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C'était pendant la fête de Neuilly. J'y demeure fidèle, son souvenir étant, pour moi, celui de ma dernière course avec Théophile Gautier. Hélas! le poète n'y promène plus ses magnifiques nonchalances, mais sa grande ombre y erre encore pour ceux qui l'ont aimé et, inconsolables, le cherchent dans ses habitudes passées. Pour le vulgum peciis des badauds, c'est une solennité foraine comme toutes les autres que celle-là. Pour nous, c'est l'occasion d'un pèlerinage. Pour Adolphe et Clara, ça avait été l'occasion d'un rendez-vous. Et, après deux heures de flânerie diurne dans la poussière et le parfum des beignets, ils étaient entrés dans un des restaurants qui bordent l'avenue, du côté du Bois, impatients d'un cubinet particulier qui leur fut octroyé incontinent. — Incontinent vous-même, monsieur le conteur ! — Je vous demande pardon, chère
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douairière, mais cette entrée en matière ne comporte pas toutes les délicieuses petites malpropretés que vous attendez. Les relations d'Adolphe el de Clara étaient encore innocentes. — Alors pourquoi ce buen-retiro et cette compromeltanle solitude à deux? — Tout simplement parce qu'il est inutile, et même coupable, de se trop montrer en public avec une dame dont on n'est pas l'amant. Et puis Clara avait souhaité de remettre un peu d'ordre dans sa chevelure légèrement dénouée par le vent des chevaux de bois. Enfin Adolphe, qui adorait se soûler des menues privautés que le lète-à-tête permet quand on aime sans en être payé, — j'entends toutes les variétés de petite oie que vous pouvez deviner — avait trouvé cet expédient la plus ingénieux du monde. Le cabinet était, d'ailleurs, doué d'une jolie vue, pourvu du mobilier traditionnel, table, canapé et glace que des diamants ont éraillée en tous sens ; et son seul inconvénient était de n'être séparé du cabinet voisin que par une cloiton mince comme une vraie feuille de papier, comme on en pouvait juger par la façon dont s'entendait tout ce qui s'y faisait. Détail essentiel : les deux divans étaient accolés de part et d'autre à celte fictive muraille. — Nous ne causerons pas trop haut, avait dit Clara. — Nous ne causerons, si vous voulez, que du bout des lèvres, ma chérie, avait répondu Adolphe. Et un premier baiser bien long, silencieux mais exquis, avait complété sa pensée. Ainsi commencèrent-ils, dès le po.tage, à se becqueter comme des pigeons, attentifs au pas du garçon, solennel comme un adjoint qui
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marie en l'absence du maire. Ils redoublèrent après le premier service^ et ce ne fut plus bientôt qu'une embrassade interrompue par l'entremets sucré et le dessert. — Eh quoi ! pas davantage? — Pas davantage, chère douairière. Ils étaient des délicats qui ne veulent pas profaner, dans un décor banal, un des plus beaux moments de la vie.
Retournons à la fêle et entrons dans la baraque des lutteurs. Il n'y a que les badauds de Paris qui croient au sérieux de ces combats, lesquels n'ont un peu de sincérité que dans le midi de la France où tous nous en connaissons, dès l'enfance, la technique. On assiste ici à des pièces répétées comme au théâtre, à des victoires comme celles du Ghâtelet, à des revanches prévues, comédie bien jouée, j'en conviens, mais insipide pour qui en connaît les monotones et médiocres ressources. Le jeune marquis de Saint-Gucafa, appartenant au monde où l'on fait profession de s'amuser, avait parié avec quelques amis de tomber (c'est le français de la maison) le nègre Ben-Azor et avait fait, suivant l'usage, tenir à celui-ci par avance le prix de sa défaite. Après une dizaine de passes blanches, Ben-Azor devait par quelque maladresse toucher de ses deux épaules la sciure
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entassée sur le sol. Le jeune marquis de Saint- Cucufa a\ait donc fièrement demandé un caleçon qui ne lui avait pas été accordé sans difficultés; car c'est une des roueries de la parade d'avoir l'air de redouter beaucoup les amateurs inconnus et de leur faire subir, touchant leur état civil, un interrogatoire aussi complet qu'aux assises. Le public était fort éraoustillé par la perspective de celte bataille entre un représentant de la noblesse authentique et un fils des déserts. Enfin le moment en vint. Le gentilhomme n'avait gardé que son pantalon, et les premières attaques, suivies de ripostes faciles, eurent lieu dans l'ordre et suivant les conventions. Mais tout à coup Ben- Azor changea de polémique. Les bras tendus en avant, les yeux enflammés, il attendit son ennemi qui, confiant dans la foi jurée, se livra à lui et s'en trouva très mal. Car le nègre, l'empoignant avec une vigueur extraordinaire, le souleva et, d'un coup de reins, qui sembla les river l'un à l'autre, l'aplatit à terre sur le dos, roulant luimême au-dessus de lui. Ça fit « flac ! » dans le son. Grand éclat de rire des amis du marquis qui avaient gagné leur pari. Applaudissements de la foule qui était visiblement hostile au descendant des preux. Fureur de M. de Saint-Gucufa, visiblement trahi par son rival.
Que voulez-\ous? Pour avoir le museau noir on n'en a pas moins une âme d'homme. Ben- Azor aimait et était aimé. Quand il avait vu entrer inopinément dans la baraque M'^' Agathe, celle dont les yeux l'avaient à jamais dompté, il n'avait plus écouté que sa force et son courage.
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Vaincu devant elle ! Jamais ! Et, oubliant noblement les sommes qu'il avait reçues pour toucher des épau'es, il avait administré à son bienfaiteur la tripotée que vous savez. Mais, conscient de sa faute, il s'était empressé de disparaître ensuite, durant que le marquis, ivre de fureur d'avoir été, du même coup, volé et ridicule, jurait de s vencrer.
Quel récit à bâtons rompus, chère douairière I Nous retournons au restaurant où nous avons laissé Adolphe et Clara, mais non pas- auprès d'eux. Nous voilà dans le grand salon où l'on célèbre le repas de noce de la belle M"^ Berthe Cuissière. Orpheline de m.ère, cette charmante personne avait été conduite à l'autel, le matin même, par monsieur son papa, l'honorable Cuissière, un des forts passementiers du fa..bourg Saint-Denis. On s'est, ma foi, beaucoup amusé. Sur la table immense gisent encore les débris d'un croquembouche figurant c< l'Industrie française éclairant le monde » , composition symbolique d'un goût exquis et dans laq elle avaient coulé des flots de caramel. Des bouchons de Champagne, montueux comme des champignons, courent çà et là sous les chaises. Quelques couples audacieux esquissent, le long des fenêtres, un pas
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de polka que rythme un clavecin, honneur de la chaudronnerie parisienne. Les jeunes époux sont assis à côté l'un de l'autre et causent, sans doute, de l'avenir. Eh bien 1 et l'honorable Guissière, le rempart de la passementerie nationale ? Il y a toujours quelque ombre dans les plus riants tableaux. Sans ce contraste même, peut-être ne s'apercevrait-on pas que ceux-ci sont riants.
Dans ce débordement de joie légitime, d'ivresse permise et de conjugale félicité, il me faut signaler un sentiment coupable, une passion frisant l'adultère. M. Guissière, qui avait bu des vins généreux, s'abandonne aux délices d'un amour afireusement interdit. Ne poursuit il pas, comme un faune, non pas dans les bois chers aux nymphes, mais à travers toute la maison, l'opulente M"^' Potentat, femme de son vieil ami Potentat, une des gloires de notre mercerie ! Une superbe femme d ailleurs, cette M""^ Potentat, ne pesant pas moins de deux cents livres sur les bascules publiques, et portant le plus fort de cette véritable bibliothèque dans son arrière- train, où l'on aurait pu loger encore quelques manuscrits précieux ou même installer une succursale de la section des estampes. Gar jamais local aussi vaste n'avait servi de rez-de chaussée à une personne assise. Comme le chêne où se prit Milon de Grotone, ce qui permit à un lion de lui voler ses biftecks saignants, il eût bien fallu deux hommes pour en faire le tour, en se touchant les mains.
Et je vous assure que leurs mains ne se seraient pas ennuyées ! Cède dame Gallipétardière (pour ne pas employer le mot obscène : Gallipyge) ai-
mait à faire l'enfant, et, pendant que son époux, le vertueux Potentat, s'abreuvait d'un dernier sirop de groseille, elle prenait un plaisir extrême à se faire chasser, comme un gibier, par l'impétueux Cuissière, plus acharné que Nemrod. Dans cette course malintentionnée, un cabinet s'entr'ouvrit devant eux. Gétait précisément celui qui était mitoyen avec le cabinet d'Adolphe et de Clara. Ils s'y ruèrent. M""* Potentat, en voulant se laisser tomber gracieusement sur le canapé, prit mal ses mesures, car de son énorme postérieur, lancé à toute volée, elle alla heurter la cloison qui cria et se défonça, enchâssant les parties envahissantes d'une véritable étoile d'éclats de bois.
— Mon amour, encore un baiser !
— Non 1 non ! Monsieur, c'est assez ! vous m l'aurez pas ! Il faut être sage maintenant.
Et Clara repoussait doucement Adolphe qui avançait toujours son visage, les yeux ardents et la bouche en cul de poule.
Bing ! Bring ! Clac! un immense postérieur, crevant la cloison, vint se poser entre eux, et )< baiser du pauvre Adolphe s'alla loger sur cette] masse pareille à une gigantesque pierrerie rose montée en cabochon.
Pendant ce temps, Clara avait reculé et, surprise d'abord jusqu'à l'effroi, éclatait de rire.
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Vous avez reconnu, n'est-ce pas, la bibliothèque de M""^ Potentat. Oq put vérifier alors que les places vides y étaient occupées par du vent, comme il arrive souvent dans ces studieux édifices où Ton attrape plus de courants d'air que de 'vraie science et plus de torticolis que d'esprit.
— Vade rétro Saianas! s'était écrié Adolphe, qui avait une teinture liturgique.
Mais le Satanas de M""^ Potentat ne bougeait pas. En revanche, la pauvre femme miaulait comme une chatte en mal de chattons. En vain M. Guissière avait voulu la dégager en la tirant par les bras. En se crevant, les planches s'étaient effilées en longues aiguilles qui, sans entrer tout à fait dans la chair, la maintenaient sous leur menace aiguë et rendaient impossible la délivrance. Le bloc s'était incrusté dans le bois; le boulet demeurait immuable et suspendu dans son trou. La sphère, arrêtée dans sa course, semblait un monde figé dans l'infini par le caprice des dieux. Telles s'arrêteront les planètes dans l'éther, au jour du suprême jugement, quand Dieu dira leurs vérités aux gourgandins. C'était, à vrai dire, une situation désespérée. Crier ? Et si M. Potentat montait? Car,, enfin, pas plus que les œuvres de Maxime Du Camp, les sirops de groseille les mieux confectionnés ne sont éternels... Demeurer indéfiniment dans ce mince étui?... Que penserait la noce? M. Cuissiêre prit le parti d'aller confier tout bas Taventure au patron de l'établissement, qui promit d'envoyer chercher des menuisiers, dès que le coup de feu serait passé. Le coup de feu dura quelque temps encore
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et !es ouvriers ne se hâtèrent pas de venir. C'est dans le cabinet d'Adolphe et de Clara qui, muets et vivement intéressés, attendaient la fin de l'histoire, que les charpentiers résolurent d'opérer, en détachant, à l'aide d'une scie circulaire, une grande couronne de cloison autour du surplus de M°^*^ Potentat. Il était temps. Meurtri par le coup et congestionné par la pression, le derrière de la pauvre femme était devenu complètement noir.
