‹ Les carnets de Georges LouisChapitre 24 sur 35 · LES CAR NETS · texte numérisé non relu

LES CAR NETS

résultant de ce qu’un conseil de guerre français avait, à tort selon les Allemands, déclaré coupable d’un crime de droit commun (pillage à main armée ?) un officier allemand de haut rang. Par représailles, le gouvernement allemand avait pris successivement des mesures très rigoureuses d’abord contre diverses catégories de prisonniers français, puis contre des notables de Roubaix et de Lille, notamment les frères Motte, qu’il avait fait conduire en captivité dans un camp de concentration en Allemagne. Le gouvernement allemand laissa entendre que, si l’officier allemand condamné à tort, selon eux, à la prison était remis en liberté, toutes les mesures de représailles prises par lui seraient rapportées (notamment l’envoi à Spandau de quelques officiers français prisonniers, tels que les fils de Delcassé et de Monis).

Guérin fut en outre invité chez le prince de Reuss, sans doute parent de l’officier allemand en question, et le prince ainsi que les autres invités lui témoignèrent les plus grands égards. A son départ, il reçut un sauf-conduit qui lui permit d’aller en Suisse, et de là il se rendit à Paris. Briand, qui le reçut très bien, fut d’avis qu’il y avait le plus grand intérêt à faire aboutir cette tentative d’entente. Il fit remarquer qu’il serait absurde de laisser se refermer une porte qu’il y avait tant d’intérêt à tenir ouverte. Il estime d’ailleurs que le conseil de guerre qui a condamné l’officier allemand en question a fait une sottise. Delcassé propose de déclarer l’officier fou. De toutes manières, il paraît certain que l’entente

Sr*r

se fera, et que par la suite les Motte seront relâchés.

Avant d’entreprendre cette affaire, M. Guérin avait déjà mené à bien, de concert avec M. Erment, le maire de Laon, l’affaire du ravitaillement de nos départements envahis par le comité hispanoaméricain.

Villa Urutia. i 4 août igx5.

A ma femme : « Ah ! la guerre d’Isvolsky ! J’ai entendu moi-même, chez le duc de la Trémoille, Isvolsky nous dire : « C’est ma guerre, vous « verrez ce que sera ma guerre !» Il y avait quatre ans qu’il la préparait, sa guerre ! Ignatieff, au contraire, trouvait que la Russie aurait dû attendre encore trois ans pour être prête, ses chemins de fer et sa préparation militaire n’étant pas terminés.

A moi, Villa Urutia a raconté qu’Ignatieff avait dit, dans le courant du premier mois de la guerre, que la guerre durerait trois ans. Le propos raconté par Villa Urutia à ma femme est plus vraisemblable.

Sur son remplacement à l’ambassade d’Espagne à Paris, Villa Urutia dit :

« Pourquoi on m’a fait partir ? Parce que j’étais francophile, et qu’à Madrid on était si convaincu que Guillaume II allait entrer en vainqueur à Paris, qu’on voulait y avoir un ambassadeur qui fût persona grata auprès de l’empereur d’Allemagne. C’est pour cela qu’on a choisi Valtierra,

qui a fait élever ses enfants à Berlin et qu’on savait bien vu de l’empereur Guillaume ; et on ne m’a laissé que trois heures pour lui céder la place. »

Bertie lui a écrit au moment de son départ :

« Ceux qui vous font partir le regretteront plus tard. »

A moi Villa Urutia a dit, le 20 août, que, sur les rapports du ministre d’Espagne à Bruxelles, on s’était convaincu à Madrid que l’Empereur allait entrer en vainqueur à Paris. Le Roi l’a dit à' Villa Urutia quand il l’a reçu quelques mois après son remplacement. — Au moment de la déclaration de guerre, l’Empereur a reçu le ministre de Hollande et lui a dit : « Dites à la Reine que mon amitié pour son pays va retarder de six jours mon arrivée à Paris. » Il voulait dire que, s’il passait par le territoire hollandais, il arriverait six jours plus tôt à Paris. — Pas de doute, dit Villa Urutia, que, si Léopold avait été encore sur le trône, il eût, moyennant un fort pourboire, livré passage aux armées allemandes.

À Madrid, dit Villa Urutia, on était convaincu que l’Empereur allait entrer à Paris, et que l’Espagne pourrait offrir sa médiation. Voilà pourquoi Villa Urutia a été remplacé si brusquement.

Villa Urutia était déjà à Paris en septembre 1870. Il est en mesure de comparer les deux invasions.

