‹ Les carnets du comte Joseph de maistreChapitre 113 sur 131 · I SI · texte numérisé non relu

I SI

Xaples. 1803 Févrit;r.

Je )ic me rappelle plus de ee que j'ai lu sur le Taureau Faniese. Les deux Jiouunes qui retieuueut ranimai sont beaux et dans une attitude athlétique. Les têtes sont belles. L'ensemble ne se comprend point dutout. Je ne sais ee que me veut cette femme qui porte la pique, ni l'autre qui est couchée et oppose la main au taureau, qui bondit; encore moins, l'enfant qui est plaqué l'is-à-z-is. Tous ces gcjis-là devraient bien parler. La jambe droite de la femme me semble courte et lourde. Les draperies sont d'un mauvais genre; je n'aime pas ces plis raid es qui commencent d'un point commun et vont en s'élargissant comme un éventail. Il V (7 du cheval dans le taureau, surtout lorsqu'on le considère par derrière. On serait tenté de croire, sur ce monu.moit et sur quelques autres, que les anci-ens n'exprimaient pas les animaux aussi bien que nous; du moijis les gros animaux. Ces réflexions nie reviendront, dans quelques jours, lorsque je verrai à Ronie le cheval de Marc-Aurèle. — On m'a raconté que les ouvriers Roinains, chargés de transporter le Taureau Farnèse, furieux de voir leur capitale privée de ce beau jnorceau, le ren-versèrent exprès en le mettant sur la Place, et le brisèrent. En effet, il est tout en pièces, et ne tient que par artifice. C'est, au reste, un grand trait de barbarie de tenir ainsi ce beau groupe exposé à l'action de l'air. On m'a conté, encore, qu'on a fait l'objection au Roi régnant et qu'il a répondu : croyez-vous que cela puisse durer encore cinquante ans? — oh ix)ur cinquante ans. il n'y a pas de doute. Sire.^— Eh bien, que nous importe ce qui arrivera après nous? C'est un on dit. et dans ce momoif. on en fait beaucoup sur les rois.

J^e 21 j'ai vu les Studi ou l'université, bâtiment magnifique et non terminé. A la bibliothèque belle édition d'Homère, dédiée â Pierre fils de Laurent de Médicis

Naples. 1803 Février.

1488, cf autant plus précieuse qu'elle reud parfaitement les caractères des manuscrits. Dans le musée l'Hercule Farnese, la Flore, la J^cnus Callipyge, plusieurs bustes précieux. Parmi les statues, j'ai distingué une Agrippine. Il en est de plus belles mais pas qui m'aient plus frappé. Elle est dans une attitude pensiz'e et triste, on l'entend qui dit : c'est donc là mon fils.

Bajis la bibliothèque, il y a un manuscrit excellent de Pline le Xaturaliste, inoins par son ancienneté que par so)i exactitude. On lit, à la tête, un bel éloge de ce manuscrit, par le P. de la Tour Rey::o)iico, qui avait fait une étude particulière de Pline. Il y a encore un manuscrit autographe et inédit du célèbre Tasse. Il est composé de trois petits traités intitulés : ^linturno ovvero cliario délie bellezze, Cataneo ovvero délie conclusioni, et Ficino, ovvero dell' arte. J'aurais l'oulu en lire quelque chose, mais l'écriture est extrêmement difficile et le fems me pressait. — Je coimais donc l'écriture de Pétrarque, de Maclùavel, de Sannazar et du Tasse, f-voycz Florence ijçç)

J'ai TU Pompeia, Herculanum et le Musée de Portici. Pompeia est unique. Dans nul autre endroit du monde on ne peut se promener dans une z'ille antique, détruite et existante depuis 1800 ans. De quel sentiment on est saisi quand on se promène dans ces rues, où l'on retrouve les traces des chariots. Les deux théâtres sont des morceaux précieux et d'une conservation que rien n'égale. Dans le petit, qui était couvert, on pourrait représenter. Je n'avais pas idée de ces salles couvertes qui rapprochaient fort les anciens de nos usages. L'inscription ne laisse aucun doute : Theatrum tectum faciendum curaverunt eidemque probaverunt. Quoique celui-ci soit couvert et beaucoup moins grand que l'autre, on se demande cependant et dans l'un et dans l'autre comment on pouvait entendre. Ceci tient a la

