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L'ORAGE

Quand M. de Mérens reçut du gouvernement l'avis qu'une mission nouvelle lui était confiée, mission qui durerait tout juste une année, si bien que, quittant le 1*^ janvier ses domaines, c'est seulement le 1" janvier suivant qu'il y pourrait revenir, il éprouva tout ensemble une certaine joie patriotique et un grand ennui conjugal. Les fonctions qui lui étaient dévolues avaient de quoi flatter son amour-propre, parce qu'elles étaient délicates et difficiles; de plus, il pouvait servir très utilement son pays. Mais elles l'éloignaient de sa femme qu'il adorait. Car il n*y avait pas à penser que Blanche, — ainsi s'appelait M°^^ de Mérens, — pût supporter les fatigues d'un voyage rapide à travers un pays à peine en voie de civilisation. Son prédécesseur au poste qu'il allait occuper ne lui avait laissé ignorer aucune des

difficultés que ce poste comportait : installation équivoque, déplacements nécessaires et continuel?, impossibilité d'aucun confort même relatif. Allez donc traîner une Parisienne élégante, accoutumée à toutes les délicatesses de la vie, de santé fragile d'ailleurs, parmi les hasards de cette existence improvisée ! Ce n'est pas que Blanche se refusât à cette aventure, -^ car elle, aussi, aimait beaucoup son mari, — mais la raison s'opposait pour elle à ce qu'elle la tentât. Ce fut un déchirement pour tous deux que cette séparation. M"^^ de Mérens déclara qu'elle voulait rompre absolument avec le monde et s'abstenir de toute distraction pendant cette mortelle absence. Les plaisirs lui feraient mal ; tout lui serait odieux, hormis le souvenir du cher voyageur -, le recueillement seul et la retraite pourraient lui rendre supportable l'épreuve. On convint donc qu'elle ne quitterait pas leur terre de Touraine, le vieux château plein de la mémoire des ancêtres, l'austère manoir isolé dans les bois et dominant seulement, du faîte de ses tourelles, le paysage fleuri, le riant désert qu'ofîre, par rares places, ce doux jardin de la France. Elle filerait sa laine comme Pénélope, ou bien surveillerait les travaux de la ferme, s'intéressant aux mille riens charmants de la vie campagnarde, à l'éclosion des poussins, la taille des pêchers, distractions innocentes et m3'stiques où se complaît la vertu. Cette solitude serait d'ailleurs pour elle sans aucun péril. L'habitation voisine appartenait à un ami d'enfance, au plus intime compagnon de M. de Mérens, le comte Adalbert, sousla protection de qui celui-ci n'hésitait pas à mettre sa femme.

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Car, entre ces deux hommes, c'était une fraternelle affection, et chacun d'eux considérait son vieux camarade comme un autre soi-même. Cet Adalbert vivait là, d'ailleurs, sans jamais en sortir, n'ayant qu'une médiocre fortune, en compagnie d'une sœur plus âgée qui l'avait détourné du mariage par pur égoïsme de vieille fille qui ne veut pas demeurer seule. C'était alors un gentilhomme d'une quarantaine d'années, d'allures robustement agrestes, avec un grand air de race et beaucoup de distinction naturelle, très loyal d'aspect, adorant la chasse et !a pèche, dévoué et généreux dans la mesure de ses moyens.

Il y avait précisément sept mois que M. de Mérens était parli, et sa femme était demeurée fidèlement dans le programme qu'elle-même avait tracé. Sans jamais avoir quitté le manoir où le curé du village voisin venait dire la messe, le dimanche, sinon pour aller rendre quelquefois visite à la sœur du comte Adalbert, elle y comptait les journées qui la séparaient encore du jour du retour. L'arrivée du facteur, que précédait sur le chemin poudreux un tire-bouchon de poussière se roulant sur le sol, était le seul événement qui la touchât. Il lui apportait quelque lettre bien pleine