Clac ! la porte s'ouvre encore. C'est le marquis de Saint Cucufa, toujours à la poursuite de son traître ennemi. Je vous ai dit que le séant de M"''' Potentat, plein de sang exlravasé, était comme de l'ébène. En l'apercevant, le marquis pousse un cri féroce. Il a cru reconnaître la forme du nègre Ben-Azor et lance dans ce tas d ombres un si formidable coup de pied que la femme du mercier va bondir, un peu déchirée, mais enfin délivrée, dans le cabinet où M. Guissière la reçut dans ses bras.
Ainsi s'arrangèrent toutes choses par un hasard qui ferait croire à la Providence. M. Potentat ne sut rien de rien. Adolphe et Clara se sont rendu au centuple le baiser volé par un intrus.
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LA LHAUDA
C'est sur la terrasse de Bouquéron, laquelle domine l'admirable vallée de l'Isère, que me fut contée, pour la première fois, la légende que je vais tenter de faire revivre. Le soleil déclinait à l'horizon, et les montagnes, dont il n'ensanglantait plus que le sommet, allongeaient derrière elles de grandes ombres qui traînaient à leurs pieds comme des robes de deuil, du deuil sacré de la lumière. Et je songeais qu'entre nous- et noire rêve s'élèvent ainsi d'inaccessibles hauteurs et que, lorsque, comme un astre lassé, il tombe lentement du ciel, un flot de ténèbres monte sur noire chemin. Puis, tout au charme béat qui s'exhalait de ce panorama superbe, je contemplais, sans penser, comme il est parfois si doux de le faire, le fleuve serpentant comme une couleuvre parmi les verdures, les vapeurs ondulant comme une moisson impalpable sur les plaines prisonnières, la majesté sereine du ciel
dont les bords semblaient poser, comme ceux d'une immense coupe de lapis renversée, sur les pics neigeux fermés, en cercle, les villages étages comme des troupeaux au versant des collines et les petites fumées bleues s'élevant des toits de chaume, tandis que les premières lumières des maisons semblaient le terrestre reflet des premières étoiles encore tremblantes dans l'azur. Et, quelque chose manquant à l'épanouissement complet de ma pensée, je me dis que ce temple magnifique était sans Dieu, et je cherchai ver^ quelle image pouvait monter l'haleine de tous ce? encensoirs. Car depuis que la grande âme dePai: a déserté la Nature, chaque site est comme ui autel réclamant son idole. Il faut à toutes ce splendeurs le spectre de quelque beauté disparue la mémoire de quelque femme ayant empli de s a grâce ou de ses malheurs la longueur des veillées paysannes, dans le pétillement des sarments ei: fond de Tâtre.
— Il est curieux, dis-je à mon ami, le savan docteur Armand Rey, que ce pays somptueu; n'ait pas son héroïne, résumant dans un charm' vivant tant de séduisants aspects.
— Vous ne connaissez donc pas l'histoire de la Lhauda? De la belle fille du Bachet, près Meylan, dont vous pourriez apercevoir d'ici le petit clocher, si le brouillard n'enveloppait déj" les lignes estompées du paysage ?
— J'avoue que je ne la connais pas.
Et mon bon compagnon, prenant pitié de mor ignorance, me conta ce que vous saurez tout i l'heure aussi bien que moi.
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Gomment Mi'* Claudine Mignot, née au commencement du dix-septième siècle, de parents uniquement remarquables par leur obscurité, devint-elle, pour ses historiens, « la Lhauda », nom qui sonne poétiquement à l'oreille comme un écho de latines amours ? Peut-être tout simplement parce qu'une histoire héroïque ou touchante ne s'accommode jamais d'un nom ridicule. C'est si vrai, que les dernières recherches des «avants nous révèlent que les grands hommes ont presque toujours été baptisés à nouveau par leurs inventeurs. On découvrira certainement, un jour ou l'autre, que le bouillant Achille s'appelait tout simplement Pancrace, et qu'Homère n'était connu de ses contemporains que sous le vocable de Cambajou. Il faut jeter de nobles sons aux cordes divines de la lyre. Tout est musique ici-bas. Il y a beaux jours que M^'' Claudine Mignot est morte. Et « la Lhauda » lui survit par le seul pouvoir des euphonies et aussi par la mémoire de son adorable beauté. Car elle résumait à merveille le type féminin dauphinois avec sa chevelure changeante où les ors pâ'es et les ors roux se croisaient comme les ondes de deux fleuves qui se mêlent ; avec son'teint laiteux, sans transparences maladives, ayant déjà l'opacité solide des marbres ; avec ses yeux de turquoise malade, d'un bleu
tirant sur le vert, aimantés et pénétrants; avec sa bouche un peu grande mais bordée de lèvres aux coins finement retroussés de pourpre souriante. Joignez à cela une taille pleine de noblesse, un grand air de race et quod intrinsecus lalet^ comme dit le Cantique des Cantiques. Rien d'étonnant donc à ce que cette admirable créature fût très recherchée des gars du Bachet, ses anciens compagnons d'école buissonnière, le long des haies que couronne, en septembre, lerouge sombre des mûres. Oui, tous en étaient afîolés. Mais ce n'était pas pour ces remueurs de fumier que fleurissait le lys, que s'épanouissait cette merveille. Le clerc Bignolet l'avait remarquée, un jeune citadin, exerçant les fonctions de secrétaire du sieur d'Amblérieux, lequel détenait lui-même le poste de trésorier de la province. Ce Bignolet, désespérant de séduire une personne dont la vertu égalait la beauté, avait bravement pris son parti de se mésallier, et aucun de ceux qui avaient vu sa fiancée ne lui donnait tort. Car il aurait fallu être fou pour ne pas oublier tous les préjugés de la naissance devant un pareil miracle de grâce et ne pas faire une fine moquette de tous les préjugés du monde sous d aussi jolis petits pieds.
Ah ! les cloches de Meylan tintaient ferme pour la noce. C'était dans l'air un grand vol de notes claires assourdissant les oiseaux et rythmant une
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valse aux nues légères qui tourbillonnaient dans le ciel. Musique sur terre et vapeurs au ciel. Qui ne croirait après cela aux fâcheux présages ? La. Lhauda s'avançait, doucement majestueuse dans le frôlement caressant de sa robe blanche, et Bignolet, tout de velours neuf vêtu, avait l'air important d'un petit âne qui attend sa charge de reliques, quand, en passant sous le porche, un méchant chien débouchant entre les jambes de la future lui causa une telle peur qu'elle ne put retenir un cri. Seulement, ce cri ne sortit pas de sa bouche. Son émotion avait pris un autre chemin, également sonore, mais où les notes de baryton se trouvent plus que celles de soprano. Musique et vapeur [ comme dans la nature. Si ma pensée vous demeure obscure, je vous renvoie au couplet que ce franc-miteux de Gaultier Garguille, auteur des Chansons folastres et récréatives, comédien ordinaire du cardinal de Richelieu, compagnon de Turlupin et de Gros-Guillaume sur les planches de l'hôtel de Bourgogne, rima pour la circonstance et que voici ;
Quand Tifaine fut à la nopce, De malheur elle fil un p.., Et son serviteur la regardé.
Qui dit que plus il n'en voulait.
Vous serez mariée, Tifaine, M'en dust-il couster mon bonnet.
Ouf! me voilà déchargé, sur les épaules de ce bouffon, du poids fâcheux d'avoir à vous narrer moi-même cette vilenie. Car je suis de tempérament pudique et ne me complais nullement, bien
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qu'on en ait pu dire, à ces lunatiques fantaisies :
Mulcebant zcphyri natos sine semine flores,
a dit le vieil Ovide. Gomme Gaultier Garguille vient de vous le dire aussi, en son inconvenant langage, ce zéphyr sorti du jardin naturel de sa bien-aimée, ne fat pas du goût de Bignolet. Tandis que tout le monde crevait de rire autour de la 4 Laudha confuse, Bignolet arrachait de fureur son * beau pourpoint et jurait ses grands dieux que • celle-là ne serait jamais sa femme qui chantait de tels répons à sa messe de mariage.
Mais le d'Amblérieux qui était un friand, en tant qu'homme de finances — car il avait acquis grand bien à voler son pays, — ayant eu vent (ce n'est pas moi qui ai inventé cette locution malheureuse) de l'histoire, n'eut pas de repos qu'il n'eût connu l'héroïne de ce vacarme dauphinois. Telle fut l'impression qu'il ressentit de la beauté de cette filie que, la retirant immédiatement de son taudis, il lui fit donner les meilleurs maîtres, l'instruisit dans tous les arts et l'épousa lui-même quand elle en sut à peu près autant que le bourgeois gentilhomme, à l'escrime près cependant. Mais elle tenait de nature un autre talent d'agrément qui vaut bien celui des gens habiles à lépée. M. le trésorier fut le plus heureux des hommes
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en la société de celte exquise créature, et quand il exhala, avec le remords obscur de ses malversations, le regret beaucoup plus net de quitter une aussi aimable compagnie, il lui laissa toute sa fortune. C'était vers 1640. Au contraire des parents d'aujourd'hui qui n'attaquent jamais les volontés des défunts, ceux du trésorier intentèrent un procès à la belle veuve, laquelle fut obligée de s'en venir à Paris pour le soutenir. Mais ce lui fut l'occasion d'un nouveau succès dans le monde. Car le vieux maréchal de IHospital, dont elle avait réclamé la protection et qui n'avait pas moins de soixante- quinze ans, plus glorieux les uns que les autres, s'en amouracha à son tour et lui donna son nom. Et ce ne fut pas tout. Car, le maréchal ayant, à l'exemple de d'Amblérieux, rendu ce qui lui restait d'esprit, après une si belle dépense, ce fut l'ex-roi de Pologne en personne, Jean-Casimir, qui mit sur la tête de celle qui avait été Claudine Mignot l'ombre de sa couronne évanouie. Celui-là ne mit juste que six mois à aller rejoindre 1 Hospital et d'Amblérieux, mais tout porte à croire qu'il les employa de façon à ne les pas regretter. Successivement trésorière d'une des plus belles provinces de France, maréchale et reine, il ne restait plus à « la Laudha r dépoux sortable qu'un empereur , d'Occident ou Dieu. Charlemagne étant mort depuis longtemps, elle donna la préférence au Père Eternel et se retira dans un couvent. Elle y vécut plus de trente ans encore, et tout le monde remarqua que c'était Dieu qui avait été leplus longtemps son mari, ce qui s'explique par la richesse connue de sa constitution.
116 NOUVELLES JOVEUSETÉS
J'avais un peu, je l'avoue, oublié celle légende, quand une étude récente de mon confrère Jehan de la Perrière, très intéressante et humoristique à la fois, me la remit en mémoire. Voulant apporter ma pierre d'érudition à cette œuvre de reconstitution historique, mes recherches ont porté sur les destins du clerc Bignolet dont personne ne s'était plus occupé. J'ai eu grand mal, je l'avoue, à découvrir ce qu'il était devenu. J'y suis parvenu cependant. N'ayant cessé de déchoir tandis que la femme qu'il avait si cruellement dédaignée ne cessait de s'élever, il mena une vie misérable et passa les vingt dernières années de son existence dans l'étude du vieux procureur crasseux qui^ comme un pot fêlé par le bas, exhalait à la journée un tas de mauvaises odeurs où se mêlaient, à ses infections personnelles, l'âme poudreuse et rancedes dossiers et une intolérable puanteur de procédure.