Xaples. ^ 1803 Février.

théorie de l'aeeent et des langues anciennes. Le peu de largeur de la scène, proprement dite, par rapport à sa longueur, est extraordinaire. On Ut, dans tous les livres, que la scène représentait une place et quelquesédifices : rien de tout cela ne se vérifie dans les t roisthéâtres de Ponipeia et d'Herculanuni. La scène qui n'a pas dix pieds de large est terminée par une muraille décorée de niches et de piédestaux pour recevoir les statues, avec trois portes qui donnaioit entrée aux acteurs.

Il reste encore quelques doutes sur la irritable place de^r musiciens. En comparant les trois théâtres, on hésite r du reste, ce n'est qu'à Pompeia qu'on peut savoir^ exactement, ce que c'est qu'un théâtre antique.

C'est encore là qu'on apprcjid ce que toutes les descriptions n'apprennent point. On y voit la maison d'un particulier. Elles diffèrent suivant les facultés du propriétaire, mais c'est partout le même type. Sur le seuil de la porte d'une manière fort ordinaire on lit la devise hospitalière : SALINE. On la relit sur une mosdique de la plus grande élégance transportée dans une des salles du musée de Port ici. En général, on voit que les anciens avaient moins de besoins que nous en fait d'habitations. Le casin ou la maison de campagne près de Pompeia est magnifique; cependant je doute qu'un moderne s'y trouvât bien logé. Je doute, au reste, qu'il y ait dans ce genre un morceau d'antiquité qu'on puisse comparer à celui-là.

C'est là où l'on voit le bain antique d'un particulier parfaitement conservé. C'est là où l'on voit le labrum, le vaporarium; /'hypocanston, surtout, dont la construction est tout-à-fait à découvert. En voyant dans la cave, ces trente ou quarante amphores, encore arrangées comme au moment de l'explosion, on comprend /'interiore nota Falerni d'Horace.

Naples. 1803 Février.

En z'oxant la siiigulicrc affiche qui se troiiz'e sur la porte de l'une de ces maisons, on se demande si les honnêtes femmes de ce fenis ne passaient pas dans la rue F On a beau dire que les hommes sont toujours les mêmes, cela n'est l'rai que dans un sens très général. Toute notre corruption moderne ne ferait pas tolérer l'affiche de Pompeia.

Dans les maisons particulières, et même dans le quartier des soldats (qui ne diffèrent des premières que par la grandeur de F espace z'ide ou de /'impluvium) je n'ai jamais z'u le marbre employé pour les colonnes. Elles sont toutes de briques, revêtues d'un plâtre (intonacatura) de l'espèce la plus solide. Dans la maison de campagne ou casin. qui est aux portes de la ville, on voit, dans le bain, deux petites colonnes de ce genre ou l'artiste s'est amusé à imiter le bois équarri et peint. L'illusion est si forte que j'y ai été trompé. Je les ai prises, à une très petite distance, pour un pauvre appui moderne donné à un reste de frise : mon cicérone m'a dit que plusieurs artistes avaient tenté, par ordre du Roi, d'imiter cet endroit, mais sans succès — Observation générale sur les constructions antiques : — les Anciens employaient la pierre ou les métaux toutes les fois qu'ils n'étaient pas obligés d'employer le bois — ainsi le pié d'une table était de marbre ou de bronze; et le théâtre couvert de Pompeia est de mar-

■ bre, comme le grand qui est à côté, et qui est exposé à toute l'inclémence de l'air. — Aujourd'hui c'est tout le contraire : nous n'employons la pierre et les métaux que lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Jamais il ne nous tombera en tête de placer des sièges de marbre dans un édifice couvert. La première idée antique est la durée, et, la nôtre c'est la commodité.