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de tendresse et ne repartait pas qu'avec une réponse longtemps attendue dans l'office, patiemment aussi, grâce à une bouteille de vin blanc. Dans chaque enveloppe elle mettait quelque fleur cueillie le matin même et écrasée entre les feuillets d'un missel. Un baiser y avait rajeuni le parfum des pétales meurtris. Puis elle rêvait longtemps à sa fenêtre en ogive, regardant s'en aller un peu de son cœur avec cet homme titubant sous le soleil qui nous pompe les libations jusqu'au cerveau. Elle redescendait alors dans le parterre, poussait quelquefois j usqu'à Fétable où une génisse favorite tournait ses grands yeux de velours noir vers elle, rien qu'en reconnaissant le bruit, pourtant léger, de ses pas. Dans l'après-midi, le comte ne manquait jamais de la venir voir, l'instruisant complaisamment aux choses de la campagne, respectueusement familier avec elle, d'humeurdouce et égale lui constituant en un mot une société à la fois aimable et très congrue. Excellent cavalier, il l'accompagnait souvent, quand une bonne brise avait rafraîchi le temps, dans des courses à cheval, mais sans s'éloigne\' jamais beaucoup, sans sortir le plus souvent du domaine qui était considérable. Pour sauter en selle, Blanche mettait, sans hésiter, son joli pied dans la rude main du gentilhomme, qui l'enlevait d'un simple effort d'avant bras, sans même un mouvement d'épaule. Ils trottaient ensuite ou prenaient un temps de petit galop sous les arbres, se rejoignaient ou se suivaient, sans se dire grand'chose, ou bien en parlant, avec un plaisir loj'al et partagé, une expansion commune, de M. de Mérens qui serait

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revenu enfin dans cinq mois. Il n'était pas rare non plus qu'Adalbert revînt dans la soirée. Il avait une grosse voix de baryton, mal dégrossie, mais d'un timbre puissant, presque dramatique, — musicien médiocre d'ailleurs et aj'ant un pitoj'able goût. Mais Blanche n'était pas en Touraine aussi difficile qu'à l'Opéra et prenait un assez réel délassement à accompagner sur le clavecin les romances sentimentales ou farouches qui composaient le répertoire de son mélodieux voisin. Innocence et franchise! telle eût pu être la devise de ces deux gens de bien si parfaitement dignes de la confiance d'un honnête homme.

Je vous ai dit qu'on étaiten août, à la fin d'août même. Il avait plu le matin, et Blanche n'avait pu sortir. Puis la journée avait été lourde et comme écrasante, le soleil ayant bu, avec une avidité d'ivrogne, les larmes vite taries de l'averse. Rendue maussade par ce temps extrême dans ses rigueurs, M""® de Mérens avait à peine dîné; un peu de dessert seulement et un verre de vin d'Espagne. Jamais elle ne s'était sentie aussi seule et jamais, par conséquent, l'arrivée du comte, vers huit heures, ne lui avait fait autant de plaisir. Elle éprouva, toutefois, une certaine

joie méchante à le taquiner, à lui dire des choses presque blessantes. Il les prit d'abord en riant, puis les subit, muet, avec une certaine mélancoUe.

— Sortons un nstant ! lui dit-elle tout à coup ; on étouffe ici.

Elle jeta une capeline rouge sur sa belle chevelure noire et tous deux descendirent dans le jardin. Ils marchèrent droit devant eux et du parterre passèrent dans le bois, en traînant, sans parler beaucoup ou ne disant que des choses insignifiantes. On ne voyait pas le ciel sous les arbres. Aussi, ignorant des menaces à l'horizon, continuèrent-ils très en avant leur promenade, tandis que de lourdes nuées escaladaient les bords du ciel, grimpaient, rapides, vers le zénith, et que des lueurs d'orage traversaient le lit rouge encore tout à l'heure du soleil couchant. Le vent très haut ne mettait son frémissement qu'aux cimes du feuillage, un frémissement argentin. Il y avait partout une grande inquiétude des êtres, des oiseaux rasant le sol avec de petits cris, des insectes bruissant et se cachant dans l'herbe. Une odeur chaude et comme grisante montait des mousses. Les nerfs se tendaient dans cette atmosphère alanguie et sans densité, comme des cordes qui vont se briser. Le souffle mourait dans les poitrines. Tout à coup, le ciel devenu tout noir creva. L'eau et le feu en descendirent, l'eau tombant jusqu'à terre, le feu se croisant en mille zigzags dans l'air. Adalbert et Blanche se rapprochèrent instinctivement. Ce fut comme deux électricités que mêle une seule étincelle. Une sorte de

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pavillon rustique était tout près. Il la prit fiévreusement dans ses bras, sentant se révolter en lui toutes les virilités robustes et refoulées, et emporta sous cet abri le beau corps sans résistance dont les vivantes haleines le rendaient fou.