Celte fin déplorable était, à mon avis, méritée.
Celui qui ne pardonne pas tout à la beauté de la femme n'est pas digne de contempler la voûte tranquille du firmament, laquelle n'est qu'un dais céleste tendu par les anges jaloux entre leur orchestre fastidieux et la vallée de larmes d'où montent nos chansons d'amour.
HYMENEE
— Vrai, tu ne sais pas comment s'est marié Baudru?
— Non, je ne le sais pas.
— Allons donc ! tu me fais poser!
— Je te jure que non. J'ai perdu Baudru de vue depuis l'école d'où il est sorti ingénieur des tabacs, tandis que j'entrais dans l'artillerie. Un brave garçon, bon vivant, aimant, s'il m'en souvient,
es aventures faciles et les dames peu bégueules, mais que je n'ai jamais retrouvé dans la vie jus- :(u'à tout à l'heure où, comme je te le disais, je
iens de le rencontrer sur le boulevard avec sa
emme et ses enfants.
— Et le père Gornichet?
— Gornichet, mon premier commis principal
lu ministère quand je quittai l'épée comme Gin-
innatus; un petit vieux très propret qui portait
ne calotte noire et faisait d'abominables calem-
bours, l'homme le mieux ferré du monde sur la liquidation des pensions civiles ?
— Justement.
— Oh ! celui-là, je le vois encore comme si c'é tait hier. C'était un employé de la vieille roche, qui traitait sa carrière en magistrature, croyait à son ministre, ne connaissait que la hiérarchie, avjit trois manières de tailler ses plumes, suivant le genre d'écriture qu'il en attendait, et profes sait sur la façon de gratter l^s taches d'encre une théorie dont il était prodigae aux commençants. Serviteur loyal de l'État au demeurant, estimable ganache, créature dévouée à son devoir, et si bien convaincu qu'en dehors de l'administration rienn'existe, que lorsque, dans un livre de voyages, il lisait une phrase comme celle-ci : «Nous allions poussés par un bon vent de S. E. », il traduisait sans hésiter : « Nous allions poussés par un bon vent de Son Excellence » . Cornichet ! si je me rappelle Cornichet ! Mais Cornichet était le type le plus accompli d'un vieux monde dont l'honnêteté valait bien notre roublardise, et dont on est bien contraint d'estimer la candeur, tout en la blaguant.
— Eh bien! Baudru a épousé la fille de Cornichet.
— Pas possible!
— C'est comme je te le dis.
— Mais il n'y avait entre eux aucune commu-~ nauté de société, aucun lien mondain, aucune attache probable. Ils appartenaient à deux milieux absolument différents.
— C'est justement ce qui rend ce mariage inattendu, presque cocasse.
— Tu vas me le conter?
— Volontiers. Mais personne ne nous écoute!
— Personne, notre table est isolée de toutes les tables voisines...
— C'est que c'est un peu. . .
— Va donc ! va donc ! Je garderai ça pour moi et pour mes lecteurs qui sont tous gens d'esprit. Nous ne serons pas plus d'une quarantaine de mille à garder ce secret.
Rassuré sur ma discrétion, Jacques continua comme il suit, tout en faisant un autodafé de cigarettes.
— Donc le père Cornichet avait une fille — tii sais, il y a quinze bonnes années de ça — une fille de vingt ans, absolument jolie, mais qui risquait de coiffer sainte Catherine, n'ayant pour dot que sa jeunesse et sa beauté. Car, dès ce temps-là, notre globe était peuplé de saligauds à qui cette fortune, la meilleure de toutes et la plus solide, ne suffit pas. Cette aimable créature avait d'ailleurs pour mère une ménagère accomplie, très entendue aux choses de la vie pratique et qui en avait fait un trésor d'économie, si bien, cfu'à compter seulement les folies qu'elle n'aurait pas faites et les dépenses ridicules dont elle se serait abstenue, elle avaitbien cinquante mille livres de rente. Car
on n'achète pas encore beaucoup de bêtise pour ce prix-là, tant tout est cher aujourd'hui. Donc ces pauvres honnêtes gens vivaient assez retirés dans un appartement des Batignolles où rien ne rappelait les splendeurs de Ninive. La rue d'abord, qui ne passait pas pour être fort bien habitée. Mais qu'importait à Gornichet et à sa famille qui ne sortaient pas le soir! Le logement ensuite, où l'on ne parvenait que par une longue entrée assez obscure, une façon d'immense couloir aboulissant à la voie publique par une petite porte à l'aspect sordide et à moitié fermée par une barrière de bois vermoulu.
Or, un jour, M"'^ Gornichet dit à son mari : — Tant que nous ne donnerons pas des soirées, nous ne trouverons pas un prétendu pour Hélène.
— Des soirées! s'écria le malheureux commis principal. Ici! installés comme nous le sommes!
— Certainement, répondit son épouse. Je ne dis pas un bal dansant, mais une causerie avec lunch et de la musique. Ton garçon de bureau est piston à la Gaîté, Nous lâcherons qu'il vienne après son théâtre. Hélène chantera : « Les louis d'or. » On jouera au loto dans ma chambre. — Ça nous fera bien des embarras, murmura Gornichet, évidemment séduit par la perspective de ces splendeurs. Et puis, qui inviterons-nous? — Le côté : Messieurs, te regarde. Tu verras parmi les jeunes gens du ministère ceux qui sont susceptibles de préférer la grâce et une bonne éducation à la richesse. Moi, je me charge du côté des dames. Nous aurons certainement M'"^ Bidache, M^" Gambajou. M"' Groliin, M'" des Haudrieltes... —
Mais la plus jeune a cinquante ans î — La jeunesse d'Hélène n'en briiiera que d'un éclat plus vif. Je compte absolument sur les contrastes. Allons, mon ami, c'est entendu. Comme rafraîchissements un croquembouche et des brioches. Il y a de fort bon cidre chez le charbonnier et beaucoup de personnes en rafïolent. Emma, notre nouvelle bonne, parait une fille très avisée et qui nous sera d'un grand secours. — Je vais donc faire mes invitations, conclut Cornichet.
Le grand soir est arrivé- >L Cornichet donne ses dernières instructions : — Ma chérie, dit il à sa femme, je ne compte guère, comme invité pratique, que sur mon jeune chef de bureau, M. de Langelure, un écervelé qui serait très bien capable d'épouser ma fille sans dot. un casse-tout qui n'y voit pas pi us loin que son nez, un gobe-mouche. Il m'a absolument promis de venir de bonne heure. Mais il faut que je te prévienne qu'il est affreusement mal élevé. — Ahl mon Dieu! s'écria M™^ Cornichet. — Je veux dire qu'il est élevé comme les jeunes gens d'aujourd'hui, très irrespectueux avec les femmes, sans façons avec tout le monde, tutoyant à tort et à travers, grand diseur d'inconvenances, bruyant, impertinent... — Oh! je saurais bien le remettre à sa place! —Voilà justement ce qu'il ne faut pas. Pour mon avance-
122 >'OUVELLi:S JOYEUSETÉS
ment d'abord, parce qu'il me flanquerait de mauvaises notes. Il est le neveu du ministre, ce qui explique son rapide avancement. Et puis, si nous voulons lui faire épouser Hélène, ce n'est pas avec du vinaigre qu'on prend les mouches. — Cependant... — Je te dis de le laisser faire tout ce qui lui plaira. C'est déjà un assez grand honneur pour nous de le recevoir. Neveu du ministre ! te dis-je.
A ce sujet de conversation succède un autre: — As-tu pensé à faire éclairer le couloir d'entrée sur la rue? demanda M. Cornichet. — Certainement, mon ami, mais je ferai mieux que cela. — Quoi donc? — Quand il y aura ici quelques personnes déjà, Emma ne nous servant plus à rien, je lui ferai mettre un beau tablier blanc et je lenverrai se poster devant la porte du dehors. Quand elle verra des personnes qui viennent ici et hésitent, ne sachant où les mènera cette longue avenue, elle les renseignera et les conduira jusque chez nous — c'est une excellente précaution. Je lui recommanderai de faire attention à tous les gens qui auront l'air de chercher dans le voisinage. Car nous avons si peu l'habitude de recevoir.
Une heure après ce dernier entretien, tout était éclairé dans l'appartement du commis principal. M"'^ Cornichet se multipliait en amabilités autour des premières venues. M""' Bidache, M""' Cambajou, M""^ Crottin, M''* des Haudriettes, outrageusement décolletées, faisaient tapisserie dans le salon, bouquet flétri bien digne du vase bourgeois dans lequel il était présenté. Comme l'avait bien prévu l'ingénieuse mère, la chaste beauté dHélène
BYMÉNÉE 123
resplendissait corame un lys au milieu de ce parterre faué. Elle portait une délicieuse robe blanche d'où sa gorge plus blanche émergeait, argentée comme une double vague venant mourir sUr une écume de dentelles Cependant, bien qu'il fût déjà neuf heures trois quarts, aucun invité mâle n'avait encore apparu. — Ça m'étonne diablement que M. de Langelure ne soit pas encore arrivé! murmura le commis principal. Pourvu que son oncle le ministre ne donne pas un grand dîner ce soir!
— Mon ami, lui dit sa femme, le croquembouche ne vient pas, bien que le pâtissier me Tait absolument promis pour neuf heures. Cours, je t'en prie, jusque chez lui, car si ton sous-chef entrait, nous ne saurions que lui offrir.
M. Cornichet alla quérir son chapeau en grommelant, et ces dames demeurèrent seules.
Précisément, pendant ce temps, un grand diable flânait dans la rue regardant de ci de là aux portes et aux fenêtres, non pas comme un vertueux contrôleur qui n'en veut oublier aucune dans son épître aux contribuables, mais comme un vaurien désœuvré qui sait bien que le quartier est giboyeux pour les chasseurs de filles mal gardées. — Un invité qui ne trouve pas, pensa Emma. Et sans aucune idée mauvaise, elle fit un léger : psitt !