O71 pourrait faire une expérience sur le pié romain ait

Xaples. 1803 Février.

sépulchrc qu'on voit, à la porte de la rille. C'est iin demi-cercle portant l'inscription en très graiides lettres de la plus belle conservation

. . . locus sepLilturge datus decuriorum décrète (le nom de la famille m'a échappé). Sur le dezvnt, on lit, sur une petite pierre à gauche, XXV ped. in frontem. Je ne crois pas qu'il existe de monument plus incontestable et mieux conservé.

Le théâtre d'Herculanum était bien plus grand et plus magnifique que celui de Pompeia; mais il est si encombré par la lave qu'il faut beaucoup deviiicr. Il est bon de le voir après les deux autres qui servent d'explication.

J'ai vu dans le musée de Port ici un morceau de pain, de la paille noircie et deux œufs frais antiques; une crédence de marbre et tout-à-côté les ustoisiles de cuisine : poêles, marmites, trépieds, broches etc.. ce qu'il y avait de plus beau a été transporté à Palerme pour le soustraire à la rapacité française; mais, quelquefois, ce qui est moi)is beau fait penser davantage. Quel spectacle que ce morceau de terre sur lequel est moulé le sein d'une femme et une partie de son bras! Tout à côté, on voit sa tète dans une petite caisse de crystal. Elle porte encore quelques cheveux: d'autres sont tombés en grand nond^rc sur le coton qui la supporte. La mâchoire supérieure retient encore une dent, l'inférieure est détachée, et quelques dens brisées ballottent dans leur alvéole. — Cette bouche se ferma, donc, il y a mille-sept-cents-vingt-quatre-ansf au milieu de la plus épouvantable catastrophe dont l'homme puisse être le témoin et la victime. Son dernier mot fut sans doute, û dieux! ou si c'était une mère, ô mes Enfans!

Un bas relief , très médiocre, à l'entrée d'une des salles de gauche, est nne pièce fort essentielle. C'est une trirème. — Que n'a-t-on pas dit sur les trirèmes? Le

Naples. 1803 Février..

sxstcjuc qui me plaisait le plus est eelui du Comte Carli (Tom. ç de ses œuvres) Ce bas relief le contredit directement. Les trois rangs y sont très bien superposés, et même, l'artiste qui dans sa médiocrité, n'a imaginé aucun moyen raisonnable de faire paraître ces trois raiigs, s'y est pris d'une singulière manière pour les rendre sensibles : il a rendu les rames inférieures plus longues que les autres, ce qui est absolument contre le bon sois (de cette manière j

et ainsi de suite tout le long du vaisseau

Que d'absurdités il faut dévorer pour admettre ce système! voyez le docte Carli daiis le livre cité. Jamais je )i'az'ais vu ni médaille ni autre monument où l'on vit la superposition des rames; et il faut bien qu'il n'y en eut pas, ou qu'ils fussent bien rares puisque Lucchesini'\, écrivant au milieu de Rome, c'est-à-dire au milieu de monumcns de toute espèce, répond par une assez mauvaise raison à l'argumoit tiré du silence desmojiumens.