Elle lui avait dit en sortant, quand l'orage apaisé leur avait permis de quitter cette retraite : « Je voudrais être morte ! » Et, très sincèrement, éperdu sous le poids de leur faute, il lui avait répondu : « Je voudrais être mort aussi î » Le comte fut plusieurs jours sans venir. Gomme l'émotion avait brisé Blanche, elle fit une sorte de maladie. Il le sut et prit régulièrement de ses nouvelles, mais sans entrer. Il fallut bien pourtant, pour la sœur revêche et pour les domestiques, se revoir. Très discrètes d'abord, les visites recommencèrent bientôt comme par le passé, mais sans le même abandon. Puis leur remords se fit meilleur enfant, et pou à peu, une confiance que rien ne justifiait se rétablit entre eux. Chacun rentra plus avant le secret qu'il avait dans l'âme comme pour aider l'autre à l'oublier. Jamais ils ne parlèrent ni clairement ni par allusion de cette orageuse soirée. Cependant, décembre étant arrivé dans son chariot de neige et

une lettre de M. de Mérens annonçant qu'à date fixe, à savoir le 1" janvier suivant, il serait de retour :

Vous savez, dit brusquement Blanche à son coupable protecteur, que je n'ai jamais su mentir?

— Cependant... balbutia celui-ci.

— Que voulez-vous ! C'est une fierté naturelle qui se révolte en moi à l'idée du mensonge et qui me le rend impossible. Qu'il ne me demande rien, et je n'irai pas certes au-devant d'un aveu! Mais s'il m'interroge... s'il me demande un serment...

M°^e ^Q Mérens mit ses belles mains blanches devant ses yeux, et un frisson d'angoisse passa dans son cou aux reflets d'ambre clair.

Adalbert, lui, rentra très pensif en son castel. Tout se prêtait, autour de lui, aux méditations qu'aucune gaieté ne traverse. Le ciel d'un gris morne, les bois dépouillés secouant dans le vent .leurs squelettes noirs, le vol des corbeaux mêlant des cris aigus au bruit lointain de leurs ailes, le sol ondulant sous un linceul, l'œil azuré des eaux dormant sous une paupière de glace, tout constituait un décor funèbre à sa rêverie. Le spectre de Mérens, de lami trompé, se promenait dans ce paysage sombre... 11 pensa, une seconde fois, à se tuer; mais il trouva qu'il se portait vraiment trop bien pour cela.

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O folie des embrassements après une si longue absence! Nous sommes au i" janvier, et M.^e Mérens, éperdu, serre Blanche sur son cœur. Celle-ci, toute à une joie réelle, a tout oublié, bien qu'Adalbert soit là, Adalbert que son impatient ami a envoyé chercher en arrivant.

— Une année! une année tout entière sans se voir! 0 ma petite femme adorée, que c'est long! Trois cent soixante-cinq jours! Trois cent soixante-cinq I... et autant de nuits! Jure-moi que, pendant trois cent soixante-cinq jours, tu n'as pas cessé un seul de m'aimer.

Blanche devint toute pâle. Adalbert, inquiet, se pencha à son oreille.

— Vous pouvez jurer, lui dit-il tout bas, l'année est bissextile!

Au coin du feu — depuis quelques années, le coin du feu est de toutes les saisons — et ramassés tout autour, dans de nonchalantes poses, nos vieux amis d'autrefois : l'ex-commandant Laripèle, devenu un de nos grands savants départementaux, l'un des rares heureux de l'ordre du Mérite agricole; très bedonnant, mais encore de belle sanlé, moins bedonnant, cependant, que sa femme, notre belle Olympe d'antan, encore exquise dans son embonpoint de chanoinesse , mais si postérieurement développée que, lors même qu'elle voyage seule, il lui faut prendre une chambre à deux lits; enfin, cette ganache toujours grinchue de Le Kelpudubec, qui, lui, au contraire, est devenu si apocalyptiquement maigre que, lorsqu'on Taperçoit de profil, on croit avoir une paille dans l'œil. Vous me savez

gré, j'imagine, de vous donner quelquefois des nouvelles de ces premiers héros du long poème dont tous les chants ont été écrits ici pour vous.

Le thé fume sur une petite table de marqueterie. La commandante y mêle, dans sa tasse, deux ou trois gouttes de rhum; Laripète, deux ou trois petits verres; Le Kelpudubec, le contenu entier de la lasse, parce que le thé l'empêche de dormir. Gela ne serait rien, de vous à moi, mais ledit thé empêche aussi de dormir tous les voisins de l'amiral, les Bgitalions nocturnes de ce vieux loup de mer se traduisant par un grand cliquetis d'os pareil au bruit d'un combat à l'arme blanche. Olympe fait de la tapisserie, des pantoufles pour son curé, car il n'est plus aujourd'hui que le clergé pour porter des pantoufles fleuries comme des jardins. Le Kelpudubec fait sortir du fourneau de sa large pipe d'écume des nuages qui s'envolent en tournoyant et en revèfca)it des formes confuses comme celles de nos rêves.