à 1 inconnu. Les j^eux de celui-ci tombèrent sur le tablier inrnaaculé de la bonne en sentinelle. Il eut un sourire très inconvenant, enjamba le ruisseau, emboîta le pas docilement derrière son guide et disparut dans l'immense couloir en murmurant : « Un vrai coupe-gorge, sacrédié 1 »
Quand il se présenta à la porte de l'appartement, M^^ Cornichet courut au-devant de lui, avant même qu'Emma, peu habituée au service, lui eût demandé son nom. En le voj'ant garder son chapeau sur sa tête et siffler une gavotte, M"^ Cornichet se dit : « Ce malotru ne peut être que M. de Langelure » ; et, docile aux instructions de son mari absent, elle murmura avec son plus gracieux sourire : — « Entrez donc, cher monsieur, toutes ces dames sont déjà au salon. » Et notre gaillard entra,, en effet; mais il fit une grimace épouvantable en apercevant sur le canapé M^^« Bidache, W^' Cambajou, M""*^ Crottin et M"° des Haudriettes, qui faisaient assaut de demi-nudité de façon à embarrasser encore plus sûrement le berger Paris que lorsqu'il se trouva devant le dive trio de Junon, de Minerve et de Vénus. U passa, le lorgnon sur l'œil, une façon de revue, et, se tournant vers M°^^ Cornichet d'un air goguenard : — Eh bien! si c'est tout! mes compliments ! — Sapristi ! il est tout de même trop mal élevé! grogna celle-ci, qui perdait patience. — Ça me rappelle Sainle-Perrine! poursuivit le drôle sur le même ton galant. — J'étouffe, pensa M"''' Cornichet, à qui des sueurs montaient au visage, durant que M""" Cambajou, M""" Crottin et M'''' des Haudriettes secouaient
furieusement leurs éventails en se mordant de fureur les lèvres. A ce moment entra Hélène, radieuse. — A la bonne heure ! s'écria l'inconnu en retirant vivement ses mains de ses poches. Et, s'avançant, il alla prendre la jeune fille par la taille et voulut l'embrasser... M'"® Gornichet se précipita. — Celle-là, je l'épouse! criait l'impertinent. Je l'épouse tout de suite. — Misérable!.'.. Ce cri était poussé par un homme qui venait de lâcher sur le tapis un croquembouche et foulait aux pieds des pralines émiettées. En même temps, M. Gornichet — car c'était lui qui était rentré, fort à propos, ma foi — se ruait sur l'audacieux. Mais celui-ci lui détachait immédiatement une dégelée formidable en l'accentuant de propos vigoureux : — Ah! animal! tu viens me faire de la morale ici! Vieux débauché! vieux coureur!... Et pan ! pan î pan 1 C'était une grêle de calottes et de coups de pied. M. de Langelure entra à cet instant : — Fichtre! pensa-t-il, mon commis principal voit une jolie société! Et il tourna les talons majestueusement, pendant que M""^ Gornichet secondait son mari, qu'Hélène assommait l'inconnu par derrière à coups de pincettes, et que M^^ Bidache, M"'"^ Gambajou, M'"^ Crottin et M''^ des Haudriettes, en pâmoison véhémente sur le canapé, secouaient leurs vilaines jambes en l'air, en poussant des cris de poules défendant leurs œufs.
Seule, la judicieuse Emma avait été chercher la police.
— Devines - tu maintenant? me demanda Jacques.
— Un peu, mais pas tout à fait.
— Ce faux invité, ce malencontreux troublefête, c'était ton vieux camarade Bau^ru.
— Soit: Mais de là à épouser M'" Cornichet! On ne devient pas fatalement le gendre d'un homme parce qu'il a un intérieur ridicule et qu'on lui a donné des coups.
— Ah I l'explication fut terrible. Cornichet voulait le traîner aux assises, lui demander au civil cinquante mille francs de dommages et intérêts. Mais voyez la Providence en ses rares moments de sagesse! Baudru avait conservé un souvenir impérissable de cette blanche apparition d'Hélène. Il était vraiment amoureux de cette pure jeune fille entrevue dans un cauchemar, de cet ange descendu dans un rêve d'orgie banale, comme par une trappe ouverte au ciel. — Ecoutez, dit-il très doucement à Cornichet, chez le commissaire, quand tout fut éclairci, j'ai une fielle situation sociale et vingt-cinq mille livres de rente. Je vous fais les plus plates excuses ef si vous voulez bien me l'accorder, j'épouse... - Encore! s'écria M™' Cornichet, toujours exaspérée. — Oh! dans six mois seulement! murmura le jeune homme. — Topez là, mon gendre, répon-
dit Gornichet, qui n'avait pas plus de rancune qu'un poulet truffé. Je me moque maintenant comme d'une guigne de M. de Langelure.
Et l'aventure finit ainsi, au grand contentement de la morale publique, aussi moralement qu'il se puisse, mais non pas cependant de façon à contenter tout le monde. Car les dames témoins de ce drame batignollais en eurent les sangs si copieusement tournés que AI'"' Bidache en demeura sourde, M""^ Cambajou en devint hydropique, M°*° Crottin en tomba du haut mal, et M"" des Haudriettes en conçut des coliques de raiséréré.
Amen I
128 NOUYELLES JOïEUSETÉS
Dans sa petite chambre de la rue des Filatiers, Bernadette rêvait le plus mélancoliquement du monde, ce pendant qu'Avril souriait et que les petites marchandes de violettes promenaient un jardm devant sa porte. Bien qu'elle n'eût guère plus de trente ans et fût belle encore de cette beauté latine qui traversa les âges, brune avec un profil de médaille, le menton un peu charnu, l'air doucement bestial, quelque majesté dans la marche et un embonpoint appétissant, Bernadette aurait pu méditer les jolis vers de Villon, dans la ballade de « Celle qui fut Haulraière » :
Ainsi notre temps regrettons, Entre nous pôvres vieilles sottes, Assises bas, à croppeloas Tout en ung tas comme pelottes.
a Haulmière » elle l'avait été, puisqu'ainsi nos aïeux nommaient les filles folles de leur corps qui, tapageusement coifïées, ceinturées d'or,
n'ayant souci que de bonne chère et de joie facile, font payer cher aux jeunes gens le mépris des gens de bien, créatures pernicieuses et délectables à la fois auxquelles je me garderais bien, pour ma part, de souhaiter plus de vertu. Certes, elle avait été à !r mode parmi les fastueux imbéciles qui aiment à brocarder leurs maîtresses comme des châsses, et aussi fort appréciée des sages qui estiment que nudité parfaite est le plus beau vêtement de la femme. Des négociants importants s'étaient ruinés pour elle et des fils de famille lui avaient dû les douceurs d'un conseil judiciaire. Elle n'avait pas estropié moins de trois marchands d'allumettes en cinglant le trottoir des hautes roues du phaéton qu'elle conduisait ellemême, acclamée des godelureaux assis devant les cafés, enviée des pauvres filles en cheveux debout sur le seuil des boutiques, impertinente à souhait, toujours escortée de désirs et de malédictions. Gomment tout cela avait-il fini si vite? Le goût des hommes est changeant, en province plus encore qu'à Paris, et puis Bernadette avait jeté l'argent par les fenêtres, comme s'il devait repousser entre les pavés. D'honnêtes commerçants l'avaient induite en crédits fantastiques pour lui vendre les choses vingt fois leur prix, et c'avait été un vrai pillage de cette fortune mal acquise par un tas de bons citoyens qui méprisent la prostitution mais en vivent. Les gmants s'étaient lassés de subventionner cette délicate industrie. Berna dette avait été vendue et la dégringolade avait marché vite Actuellement elle était à la veille d'être mise à la porte de son taudis, et de menus
130 NOUYELLES JOYEUSETÉS
créanciers i'insuUaienl à la journée. Citons, parmi les plus endiablés, le boucher Gapoulade, le boulanger Rotenflulh, le charbonnier Laguarrigue et M^'<^^ Cambajou, la mercière, sans oublier le voiturier Belvès et le cordonnier Lascoumette, un 'orchestre complet de gens jouant de la dette criarde comme feu Paganini du violon.
Un coup à la porte. Bernadette eut je ne sais quel frisson d'espoir. Un ancien peut-être, qui, ayant appris sa misère, la venait secourir. Elle courut ouvrir et demeura muette en se trouvant devant le boucher Gapoulade, le plus impitoyable de ses persécuteurs :
— Mais vous savez bien que je n'ai pas un sou à vous donner ! soupira la pauvre fille.
M. Gapoulade n'attendit pas qu'elle lui offrît une chaise pour s'asseoir, et gravement, après avoir ramené son mollet droit sur sa cuisse gauche, ce qui indiquait une forte tension de son esprit, tension figurée par celle de sa culotte :
— Je ne viens pas vous demander d'argent, fitil, mais vous proposer un arrangement.
— Je ne signerai plus de billets. Je sais trop maintenant où ça mène.
— Ge n'est pas de cela qu'il s'agit. Délégué auprès de vous par mes amis Rotenfluth, Laguarrigue, Belvès et Lascoumette, niandataire de
M''*Gambajou etopérant pour mon propre compte, je viens vous offrir une affaire qui vous libérera vis-à-vis de nous, pourvu que vous y mettiez quelque bonne volonté.
— Plût au ciel, monsieur Gapoulade, que je ne vous dusse plus rien ! Mais quelle affaire ?
— C'est Lascoumette qui a eu l'idée, hier, en lisant le journal. Une société de bienfaisance qui s'appelle l'Académie française donne, paraît-il, tous les ans, des prix de vertu variant entre douze cents et deux mille francs. Que diriez- vous si nous vous en avions un ?
— Un prix de vertu à moi ! Vous voulez rire !
— Pourquoi pas ! Ces prix se décernent évidemment sur les rapports faits par les personnes ayant connu le mieux celui ou celle qui les brigue. Il ne lient qu'à nous de vous attribuer un tas d'actions magnifiques ; Rotenfluth, qui est conseiller municipal, est là pour obtenir à nos récits toutes les légalisations les plus rassurantes. Est-ce dit?
— Encore une fois, vous vous moquez de moi, monsieur Gapoulade.
— Enfin, si vous avez un prix, voas engagezvous à nous en distribuer le montant au prorata de nos créances?
— Ça, certainement, pour avoir la paix. Mais je n'aurai pas de prix.
— Ceci est notre affaire, conclut le boucher. Et il sortit en saluant presque poliment, ce qui
ne lui arrivait qu'aux grands jours.
Six mois ont passé. Nous sommes dans le cabinet de travail d'un des plus jeunes de l'Académie, id est de ceux à qui reviennent de droit les corvées. Celui-ci doit préparer le rapport sur les prix de vertu en annotant les dossiers des candidats, après en avoir fait une sérieuse étude. Mais fautil l'avouer? Sa pensée est ailleurs, une pensée vagabonde qui court de délicieuses prétantaines à travers le passé. On ne naît pas avec un habit vert. La vie ne commence pas à l'investissement solennel de l'immortalité. On a aimé, on a poursuivi les filles sous la fraîcheur des bois, le dimanche. On a bu voluptueusement, comme les moineaux francs dans le sable, la tiédeur du soleil et composé des sonnets pour les inhumaines. Il est des sentiers où le souvenir recommence les écoles buissonnières d'autrefois. — Allons! allons! un peu de courage et mettons-nous à la besogne I Dossier 664. M'^'' Bernadette Pesquidoux.
Et notre homme se remit à rêver de plus belle.
— Bernadette?... — Pesquidoux?... Ces deux noms chantent dans sa mémoire. C'est une musique confuse, un écho qui vibre de bien loin en se perdant.
Et il feuilletle les pièces.
Un dossier magnifique, émouvant, passionnant Quelques extraits au hasard :
« Soutient une mère infirme et quatre petits
frères en bas âge qui n'ont pour vivre que son travail... » Signé : Capoulade.
« A arraché aux flammes un centenaire qu'elles allaient dévorer... » Signé : Lascoumette.
« A retiré des flots un nouveau-né qui allait y périr... » Signé : Belvès.
« A arrêté deux chevaux emportés et tué un chien enragé... » Signé : Laurence Cambajou.
(( A fondé, avec ses minces ressources, un asile de vieillards... }) Signé: Rothenfluth.
Et les cachets officiels pleuvaient sur ces certificats, et l'académicien murmurait toujours :
— Bernadette? .. Pesquidoux?
Tout à coup il regarda l'adresse et laissa tomber lourdement sa tête entre ses deux mains.