I said to him : C’est du Vatican que sont venues les informations qui ont fait croire à Madrid que la marche des armées allemandes était irrésistible et que la France serait écrasée.

Duchesse de La Torre. 6 septembre 1915.

Oui, en Espagne la « société » est germanophile ; mais on est germanophile sans être pour cela très antifrançais. Les Allemands ont pour eux les prêtres et les femmes ; mais on est très ignorant en Espagne, et les femmes sont germanophiles sans rien connaître de l’Allemagne. Je suis une des rares Espagnoles qui aient été en Allemagne ; j’ai conduit Concliita aux bains de Franzensbad, dans le nord de l’Allemagne, il y a longtemps, bien longtemps ; j’ai une idée de l’Allemagne. Les femmes qui se disent germanophiles aujourd’hui en savent encore moins. Pourquoi elles le sont ? Surtout parce que la Reine mère, étant autrichienne, est naturellement de tendance austro-allemande.

Pour plaire à la Reine mère qui fait les invitations à la Cour et qui a encore une grosse influence, car les ministres défèrent le plus qu’ils peuvent à ses désirs, on est germanophile uniquement parce qu’elle l’est : c’est bien porté.

Sous-Préfet Alexis. 18 septembre 1 g 1 5 .

Witte l’avait pris en sympathie au moment de la déclaration de guerre et venait le voir souvent à la sous-préfecture : c’est de là qu’il télégraphiait à son ambassade. Aléxis, lui ayant délivré ses passeports, a su qu’il était appelé par son gouvernement.

Witte lui a dit que, s’il avait été président du Conseil au moment où se sont produits les événements d’où la guerre est sortie, il aurait pu vraisemblablement empêcher la guerre.

On ne s’est pas rendu compte, a dit Witte, de l’importance qu’allait prendre l’assassinat de l’arcliiduc François-Ferdinand. Aux yeux non pas seulement de la Famille impériale, mais surtout des populations de la monarchie austro-hongroise, un archiduc, et surtout l’héritier présomptif, est une personne quasi-sacrée. Un tel meurtre ne pouvait manquer de frapper profondément les imaginations populaires ; il était donc facile de l’exploiter. On aurait dû prévoir qu’il le serait, et s’occuper de donner immédiatement à l’opinion publique austro-hongroise les satisfactions nécessaires. Il eût fallu faire comprendre à la Serbie quelle avait tout inlérêt à prendre les devants, et il appartenait aux amis de la Serbie de lui donner ce conseil.

Witte ne croyait pas que l’Allemagne serait économiquement assez forte pour soutenir une longue guerre. 11 pensait qu’elle vaincrait la Russie au début, mais que celle-ci finirait par l’emporter.

Général de Sancy 23 septembre 1910.

La Serbie. — A mon retour de mission, M. Briand m a fait appeler en qualité de viceprésident du Conseil, Il m’a reçu au ministère de la Justice, mais il n’y avait pas de dossiers sur

sa table : seulement des cartes déployées de tous côtés. A un ancien ambassadeur comme vous, je peux raconter confidentiellement l’entretien que j’ai eu avec lui. Il m’a dit qu’on n’avançait pas aux Dardanelles, et qu’il était très préoccupé. « En prévision de la possibilité d’un échec, il pourrait être utile, lui ai-je dit, de nous mettre en mesure de retirer nos troupes, ou tout au moins la plus grande partie du corps expéditionnaire, sans que cela ait l’air d’une retraite. Pourquoi n‘enverrions-nous pas une forte fraction de notre armée d’Orient par la vallée du Yardar au secours de la Serbie que les Austro- Allemands menacent de nouveau ? Ce serait un bon motif à donner pour justifier le retrait de nos troupes de la presqu’île de Gallipoli. » Briand m’a répondu : « JoffYe ne veut donner aucune fraction de nos troupes. Si nos forces d’Orient deviennent disponibles, il les réclamera pour la défense de notre front. Il nous a dit : « En tous « cas j’ai besoin de toutes nos réserves. Si vous (( me donnez tout ce dont vous disposez, je « réponds de la victoire au plus tard dans trois « mois. » Et c’était il y a six mois qu’il m’a dit cela, à moi-même, dans- ce cabinet, après une conversation de trois heures I »

I remarked : « Votre idée d’aller au secours de la Serbie par le Vardar paraît avoir frappé, car le bruit a couru que l’Italie allait, à la demande des alliés, envoyer un corps expéditionnaire dans « le contesté macédonien ». C’était évidemment pour appuyer la résistance serbe et empêcher les Austro-Allemands de gagner Cons-

Page 1