Laripète lit; il lit non pas un de ces romans futiles qui n'ont, comme ceux de notre Guy de Maupassant, de mérite qu'une fine observation du monde, de belles révoltes lyriques sous un fond de gaité résignée et un beau style clair bien français. Ce sont qualités dont notre cher cornard se moque prodigieusement. Il n'a de regards attentifs, sous son pince-nez, que pour la prose pesante des revues, pour ces bons morceaux de littérature massive qui vous écrasent une question pour en extraire la conclusion comme on fait d'une noisette pour en retirer l'amande. Présentement, il est enfoui dans un des derniers numéros

de la Revue de Géographie. Il y dévore un mémoire du docteur Bérenger Féraud, médecin de marine, qai a réuni, il est vrai, de très curieuses notes sur la façon dont certaines peuplades sauvages habitant, au sud du Sénégal, le littoral occidental de l'Afrique, pratiquent le mariage.

— Ecoutez, mes enfants ! fait-il tout à coup. Ça, c'est trop drôle.

Olympe leva son joli museau à la Roxelane de dessus son lainage bariolé (car, je vous le répète, bien qu'ayant passé de beaucoup la quarantaine, notre ex-commandante est encore fort digne de plaire, et il serait injuste de la classer parmi les beautés en retraite qu'un vieux bureaucrate appelait peu galamment : des cottes irretroussables). L'amiral poussa une boutïée furieuse de fumée vers l'infini, et Laripète lut à haute voix le texte auquel je me garderais bien de changer moi-même un mot :

« Chez les Sévères, les choses du mariage se passent encore clmie manière plus accentuée dans le sens de r avertissement symbolique de la jeune fille. En effets pour accomplir la cérémonie, la famille de la jeune fille sort du village et a l'air de se livrer paisiblement aux travaux des champs avec

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■lie. Le fiancé arrive à son tour avec ses parents et aes amis^ ayant l'air de chercher quelqu'un. Dès que la jeune fille est aperçue, on s'écrie: La voilà! La voilà! Celle-ci se met à courir en simulant la frayeur^ mais on la poursuit vigoureusement. Sa famille ncconrt comme pour la défendre, et il se passe une scène de combat simulé qui aboutit naturellement à la capture de la fiancée. Pendant le combat, chacun joue son rôle avec le plus d'entrain possible; la fureur la plus grotesque doit être simulée par ceux qui aiment à se (aire remarquer, et il nest pas rare que, dans les jeux, un act'-ur trop zélé ne donne ou ne reçoive un mauvais coup réel .. »

— Ah ! mon Dieu ! quel trait de lumière !

C'est l'amiral qui avait poussé ce cri, et ses amis étonnés le \irent enfouir son visage entre ses larges mains osseuses, tandis que sa gorge sifflait sous le poids d'une émotion indicible. Chose invraisemblable ! Deux larmes, deux grosses larmes, pareilles à des œufs de moineau, filtrèrent entre ses doigts décharnés et roulèrent sur ses genoux aigus, comme celles qu'une lame laisse aux crêies coupantes d'un rocher.

Le commandant et sa femme, au comble de l'inquiétude, s'empressèrent autour de lui, et la bonne Olympe lui fit avaler, presque de force, un petit verre d'un vespétro de famille qu'elle confectionnait avec les népins d'oranges.

Quand le vieux loup de mer, dont la superbe pipe s'était brisée en roulant à terre, fut revenu de ce coup inattendu, c'est sur un ton dolent, avec des hoquets lamentables qui secouaient sa prose comme une loque au vent, qu'il commença le récit dont je me refuse à accentuer l'écho sur le même mode tumultueux.