Maintenant, il était sûr de se souvenir. C'était à son dernier voyage dans le Midi : il passait une soirée à Toulouse. Il revenait de Luchon et retournait à Paris pour y poser sa candidaiure. Des amis lui avaient écrit de se hâter. Quelques feuilles littéraires avaient bien parlé de Théodore de Banville et de Leconte de Lisle, osant insinuer qu'il était honteux que deux grands poètes comme ceux-là ne fussent pas de l'Académie. Mais ce n'était pas là des concurrents à craindre. M. Sardou avait promis sa voix à Goquelin et M. d'Audifiret-Pasquier à un certain comte de
Pélenville, auteur d'une Histoire de l'Impôt foncier chez les Sarmales, étude pleine d'actualité et de fines allusions dont la Revue des Deux-Mondes avait eu la primeur. Il y avait bien aussi les candidats perpétuels, Eugène Manuel et de Bornier; mais il est convenu que ceux-ci entreront le plus tard possible^ parce que ce sera une telle révolution dans leurs habitudes de ne plus se présenter que leur entourage la craint sérieusement pour leur santé. Mais bah ! il s'agissait bien de son succès à rinstitul !... Et cette belle fiUeà la chevelure noire comme un fleuve nocturne, aux yeux pleins d'étincelles, à la bouche charnue comme une pivoine en bouton, qui lui avait fait les heures si douces, dont les caresses l'avaient si longtemps hanté dans un frémissement de tout sQnèlre! Les paupières obstinément fermées, il revoyait les allées Lafayette où ils s'étaient rencontrés et il sentait la pression divinement tiède de ce bras superbe sur le sien. L âme des parfums se réveillait autour de lui comme lorsqu'on ouvre un tiroir plein de reliques d'amour, cheveux coupés et roses flétries. Ils s'ôtaient promenés longtemps sous les étoiles, savourant ces premières confidences que se font les inconnus, banales et charmantes à la fois, La courtisane avait eu avec lui des coquetteries exquises et des semblants de pudeur dont ilïLvait joui sans en être un seul instant la dupe. Une voiture les avait emmenés jusqu'à Blagnac où la Garonne rit et pleure à lii fois, sur les cailloux, quand l'ombre fait silence autour d'elle, un souffle furlif passant à peine dans les saulayes. Et le retour!... Et cette nuit trop courte
qui n'avait été qu'un long embrassement... Le déshabillé rapide et l'impatiente toilette au bord du lit. Les bottines impétueusement jetées dans un coin... et les lèvres cherchant les lèvres... et l'étreinte pleine d'aveux amassés et contenus... Oui, tout cela passait, impérieux, affolant dans sa pensée. Et il ne se trompait pas. Il reconnaissait le nom de larue. .. Etpuistout le monde ne s'appelle pas Bernadette d'abord et Pesquidoux pardessus le marché.
Mais de là à donner un prix de vertu à cette délicieuse péronnelle!
On se moquait de l'Académie tout simplement. Ils sont si farceurs dans le Midi ! Si vous croyez, mes gaillards, que l'Institut a été inventé pour encourager l'art libéral auquel s'est vouée celte demoiselle!...
Cependant, une seconde fois, notre homme s'abîma dans une nouvelle rêverie.
Et la fin de l'aventure, l'avait il donc oubliée?
C'est fort bien de passer une nuit avec une jolie fille... Mais ensuite?... Quand elle avait compris qu'il ne lui restait plus grand argent pour finir son voyage, elle avait été si gentille! Il avait bien projeté de lui envoyer un bijou de Paris en arrivant. Mais on ne peut penser à tout quand on a
surtout trente-neuf visites à faire, et quelles visites ! Quelque chose comme une promenade au musée Égyptien... Enfin, il avait gardé pour lui toute la joie de cette soirée... Et maintenant, comment allail-il reconnaître la délicatesse de procédés dont il avait été l'objet, le désintéressement de cette excellente créature? En mettant son dossier au panier ! En traitant ses titres comme des non- valeurs !... Et les lois sacrées de la reconnaissance ? Gomment, une occasion unique, une chance désespérée de payer sa dette lui était offerte par le destin et il en ferait fi ! Le jeune Académicien sentit en lui mille révoltes généreuses à cette seule idée, et, relisant avec enthousiasme les narrations sublimes de Capoulade, Belvès, Rothenfluth et G'% il sentit de douces larmes lui monter aux yeux devant tant d'héroïsmes accumulés. Son annotation fut ce qu'elle devait être: un dithyrambe renchérissant sur tous les autres. Bernadette eut le plus important des prix décernés cetteannée-là Ses créanciersfurent payés intégralement. Un jobard assez fortuné la demanda en mariage et l'obtint. Il y eut du bonheur pour tout le monde.
Et njaintenant, gloire à M. Monlyon ! Gloria in, excelsis ! et que personne ne vienne dire devant^ moi que l'Académie ne sert à rien !
C'avait été un grand scandale dans le grand monde, — celui qui est censé vivre sur la rive gauche de la Seine, — que le procès par lequel M""^ d'Estange avait obtenu son divorce, scandale absolument sympathique à celle-ci. A-t-on idée d'un drôle qui prend par la main une jeune et charmante héritière, la conduit officiellement devant un prêtre et devant un maire, lui passe au doigt un bijou sans valeur, et tout ça pour lui conserver les attributs que Jeanne dArc cachait sous l'acier de son armure ! — Car la chose avait été prouvée. — Gomment? je n'en sais rien. Il était acquis que ce mari singulier avait fait à sa femme l'injure, réputée grave par le Gode, de ne pas lui faire subir ce que nous appelons aussi, par une singulière inconséquence de langage : la dernière injure! Après dix-huit mois d une union mystique, la belle M"'' d'Estange avait montré les dents... des dents exquises, blanches et fines
comme un pétale des marguerites des champs. Elle s'insurgea hautement contre ce /?o?2 possui/ius matrimonial. Elle en appela aux tribunaux de son pays qui lui donnèrent raison et la délivrèrent du lien honoraire dont un quidam présomptueux avait prétendu la rendre esclave à jamais. Celuici s'en alla du prétoire avec ce que nous appellerons très justement, à l'instar du dictionnaire, sa courte honte. En vain, il en appela; il fut plus débouté que jamais. Il faut d'autres qualités pour garder une seule femme qu'un sérail tout entier. Ce qui démontre bien aux partisans du suffrage universel combien le nombre est une misérable entité philosophique. Ah ! mon gaillard, vous vous embarquiez sans vert sur la galère conjugale ! Outre que vous avez payé les dépens du procès, on a prodigieusement ri aux vôtres.
— Tout cela est bel el bien, dit la jolie comtesse de -Saint-Rambert ; mais que va devenir celte pauvre Hélène ? (Ainsi s'appelait la jeune femme divorcée )
— Se remarier tout bravement ! répondit la pétulante et quelque peu irréfléchie baronne des Andives.
La vieille douairière de Kuhn-Avran, représentante d'une des plus anciennes famillesceltes, se signa avec horreur.
— Y pensez- vous, petite malheureuse! s'écriat-elle. Est ce que la rupture du mariage civil ne laisse pas intacts les nœuds que Dieu a bénis ?
— Madame la douairière dit vrai, dans sa piété éclairée, continua d'une voix solennelle et douce l'abbé Bridouille. Un nouveau mariage, dans de
pareilles circonstances, est considéré par l'Eglise comme un adultère compliqué de concubinage.
— Ah ! mon Dieu, soupira la gracieuse marquise de Pantaléon,à qui tout ça était bien égal, mais qui semblait y prendre, par politesse, un intérêt passionné.
— Pauvre chère enfant I murmura M™' de Hautmesnil qui, elle, aimait tendrement Hélène et lui était tout à fait dévouée.
Et, comme l'inquiétude creuse, on engloutit quelques tasses de thé déplus et pas mal de petits fours.
— Mais l'Eglise n'admet-elle pas certains cas de nullité?
— N'est-il pas question dans l'histoire de répudiations célèbres auxquelles elle finit par consentir?
— Je vous attendais là, mesdames, reprit doucement l'abbé Bridouille, un excellent prêtre à double menton, mais à esprit humble et droit. L'Eglise a toujours été plus libérale que vos sociétés démocratiques en celte matière comme en bien d'autres. Miséricordieuse, avant tout, à la fragilité humaine, elle a constamment recherché des remèdes aux maux qui nous viennent de celleci. Abna Mater ! Oui, certes, elle a consacré, en vue des mariages malheureux, une jurisprudence
séculaire dont le Code aurait mieux fait de s'inspirer que de sa vieille loi romaine antérieure à l'avènement du christianisme parmi les hommes. Elle a constamment reconnu dix-neuf cas de nullité, dont le plus topique est celui précisément de cette pauvre M""^ d'Estange. Car le but du mariage étant, avant tout, la continuation d'une race bénie autrefois dans la personne d'Abraham, où ce but fait défaut ipso facto, le mariage ne saurait être pris au sérieux. Vous l'avez fait pressentir très sagement, madame la comtesse ; la solution de cette question douloureuse est là.
— Eh bien, Hélène ira à Rome faire casser son premier mariage î s'écria M^'e de Hautmesnil.
— C'est, en effet, le mieux à faire, continua l'abbé. Mais vous savez que nos magistrats du droit canonique n'opèrent pas à la légère comme vos juges laïques et ne se contentent pas de présomptions. Votre amie doit s'attendre à ce que son cas particulier soit l'objet d'une étude approfondie. Ce n'est que pièces en main qu'on émet ici-bas des sentences sans appel.
— J'aurai soin qu'Hélène emporte, avec elle, toutes les pièces nécessaires,
— N'imaginez pas, reprit en souriant l'abbé, un dossier volumineux. On n'est pas paperassier à Rome comme ici.
— Cette pauvre enfant ne saurait entreprendre un pareil voyage sans être accompagnée d'un conseil, reprit la douairière. Je vais écrire à maître Cotignac, qui nous est tout dévoué.
— Excellente idée ! ajouta l'abbé Bridouille. Maîlre Cotignac, bien que mal vu à la cour, à
cause de ses sentiments religieux et de sa foi monarchique, est un avocat plein d'érudition et très au fait des jurisprudencesétrangères, parlant à merveille plusieurs langues et l'italien en particulier. C'est, de plus, un homme qui, bien que jeune, a donné toujours des garanties de vertu bien appréciables dans une mission aussi délicate que celle qui va lui incomber. Ce sera pour ^jme d'Estange, en même temps qu'un compagnon de route agréable et instruit, une grande ressource et une sauvegarde, un guide éclairé et un ami sûr.
— Je le mande à l'instant même, conclut M"*' de Kuhn-Avran.
— Partir seule avec ce monsieur que je ne connais pas et pour si loin ! Tu n'y penses pas, Berthe. C'est une folie ! Encore si, toi, tu avais pu m'accompagner.
— Hélas ! ma chère Hélène. Tu sais que M. de Hautmesnil ne saurait se passer huit jours de moi. Tous les maris ne sont pas platoniques. Dieu merci, comme ton animal d'Estange !
— Alors j'y renonce et je resterai veuve.
— Tu veux dire fille, mon amour, et tu n'y penses pas ! Coiffer le bonnet de sainte Catherine après avoir porté la fleur d'oranger ! Je te dis que ce voyage est absolument nécessaire.
142 NOUVELLES JOYEUbETÉS
— Et si notre Saint-Père n'accueille pas mon instance...
