orient, les domestiques ont généralement pris le nom de leurs maîtres. Regardez le Paléologue que nous devons à M. Poincaré ; suivez-le des yeux quand il entre, quand il apporte des papiers, et vous verrez qu’il a les allures d’un domestique levantin, le corps qui se courbe, la main qui plonge vers le sol, et qui attend, qui sollicite une permission.

Lalande. Désirs de paix. — 22 janvier igi 5 .

En Angleterre, on commence à dire que la guerre ne donnera pas les résultats décisifs que l’on croyait pouvoir espérer quand elle a éclaté, et l’on voit qu’en tout cas les avantages à en attendre ne vaudront pas ce qu’elle coûtera. Le colonel Repington écrivait hier dans le Times que c’est une erreur de croire que l’on peut anéantir son adversaire : on ne le peut jamais. C’est là un langage nouveau. Il prouve que le moment approche où des propositions de paix pourront être examinées.

En Russie, on laisse dire qu’il y a un parti de la paix, et qu’il a à sa tête le comte Witte.

D’autres bruits circulent, remarque Lalande. Il y aurait eu des conversations, dans l’entourage du Saint-Siège, avec le duc de Vendôme (dont la femme est la sœur du roi des Belges), et l’on aui'ait envisagé dans ces entretiens le rétablisse-^ ment éventuel de la paix sur les bases suivantes :

L’Allemagne évacuerait les territoires qu’elle

occupe en Belgique, en France et en Russie. Elle céderait au Tsar la province de Posen, et nous rétrocéderait l’Alsace-Lorraine en échange d’un certain nombre de milliards à payer par la France, ou par la France et la Russie. L’Autriche céderait à la Russie les parties de la Galicie occupées par les armées russes. La Russie s’engagerait à ne pas rétablir le royaume de Pologne (?). Ces diverses propositions ne seraient formulées que lorsque l’armée allemande qui va attaquer la Serbie l’aurait vaincue, de sorte que le but apparent de la guerre, qui, pour les Austro- Allemands,était de châtier la Serbie, serait atteint, et cette satisfaction permettrait aux deux empires alliés de retirer leurs troupes des territoires français, belges et russes qu’elles occupent.

Remarquer que les clauses principales de ce prétendu projet (évacuation des territoires occupés et rétrocession de F Alsace-Lorraine en échange d’une indemnité à payer à l’Allemagne, soi-disant pour indemniser les Allemands immigrés qui se retireraient d’Alsace-Lorraine), sont identiques à celles qui nous auraient été offertes à la fin d’août. Il est vrai qu’alors on nous demandait en échange d’abandonner nos alliés, et qu’il n’est plus question de cette proposition infamante.

Mais rien de toutfcela ne pourrait aboutir pour le moment. Il n’est pas probable que l’on trouve un terrain d’entente avant le quasi-épuisement des forces des deux groupes.

Roume. a4 janvier 1916.

Sur la fin de la guerre. — Roume a demandé à Étienne aujourd’hui vers quel moment à son avis la guerre prendrait fin :

« J’ai une très forte raison de croire que ce sera en juillet prochain. C’est l’avis de Joffre. Et qui aurait chance de voir plus juste P »

Querenet. Le Vatican. — 26 janvier 1915.

Renseignements donnés par Alfred B.

Quand, en causant avec un membre du Sacré Collège, on marque de l’étonnement au sujet de l’attitude du Saint-Siège à l’égard de nos ennemis, la réponse est toujours celle-ci : « Que voulez-vous ? Dans tous les pays la France n’est soutenue que par la canaglia. »

[Évidemment ce mot a été rapporté à Alphonse XIII, et c’est pour cela qu’il dit : « Il n’y a que la canaille et moi qui sdyons pour la France » *].

Les ministres d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de Bavière voient le pape chaque semaine deux et trois fois et font pression sur lui.

[Que le Vatican nous abandonne, nous, dont les rapports avec lui sont difficiles, cela peut s’expliquer ; mais la Belgique, qui est gouvernée par le parti catholique 1 2 !]

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