Xéanmoins, il est difficile de se tirer de ce bas relief. Les fameux manuscrits charbonnés d'Hcrculanum sont encore un objet digne de la plus grande attention des curieux; d'abord, ils sont incontestablement les plus anciens qui existent dans le monde, puisque le Manuscrit alexandrin et le J^irgile de Médicis appartiennent l'un et l'autre au 4^ siècle '^'^. Parmi ceux d'Herculanum aucun n'a moins de ij siècles, et quelques uns^ peuvent eii avoir 20 à 2f,. Ces manuscrits sont tous des volumes (Rotuli) et c'est ce qui les a sau-vés. Le musée de Portici en possède plus de mille, parmi lesquels on n'a trouvé malheureusement jusqu'à ce jour

Xaples. 1803. Février.

rien crintércssant. Toute VEurope se plaignait de r ignorante insouciance de la cour de Xaples qui s'était lassée de solder les travaux pénibles des déchiffreurs. Aujourd'hui, les Anglais sont venus au secours de la science. Ils payent eux-mêmes les travailleurs qui sont au nombre de douze et travaillent cinq heures par jour. Je ne suis pas arrivé à temps pour les voir opérer, mais j'ai vu leurs bureaux établis. Le garde du musée m'a dit en riant et sans la moindre honte « Pagano li Inglesi, et il Re gode le Copie! » pauvres gens! dites en toute conscience

Nos sumus argillse deterioris opus

On montre aux étrangers une feuille de ces Rotuli conservée sous glace. C'est le fragment d'tm ouvrage de morale sur les passions écrit en grec; le caractère est fort beau, fort lisible en lui-même, et mdlement semblable à l'écriture grecque cursive, telle que nous la connaissons aujourd'hui. Les caractères sont de la forme des majuscules, et j'ai remarqué, même, que l'epsilon a la forme quon voit dans nombre de^ médailles et d'inscriptions (G).

Au dessus de l'armoire qui codifient ces volumes, tous de papyrus d'Egypte, et d'anciennes tablettes dont la cire est brisée, on a placé, fort à propos, une mosaïque qui représente un de ces volumes et des tablettes antiques. A côté, on ne voit pas sans intérêt une feuille de papyrus uioderne, faite à Syracuse, selon les procédés antiques, par un gentilhomme Sicilien. Elle n'a pas mal réussi. Ce que l'auteur y a écrit est très net et se lit aisément. Il ne parait pas que la feuille se soit embue aucunement.

Pourquoi les anciens éclairaient-ils leurs appartements infiniment moins que nous? on dirait qu'ils ne pensaient pas aux fenêtres, tant elles sont étroites et en

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Xaples- Voyage. 1803 Février-:\rars.

petit nombre. Ce sont des soupiraux plutôt que des fenêtres.

25 J'ai été visiter le Château S' Elnie et la Chartreuse. C'est sur la terrasse de cette maison religieuse, c'est de r appartement du Prieur qu'on peut contester à J.-J. Rousseau son assertion : que les environs du lac de Genève forment le plus beau paysage que l'œil humain puisse contempler. J'ai -vu quelques paysages dans ma vie : entre le point de vue de la terrasse des Chartreux de Naples et celui des Eaux vives, près de Genève, on peut balancer, mais je n'en ai jamais vu qu'on puisse leur comparer.

On m'a conté qu'un Anglais s'écriant sur cette terrasse dans un transport d'admiratioi : ah le superbe séjour! le moine qui l'accompagnait répondit : Pour ceux qui n'y vivent pas !

Dimanche 2y. Parti de Xaples — di)îé à Capoue. dont les délices ne peuvent plus corrompre aucun général. Soupe à S'^ Agathe, détestable auberge : on serait mieux dans la hutte d'un Huron — 28, déjeuné au môle de Gaette.

Tu quoque littoribus nostris Œneia nutrix ^^terjiam moriens famam Caieta dedisti Et nunc servat lionor etc.. Virg. œn.

Xunc dure toujours, charmant golfe, situation délicieuse!

Soupe à Terracine. Le loidemain i" mars entrée dans les marais P on tins; ici, le génie de Pie VI mérite la vénération de tous les hommes. —

Déjeuné à la Torre, couché à Velitri. —

J'aurais voulu voir le musée Egyptien du cardinal Borgia, pour me consoler d'avoir couché là : sur toute cette route, mauvais gîtes et mauvais hommes.

2 mars, à 2 h. 1/2 après midi, arrivé à Rome.

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