— L'abbé Bridouille dit que c'est absolument certain et gagné à l'avance.
— Mais ce maître Cotignac que je n*ai jamais vu...
— Un homme d'excellentes façons, une des lumières du barreau, très au-dessus de ses confrères qui lui en veulent, parce que, bien que fils d'un cordonnier, il s'est voué tout entier aux intérêts de la religion et de la noblesse. J'étais hier chez la douairière quand il est venu se mettre à ses ordres. Si tu avais vu avec quel respect et quel baisement du bout des doigts, comme au boFx temps où les hommes étaient galants et bien élevés ! Ne t'imagine pas, au moins, un de ces chicanous rébarbatifs comme on en rencontre, bouffis entre deux favoris en côtelettes. C'est un homme charmant, qui a quarante ans tout au plus, dont la voix est la plus harmonieuse du monde, d'une grande réserve dans ses manières, et qui a si bien l'air pénétré de la distance qui sépare les gens de sa sorte de ceux qui ont de la naissance ! C'est ce sentiment juste de son infimité qui ne saurait manquer de te ravir et de te rendre sa <îompagnie aimable. Tu n'as pas été gâtée par les hommages, ma pauvre chère Hélène !
Et M""^ de Hautmesnil, se levant brusquement, embrassa deux ou trois fois son amie avec une passion pleine de pitié.
A ce moment, on annonça: M. Cotignac.
Et M. Cotignac entra, saluant jusqu'à terre, mais avec un regard en-dessous qui enveloppa
Hélène comme l'aurait pu faire le perfide filet des antiques rétiaires.
C'était un cavalier de fort bonne mine au demeurant.
Et Hélène?... M""' d'Estange était tout simplement jolie comme un cent d'amours.
Six mois s'étaient passés. On était sans nouvelles.
— Gomme les procès traînent à Rome ! fit de mauvaise humeur M""* de Saint-Rambert.
— Et à Paris donc, madame la comtesse ! exclama l'abbé Bridouille.
— C'est égal, fit avec autorité la douairière de Kuhn-Avran, si j'avais présumé que la cause prît un temps si considérable, je n'aurais pas joué à ce pauvre Cotignac le tour de l'en charger. Ça va lui. faire perdre tout simplement sa clientèle ici. Je lui ai écrit plusieurs fois. Pas de réponse. Il est tout à son noble rôle de défenseur d'une compatriote opprimée... Incomparable ami! nature chevaleresque ! En voilà un qui sait ce qu'on doit à Dieu et à son Roy !
Et la causerie continua sur ce ton dithyrambique. Seule, M™^ de Hautmesnil ne disait rien. Elle était sérieusement inquiète d'Hélène.
Quand elle rentra chez elle, on lui dit qu'une dame l'attendait au salon. Elle s'y rendit aussitôt.
— Hélène!
— Berthe!
Et les deux amies s'enobrassèrent longuement dans un délicieux fouillis de voilettes retroussées.
— C'est fait, ma chère Hélène?
— Oui, c'est fait, ma chère Berthe.
— Ton mariage est déclaré nul.
Hélène rougit et balbutia :
— Oui... mon mariage... C'est vrai. J'étais partie pour ça.
— Eh bien I
— Eh bien I j'ai été obhgée de changer d'idées.
— Comment ça?...
— Ne me gronde pas, ma chérie, je suis si heureuse de te revoir !
Et, entourant Berthe stupéfaite d'une caresse plus câline encore :
— J'ai dû renoncer à ce procès, mon amour.
— Tu as craint, pauvre enfant, un nouveau scandale ?
— Ce n'est pas ça... Mais j'avais perdu mon dossier en route.
Je me fais un devoir de signaler aux amateurs de livres curieux deux ouvrages qui viennent de paraître et dont les rares exemplaires ne sauraient manquer d'èlre très recherchés par les bibhophiles de l'avenir. Tous deux sont dus d'ailleurs à ce qu'on est convenu d'appeler des plumes « autorisées ». Ce qui semblerait indiquer que les oies, par exemple, n'ont de droit, pour porter les leurs, que la tolérance du gouvernement. L'un de ces livres porte sur sa couverture ces mots : Traité de la Vie politique^ par le marquis de P.,., député. L'autre a pour titre : De l'éducation des chiens, par le docteur Boutemol, de la Faculté de Montpellier. Tous deux sont édités par... Oh I oh ! méfions-nous de la diffamation.
M. le marquis de P... n'est un inconnu que pour les ignorants de la vie parlementaire, pendant ces trente dernières années. Il fut longtemps président du groupe dit de la « Question préalable »,
lequel donna lieu à des controverses demeurées dans toutes les mémoires. Les journaux amis du groupe susdit écrivaient: question avec un Q majuscule et ses ennemis avec un q minuscule. Vous sentez la nuance. La querelle des grands Q et des petits q rappelle celle des Montaigus et des Capulets. La presse en laissa déborder les excès jusque dans l'enceinte même de la Chambre. D'autres groupes se liguèrent, ceux-ci contre le grand Q et ceux-là contre le petit q. Il y eut enfin les malins, les hypocrites qui ne disent jsmais le fond de leur pensée et qui tenaient pour le grand Q par devant et pour le petit q par derrière, ce dont je les blâme absolument. Car la loyauté est la première vertu d'un homme qui prétend à l'estime de ses contemporains et aux éloges de la postérité. Non content d'occuper cette place importante dans le Parlement, M. de P... consacrait ses vacances, une bonne moitié de l'année environ, à composer l'in-octavo que je vous recommande et qui vient enfin de voir le jour.
Quant au docteur Boutemol, il faut être absolument étranger à la vie vétérinaire pour ignorer ses beaux mémoires sur les races canine et féine. Physiologiste érudit, en même temps que penseur profond, anatomiste distingué et observateur merveilleux tout ensemble, c'est un savant modeste dont les écrits n'en sont pas moins à fort peu près classiques déjà. La production nouvelle dont je vous entretiens est d'envergure plus large que ses précédents travaux. Un in-octavo aussi, parbleu !
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Eh bien, mais ? El l'éditeur commun du Traité DE LA VIE POLITIQUE et de I'Education des chiens ? Un charmant garçon et qui fera, comme un autre, ses pelits Elzévirs pour être appelé : éditeur artiste ! Mais je ne veux pas troubler ses premières joies d'époux. Sachez seulement qu'il est encore en Italie avec sa jeune femme. Voyage de noce traditionnel. Les lits d'auberge, éiant particulièrement mauvais, sont indiqués par la logique pour y donner les premières leçons d^amour. Tenez pour certain que beaucoup de mauvais ménages viennent de cet usage singulier qui complique la surprise d'une jeune fille innocente d'un tas de menues tortures destinées à lui rendre le devoir odieux, telles que frottement de gros draps, musique indiscrète de sommiers vieux, compagnie d'insectes réputés malpropres, etc., -etc. Tout ça n'est rien pour les amoureux bien endiablés de la chair l'un de l'autre. Mais, entre gens du monde qui se connaissent à peine, et débutent par ce qui ne devrait être que la péroraison de longs désirs, un décor voluptueux, toutes les joies intimes du confort, la solitude qui rassure sous les rideaux baignés de parfums tièdes ne seraient pas de trop. J'estime que le soin qu'apporte un nouveau marié à parer la chambre conjugale est d'un homme d'esprit. Mais ce ne sont pas mes
affaires. Donc les tourtereaux sont là-bas, pardelà les Alpes, sur le sol nourricier des fumistes et des pifîeraris. Monsieur ne pense guère aux livres de lui qu'annonce imperturbablement le Moniteur de la Libi^airie^ et madame est toute à ce double printemps qui fleurit, à la fois, les haies d'aubépine et son cœur d'espérance. Voulez-vous que nous les suivions sous un ciel plus bleu que le nôtre, au pays des grands souvenirs, par les musées pleins de chefs-d'œuvre, dans les gondoles pleines de chansons, autour des tables pleines de macaroni? Non! si j'ai mentionné ce voyage dans des conditions particulièrement propres aux distractions professionnelles, c'est uniquement pour plaider des circonstances atténuantes en faveur d'un jeune industriel qui m'achètera peut-être un jour, très cher, mon dernier manuscrit.
Circonstances atténuantes?... Un crime alors ? Votre homme s'est fait brigand pour dévaliser l^s berUnes? Non ! non !... Un simple accident. Une misère. Défaut de surveillance. Livrés au même brocheur avant d'être servis au public, le Traité DE LA VIE POLITIQUE de M. le marquis de P... et I'Éducation des chiens du docteur Boutemol, dont les caractères et le papier étaient les mêmes , absolument identiques au point de vue de l'in
pression, ont été mêlés l'un à l'autre, si bien que des pages du premier suivent, dans un même volume, des pages du second, le tout constituant un salmigondis et une série de coq-à-l'âne stupéfiants. Jugez de la surprise de monsieur le duc d'Audiffret-Pasquier à qui M. de P... avait envoyé son livre avec une dédicace témoignant des sentiments les plus respectueux, quand, à la suite de cette phrase du Traité de la vie politique qui terminait la page 45 : « L'urbanité et la courtoisie sont la condition la plus essentielle de l'existence parlementaire. La tolérance la plus absolue y est un devoir. Lors donc même qu'un de nos collègues semble s'écarter, vis-à-vis de nous, de cette règle fondamentale, loin de l'y rappeler par quelque violence de langage... », il lut celle-ci, page 46 : « N'hésitez pas à le prendre par les deux oreilles et frottez-lui longtemps le nez dans son ordure en lui appliquant des claques sur les fesses, un peu au-dessus de la naissance de la queue. S'il regimbait contre cette première correction, fourrez-lui quelques coups de pied entre les pattes de derrière ; il y a gros à parier qu'il n'y reviendra plus, » évidemment empruntée au livre du docteur Boutemol.
Mais l'étonnement de l'académicien homme d'Etat ne fut pas moindre quand^ arrivé au bout de la page 68, laquelle finissait comme il suit : « Mais toutes les tâches qui précèdent, malgré leur importance au point de vue de la prospérité du pays, ne sont rien auprès de cette œuvre capitale : L'enfantement du budget, » il commença la page 69 dont les premières lignes étaient : « Ghoi-
sissons, avant tout, une femelle jeune et de bonne volonté... »
— La majorité, sans doute, pensa le liseur. Quel langage imagé! Et il poursuivit : « C'est un grand tort, en cette matière, de regarder à la dépense... »
— Oh ! oh ! oh ! oh ! Voilà une théorie qui nous mènerait loin. Et il continua: «L'opération doit être suivie de très près afin de ne pas être inutilement prolongée... »
— Bravo ! bravo ! l'auteur est contre les douzièmes provisoires. Et il acheva : « Dès qu'on la juge achevée, un bon seau d'eau glacée sur le derrière remet tout en état. »
Le livre roula sur le tapis.
Scène analogue à l'Académie des sciences^ L'infortuné Boutemoly donne lui-même quelques lectures à haute voix de son travail. Par coquetterie et par ce sentiment enfantin qui suit quelquefois les auteurs dans leur âge mûr, il a tenu à lire, non pas sur son manuscrit, mais sur le premier exemplaire sorti des presses. Fâcheuse idée. Ses confrères écoutent avec stupéfaction ces deux phrases emmanchées l'une dans l'autre : « On doit donner fort peu de viande aux jeunes chiens. Je n'en conseillerai l'usage que durant la maladie qui doit être combattue, avant tout, par un ré-
gime tonique. Un peu de bœuf bouilli, de la tête de mouton », et « mais c'est surtout la lecture de Démosthènes sur laquelle je compte, bien plus que sur celle de Gicéron. Démosthènes est la nourriture des forts... »
Le docteur s'arrêta net, balbutia. Une erreur de mise en page, sans doute. Mais il allait se rattraper ! Il sauta donc au chapitre suivant. lien était à : « Il y a, d'ailleurs, un moyen excellent pour forcer le chien à garder son lavement », et continua : u C'est de l'arracher auxmisérables intérêts, pour ne lui montrer que la cause supérieure du parlementarisme en France, constamment compromise par l'insouciance coupable des uns et l'impatience intransigeante des autres. » Ce qui était du marquis de P. . . tout pur. L'Académie tout entière s'esclaffait, et ce malheureux Boutemol n'eut pas le grand prix qu'il ambitionnait et qui fut décerné à un très intéressant mémoire sur l'intelligence des puces.
Ah ! quand ce pauvre éditeur en voyage va apprendre tout ça I Le marquis et le docteur se sont mis d'accord pour lui intenter, à frais communs, un procès formidable, et lui demander des dommages et intérêts ruineux. La cause sera curieuse. Ce pauvre Gâtineau est mort trop tôt pour la plaider. Il l'aurait fait gagner rondement au marchand de livres. Car il aurait très sagement dit, en doux philosophe qu'il était, qu'il n'est qu'une chose pour tout absçudre ici-bas : l'amour!
Une lande profonde avec des genêts au premier plan, des genêts dont l'or s'est teinté de gris pâle sous les mortelles caresses de l'ombre: une lande descendant vers la mer posée à l'horizon comme un glaive étendu sur un long coussin. Une solitude désespérée emplit ce paysage morne ; au loin seulement, la silhouette d'un berger se dressant dans le moutonnement obscur des bêtes, d'un berger dont l'œil ne suit aucune étoile. Vous connaissez, comme moi, la mélancolie de ces champs de bruyères, loin des bois dont le murmure vivant est comme une chanson de la terre, loin des maisons dont l'œil jaune s'allume comme celui des chats dans les ténèbres. Mais au-dessus de cette désolation inÇnie, dans un ciel uniforme où courent à peine quelques vapeurs argentées, la lune, la pleine lune, comme un trou de lumière crevé
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dans le firmamen't, la lune despotique et charmante forçant le regard à la contempler seule dans le désert des constellations amorties et comme voilées.
Tel était le tableau auquel, dans le classement des œuvres du Salon, le numéro 1169 avait été attribué, et qui était signé de ce nom : Denise.
Avant qu'il eût quitté l'atelier, pour courir les chances de la réception, le mari de l'auteur, le bon peintre Antony Desroches, avait tenu à sa jeune femme ce langage : « Il est merveilleux, ma chérie, que tu aies pu faire cela toute seule, et tu as vraiment les plus admirables dispositions du monde. Je suis certain que le jury t'acceptera, mais je veux lui cacher absolument que l'œuvre est de toi ; d'abord, parce qu'il ne manquerait pas de croire que je l'ai retouchée et, ensuite, parce qu'en cas d'échec, il vaut mieux que tu n'aies pas à supporter l'ennui d'un refus. Nous ne dirons donc rien, absolument rien. Mais, le jour du vernissage, nous aurons notre revanche, s'il plaît à Dieu !
— Que votre volonté soit faite, mon trésor, avait répondu Denise en enfouissant son joli front sous la barbe fleurie, comme celle de Charlemagne, de son mari, si bien que ses beaux cheveux dénoués, à elle, prolongeaient cette toison dorée, en s'y mêlant.
El, de fait, elle n'avait révélé à personne, pas même à sa meilleure amie, le secret de ses premiers essais heureux ; car les femmes sont souvent merveilleusement douées pour la peinture, et celle-ci avait, au service d'une grande dextérité naturelle, un sentiment très poélique des choses de la nature, le sens mystérieux et profond de ce qui nous prend plutôt par les yeux que par l'esprit. Il ne faut pas demander de métaphysique aux dames. Mais, les subtilités de l'analyse mises de côté, elles nous surpassent en tout plutôt qu'elles ne nous égalent. Et puis, franchement, il n'est pas du tout nécessaire, pour notre bonheur, qu'elles ressemblent au Père Malebranche. Enfin, Denise avait obéi ponctuellement à son mari.
Mais allez donc trouver une femme absolument discrète! Denise avait dit autre chose qu'elle eût encore bien mieux fait de garder pour elle; elle ne l'avait dit qu'à sa compagne la plus sûre, à sa plus chère camarade de pension, et celle-ci lui avait juré le silence. Mais où les femmes nous sont encore inférieures, c'est dans le respect des serments, et celles-là sont rares qui ont la notion de la paroU d'honneur. La confidente de Denise, M""* Berthe Martin, femme, comme elle, d'un ar-
liste, ne la possédait qu'imparfaitement. Et encore était-elle d'autant plus coupable, dans l'espèce, qu'elle avait sollicité l'aveu de son amie.
— Comme je te plains, mon ange, lui avaitelle dit un jour, d'avoir épousé un peintre de figure!
— Et pourquoi donc, ma chère ?
— Dame... Toujours des modèles nus dans l'atelier. Je sais qu'on n'a pas à être jalouse de ces créatures ! Mais enfin, pour une jeune mariée comme toi, encore pleine d'illusions et qui adore son mari ! Moi, je n'aurais pas pu... Le mien ne peint que des veaux et des cochons. Ça me rend bien plus heureuse.
— Je ne pouvais pas cependant demander à Antony de renoncer à un genre qui lui a valu ses plus beaux succès. Si tu voyais sa « Baigneuse » de cette année... Un chef-d'œuvre 1
— C'est ce que m'ont dit les rares élus qui en avaient vu l'ébauche.
— Imagine, ma mignonne, une belle personne blonde et bien dodue qui se présente de dos, la tête légèrement penchée et laissant entrevoir à peine un coin de profil perdu ; ses vêtements gisent à terre au premier plan, et, dans l'herbe humide de rosée, elle s'avance vers un étang tout noyé de brume, sous le dôme éploré des saulaies argentées. Tu verras le beau ton nacré des chairs et les belles lumières d'ambre vivant qui courent tout le long de ce corps frileux, encore moite des baisers de la chemise abandonnée... et une abondance de formes ! Je te dis : une merveille ! Il y a travaillé trois mois sans recevoir personne !
•156 NOUVELLES JOYEUSETES
— Et tu as été obligée alors de le laisser trois mois en tête-à-tête avec la femme, belle certainement, qu il copiait !
Denise rougit et éclata de rire.
— J'ai subi cet ennui avec beaucoup de plaisir, dit-elle enfin, répondant à son amie.
Et comme celle-ci la contemplait, curieuse et interdite :
— Eh bien, oui ! c'est moi qui ai posé ! fit-elle avec une délicieuse moue d'enfant. Il n'y avait aucun inconvénient à ça, puisque personne autre qu'Antony ne m'a vue et ne me verra jamais dans un pareil costume. Mais, au moins, ne le dis à qui que ce soit I
Et elle embrassa bien fort Berthe, comme pour lui sceller sur les lèvres son périlleux secret.
Le peintre Martin, non plus, ne manquait pas de talent. Il excellait à rendre les roses de la viande porcine et le poil toujours muuillé de coups de langue des veaux nouveau-nés. Les connaisseurs admiraient les luisants exquis de ses groins et les humidités délicates de ses mufles. Il possédait de la courbe en lire-bouchon que prend, dans les moments de joie, la queue du compagnon de saint Antoine, un sentiment très juste et très personnel ; il n'avait pas de rival non plus dans le
rendu des monticules frontaux par lesquels s'annoncent les futures cornes des bœufs en bas âge. Mais il ne fallait pas le sortir de là. Une fois, par ambition de la croix, il avait voulu faire le portrait du député de son arrondissement. Tout le monde se bouchait les oreilles devant l'image, craignant que cet homme politique ne se mît à beugler ou à grogner en cherchant des truffes. De cet échec dans la reproduction des visages humains, il était resté à Martin une indicible haine contre tous les peintres de figure. Il les appelait à tort et à travers « des idéalistes », et il les méprisait comme la boue des gros souliers avec lesquels il allait chercher ses sujets dans les étables et dans les porcheries. Il n'était pas, lui, de ces imbéciles qui croient à la noblesse d'une donnée. Henner! Puvis de Ghavannes ! un tas de farceurs! Des littérateurs manques! Lui, il s'en tenait au « morceau », comme il disait. Pour un peu, il aurait soutenu que ceux du cochon, étant infiniment meilleurs à manger que ceux de l'homme, devaient être aussi, ipso facto^ beaucoup plus agréables à regarder. Mais un dont les succès agaçaient supérieurement ce naturaliste du pinceau, c'était Antony Desroches. Aussi quand sa femme, l'indiscrète Berthe, lui eut, dans un des silences de roreiller, narré le secret de Denise, Martin faillit-il mourir de contentement. Elle était bien bonne, celle-là! Et il ne la dirait pas à tout le monde ! Ça serait en vouloir à la gaieté générale !. . Il n'avait rien juré, lui! On s'amuserait joliment !
Et huit jours après, dans tous les ateliers, on
attendait, plus impatiemment encore que de coutume, le jour du vernissage pour savoir comment était faite la femme au délicieux visage de Fauteur de la Baigneuse.
Beaucoup de monde comme toujours, ei un grand brouhaha comme à l'ordinaire. Des gens qui, par vanité, affirment à l'oreille de tous leurs amis qu'ils n'ont pas payé pour entrer. A Paris, c'est toujours une gloire de passer pour un mendiant. Le tableau d'Antony est, par un voisinage tout naturel de lettres, à côté de celui de sa femme, — Denise et Desroches se touchent dans l'alphabet. — Tout le monde court à la figure nue ; mais personne ne regarde le paysage. Illusion charmante de mari ! Oubli bien rare de soimême dans une aSection plus impérieuse que Tamour-propre ! Antony, trompé par les groupements ambigus de la foule devant les deux toiles, est convaincu que c'est celle de sa femme, la toile signée Denise, les landes que domine l'astre au front d'argent posé sur les balcons d'ombre du ciel, qui est ainsi fêtée par la curiosité publique.
Aussi court-il, tout enfiévré, les salles, M"^* Desroches à son bras.
Et à chaque camarade qu'il rencontre:
— Avez-vous vu la lune de ma femme? salle D, n- 1169.
— Oui, cher ! tous mes compliments ! répondent les uns qui se murmurent ensuite à euxmêmes, ou bien glissent tout bas à leur voisin : Eh bien ! il a un joli toupet!
Les autres courent au tableau indiqué, et quand ils le retrouvent à nouveau dans l'immense promenade :
— Magnifique ! mon ami, magnifique!
Et ils ajoutent mentalement : « C'est du cynisme ou je ne m'y connais pas. »
Et le pauvre Antony, qui est un peu commun dans son langage, d'ajouter :
— On en mangerait, n'est-ce pas?
Ou bien :
— Comme c'est nature !
Ce que Martin s'amuse ! Berthe a bien quelques remords ; mais, au fond, elle a embrassé les querelles d'école de son mari, sans en comprendre un mot, et elle se moque pas mal de Denise.
— 1169! Allez voir 1169! crie Martin à tout venant. Et il chuchote des mots aux oreilles des gens. Le pauvre Antony est convaincu que celui qu'il croyait son ennemi lui fait une propagande désintéressée et le remercie : « Admirables vos cochons, mon cher ! on dirait des personnes! Quelles physionomies fineset distinguées ! comme on voit bien que ces bêles sont habituées à porter de la soie ! Avez vous vu la lune de ma femme ? »
— Quel succès, mon amour 1 quel succès ! C'était un affolement pour voir ta lune!
Et, dans le lit conjugal, Antony, triomphant, entoure sa femme de chastes caresses.
— Tout le monde se demandait s'il avait vu le 1169. Passe-moi le livret, ma Denise. Je n'ai pas eu seulement le temps de le regarder !
La jeune femme obéit et prit le bouquin en allongeant son beau bras blanc vers le bout de la cheminée.
Tout à coup, Antony poussa un cri.
Il y avait eu une transposition dans les numéros au moment du classement. C'était sa Baigneuse^ à lui, qui portait le numéro 1169.
— Il est malséant, conclut Blanc-Minot, de ne pas croire à la verlu des femmes.
— Un instant, fit Jacques. N'ajoute pas, je t'en prie., pour accabler mon scepticisme d'un coup, comme ont accoutumé de le faire les croyants en celte matière : « Vous n'avez donc, Monsieur, ni mère, ni sœur?» Pour véhémente que soit cette apostrophe, elle ne saurait servir de raisonnement. Quand j'ose insinuer qu'il y a tous les jours des gens indélicats qui coupent le cou des vieilles femmes et forcent les secrétaires, quelqu'un serait également fondé à s'écrier: «Vous n'avez donc, Monsieur, ni père, ni frère?)) Quelque bonne opinion qu'on ait de la valeur morale de sa propre famille, on ne saurait sérieusement affirmer qu'elle échappe aux faiblesses communes. Qui de nous est sûr de n'avoir pas eu pour ancêtre un horrible chenapan ou pour aïeule éloi-
gnée une dame accessible aux fadeurs des godelureaux ? C'est le cas de répéter avec le sage : Homo sum et nihil humani, etc.. L'ensemble de nos ascendants et de nos proches est comme le sanctuaire devant lequel le prêtre vraiment fervent ferme les j^eux. Ceci dit, je conviens qu'il y a des femmes vertueuses, beaucoup de femmes vertueuses, infiniment plus qu'il n'en faudrait pour le tranquille bonheur des célibataires.
— C'est fort heureux.
— Ceci est une autre question. Je dois d'ailleurs à ma légendaire franchise d'ajouter que vraisemblablement nous n'entendons pas le mot vertu de la même façon.
— Parbleu ! il n'y en a pas cependant dix mille. La vertu, pour la femme, c'est, de par une définition généralement acceptée, la fidélité à son époux si elle est mariée, et la sagesse absolue si elle ne l'est pas.
— Voilà qui va bien. Reste à nous entendre sur la solidité de l'un ou l'autre de ces attributs. Quand tu m'auras montré une légion d'épouses fidèles et une autre légion de vierges immaculées, je te défie d'en conclure autre chose que ce fait absolument brutal : Voilà beaucoup de personnes qui n'ont pas rencontré celui à qui elles auraient cédé.
— C'est du joli!
— C'est du certain. Qui t'assure que Cornéhef mère des Gracques, qui t'assure même que Jehanne, la bonne Lorraine, n'eussent pas succombé, une fois aux prises avec l'idéal vivant que loute femme porte en soi, idéal unique, très défini,
seul inexorablement vainqueur chez les natures élevées, susceptible de multiplications et de divisions à l'infini chez les autres ? Si l'amour n'est pas le plus puissant de tous les sentiments, autant dire qu'il n'existe pas. S'il n'entraîne pas les plus vaillants aux plus misérables faiblesses, autant le nier tout de suite. Mais alors il restera à refaire l'histoire de l'humanité. Je vais plus loin. La femme a si bien conscience de ce pouvoir inexorable qu'elle met une fierté douloureuse à s'y soustraire, et cela toujours avec le sous-entendu cruel qu'elle n'a pas trouvé à le subir dignement. Ce serait un très sot compliment à lui faire que de lui dire qu'on la croit impeccable. Quel mérite aurait-elle alors à vous refuser quelque chose ? Le plus grand supplice de la femme de César était certainement celui de ne pouvoir être soupçonnée.
— Paradoxe que tout cela.
— Veux-tu un fait personnel ? Car j'ai eu, comme loi, ces illusions, et je veux bien'le conter comment, d'un mot, j'en suis à jamais revenu.
Si femme avait la renommée d'être impossible à tenter même aux plus audacieux, c'était certainement la comtesse Eliane. Veuve d'un homme que sa froideur avait fait mourir, tant ii en était
effroyablement épris et s'était meurtri le cœur à le jeter sous les pieds de cette statue, elle passait, non pas pour méchante, mais pour férocement insensible. Mystique avec cela, d'un mysticisme inaccessible aux accommodements dévots. La nature et l'éducation hérissée de principes qu'elle avait reçus, un tempérament douteux et des convictions arrêtées, tout concourait à la défendre. Pour les gens de bonne foi, la beauté chez un telêtre en fait un monstre. A quoi bon alors ces yeux admirablement doux et pareils à deux myosotis cueillis dans le jardin des rêves ? Pourquoi cette chevelure blonde s'étalant, comme un linceul d'or, devant les caresses éperdues ? Et cette bouche sensuellement humide, rose lascive et comme prête à s'ouvrir au souffle des baisers ? Et ces magnifiques épaules s'élargissant, à la base du cou, comme un fleuve lacté qui vient mourir dans la mer ? Et ces bras aux transparences éburnéennes dont l'étreinte ne devait être qu'une fraîcheur parfumée ? Oui ! que voulait dire cette tentation sans issue ? Pourquoi ce supplice des âmes? A quoi pense la nature en forgeant ces décevants caprices, ces inutiles splendeurs? Voilà, pour le coup, la cruelle énigme, ou je ne m'y connais pas. Donc M"" Eliane avait la réputation parfaitement assise d'une dame près de qui les soupirs sont superflus. J'en étais plus convaincu que personne, moi à qui- aucune honnêteté ne fut étrangère. Une seule chose m'étonnait, c'est qu'elle ne parut pas insurpportablement orgueilleuse de cette déification. Elle en acceptait les hommages avec une simplicité infinie, et tout
le monde, tout ce monde qui l'appréciait comme moi, ne faisait aucune difficulté de reconnaître qu'elle était très bonne enfant.
Nous étions, elle et moi, chez des amis communs, au château des Hermines, dans un coin du Languedoc tout à fait accidenté et charmant. Nos hôtes étaient d'excellentes gens tout à fait corrects dans la vie, mais pas bégueules cependant. On y recevait de très bonne amitié, — dans ce débonnaire castel, — des dames véhémentement soupçonnées d'avoir eu des intrigues provinciales. Mieux que cela, — ou plus mal, suivant les opinions, — une comédienne illustre qui avait été l'amie de pension de la maîtresse de la maison y passait régulièrement ses vacances. Tu vois d'ici ce milieu peu gourmé, et tu devines cette existence fainéante entre deux interminables repas. Car, dans le Midi, le jour n'est qu'un long entr'acte entre ces deux pièces en cinq actes et vingt plats qui s'appellent !e déjeuner et le dîner. J'avais, je l'avoue, la ^erme volonté de tromper quelque mari absent durant cette villégiature. Il y avait là des bourgeoises et même des personnes de demi-noblesse tout à fait dans mes appétits ordinaires, majestueusement dodues, avenantes
de façons, idoines certainement à devenir d'adorables maîtresses pour une saison. Je ne dis rien de la comédienne qui m'avait assommé de ses rôles et des iniquités dont elle avait été l'objet, de la part de son directeur, durant les quelques têteà-tête dont je fus vite revenu. Je n'aime pas causer dédit entre deux tendresses. La comtesse Eliane arriva et, toujours en vertu de cette probité de nature dont je désespère de guérir, tout à l'admiration de sa beauté, subjugué par son charme cruel, il me fut impossible de poursuivre aucune autre aventure que celle d'un être stupidement amoureux, j'entends amoureux sans espoir, lâchement, sans révoltes viriles même, tant j'avais été bien prévenu que je perdais mon temps. Et ce qui accroissait encore le ridicule de cette poursuite platonique, c'est que rien de farouche dans son accueil ne donnait raison à ma timidité. Au contraire, j'aurais ignoré sa haute et inexpugnable vertu qu'il m'eût semblé certainement qu'elle cherchait à m'encourager. Elle paraissait aimer ma compagnie, laissant volontiers son bras sur le mien durant les promenades. Mais la légende avait passé par là. On m'avait si bien dit qu'elle était « bonne enfant » en apparence ! On s'accoutume à tout, et j'en étais à vivre dans d'humiliantes résignations, soumis à ce qui me semblait une inexorable fatalité.
Les petites bourgeoises, les personnes titrées et la comédienne me méprisaient parfaitement. Le^ maître et la maîtresse de la maison avaient pour moi d'outrageantes pitiés.
Une admirable nuit d'août, semée d'étoiles ; les raîcheurs lointaines de la Garonne montant parmi les brises tièdes ; une langueur immense et comme balancée dans l'air par l'aile innombrable et invisible des parfums. Gomment la comtesse Éliane était-elle \enue avec moi dans ce coin isolé du parc, très loin déjà du château dont les éclata de rire ne venaient plus jusqu'à nous "^ Mon Dieu, tout simplement en marchant devant soi dans le sable qui craquait musicalement sous ses bottines^ en causant de ceci ou de cela, de tout, parbleu, hormis de ce que j'avais dans l'âme et de ce qui en avait chassé tout le reste. Imaginez toutes les séductions des choses, toutes les persuasions amoureuses de la nature : le chant d'une source soulevant les cailloux de son bouillonnement ; le frôlement des joncs vibrant comme des lyres sous le vent nocturne; le vol des phalènes traversant le silence; de beaux rayons de lune se brisant en poussière d'argent dans les feuillages ; toutes les harmonies des sons mourant dans l'espace et des couleurs se transformant dans des reflets d'apothéose. Rien ne manquait au décor d'una idylle entourée de toutes les poésies ; pas mêma le tertre de gazon que baignait, au pied, une clarté douce, tandis que le sommet se recueillait dans
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l'ombre tamisée par les arbres comme sous la transparence exquise de rideaux. Et elle était là, tout près de moi, la gorge à demi nue sous son mouchoir dénoué, les cheveux traînant sur le cou, résumant dans son être lassé toutes les senteurs divines du jour évanoui, ce sublime alanguissement de toutes les choses avant le sommeil!...
Mais la légende était là, l'inexorable légende de vertu.
— Ah! madame, m'écriai-je, quel beau moment avec une autre que vous !
Elle m'abîma dans un regard que je n'oublierai jamais.
— Et avec un autre que vous, fit-elle en me tournant le dos.
Son accent avait un tel mépris que j'en demeurai écrasé sans même chercher à la poursuivre.
Mais mon éducation était faite. J'avais été. un parfait imbécile. Je l'avais morlellement offensée.
J'en ai conclu que, de tous ses charmes, celui auquel la femme tient, en réalité, le plus, c'est sa fragilité. Et, en efîet, mon pauvre Blanc -Minot, sans ce'.ui-là, que ferions nous de tous les autres?
l'orage 169