— Ces quelques lignes, fît-il lentement, viennent de jeter un jour impitoyablement amer sur un des épisodes les plus accentués de ma vie maritime. C'était pendant la longue mission que j'accomplis, sans jamais avoir pu savoir de quoi m'avait chargé le gouvernement, et qui me valut, par l'intelligence que je mis à la remplir, le haut grade où je suis parvenu. A toutes les questions que je lui adressais, par des procédés télégraphiques beaucoup moins perfectionnés que ceux d'aujourd'hui, le ministre répondait par un : « Bravo ! continuez ! » Ou bien il m'envoyait une promotion dans la Légion d'honneur. On a répandu depuis le bruit, dans les bureaux, qu'il se trompait d'adresse et croyait correspondre avec un de mes collègues, lequel accomplissait, en effet, durant ce temps-là, des prodiges de courage et de génie. L'imbécile voulut réclamer à

son retour et mourut, dans la disgrâce, des suites de ses blessures. Il ne l'avait pas volé ! Estce que je m'étais permis de faire des observations, moi? Le silence est la grande vertu du marin, et il faut bien mal connaître l'esprit d'équité de l'administration pour ignorer qu'on l'embête toujours en la priant, si poliment que ce soit, de réparer une injustice ou une bévue. Elle est comme la femme de César, qui ne voulait pas être soupçonnée, pourvu qu'elle le fît cocu.

Et cependant, méconnaissant, j'en conviens, la façon filiale dont me traitait cette aima parens, j'avais des idées de grandeur et de révolte dans le cerveau. Je rêvais une union qui me fît maître de moi-même, un mariage splendide avec la fîUe de quelque chef de tribu puissant. Je deviendrais le gendre d'une façon de roitelet dont j'agrandirais le royaume par mes conquêtes. Feu mon beau-père, comme on dit dans les billets, je serais souverain moi-même, souverain terrible par la distance, et je conclurais des iraités lointains avec mon ancienne patrie ! Le Kelpudubec I"" 1

Ces mots fatidiques sonnaient à mon oreille comme un nouveau : « Macbeth, tu seras roi ! » Aujourd'hui j'en serais bien revenu, de celte glorieuse fumée. Avec la politique coloniale, on aurait certainement tenté de m'annexer, et il m'eût été affreusement pénible de porter, nouveau Goriolan, les armes contre mon pays. Mais ce sont là des billevesées politiques bonnes, tout au plus, comme propos de Chambre et qui m'éloignent de mon sujet.

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Je crus mon rêve bien près de se réaliser. Ui chef illustre de tribu, le vaillant Kadécornotutu, paraissait on ne peut mieux disposé à une alliance de ce genre. Il avait une femme fort laide qui manquait absolument de fermeté dans les chairs et portait ce nom ridicule : « Oménéné. » Mais cela m'était bien égal, attendu que, pour rien au monde, je n'aurais violé le lit d'un hôle aussi bienveillant. Il avait d'ailleurs une fille, une fille ravissante, un bijou de bronze, tout en reliefs brillants et savoureusement durs. 0 Cœur de Chou 1 ma princesse adorée, pourquoi faut-il que ton image renaisse sous les traits brûlants d'un remords!...

Et l'amiral eut un coup de hoquet qui faillit enlever la perruque de Laripèle comme un coup de vent.

— Tout était convenu, poursuivit-il, et le grand jour était" arrivé. Quatre de mes marins, toujours dévoués à ma fortune, devaient être les témoins de mon bonheur. Nous nous rendons à la hutte de mon beau-père en grande cérémonie. Mais la hutte était vide. Ce manque de convenance, je dois le dire, me froissa tout d'abord. Mon mécontentement s'accrut encore quand j'aperçus ma nouvelle famille en train de labourer,

comme à l'ordinaire, un champ qui n'avtîit jamais rien rapporté. C'était, vous en conviendrez, un manque d'égards gratuit. Cependant j'aperçus Cœur de Chou binant dans un coin avec tant de grâce, que je m'avançai gracieusement vers elle pour lui faire galamment reproche de son peu d'empressement à me recevoir. A ma grande surprise, elle se sauva en m'apercevant.

N'ayant jamais aimé à être jobarde, je me mis à la poursuivre. Mais au moment où j'allais l'atteindre, son oncle Kamalotutu m'allongea sur la tête un coup de matraque qui me fit voir trentesix chandelles. J'aperçus, en me retournant, nos marins qui m'avaient suivi, molestés par un tas de drôles qui les rossaient à grands coups de bâton. Comme j'allais demander une explication loyale de cette façon étrange d'agir, le cousin Pépeupoti de ma fiancée m'écorna une esse d'un coup de hache.

C'en était trop ! la trahison était manifeste 1 J'étais tombé avec les miens dans un piège abominable tendu par les cannibales. Nous allions tous être mis en daube par les anthropophages.

— Feu I mes enfants, criai-je !

Mes marins, qui avaient d'excellents revolvers et que cette fessée n'amusait pas, ne se le firent pas aire deux fois.

Pan ! Pan ! Pan ! Pan ! Aïe ! Aïe 1 Aïe !

Un crépitement! puis des plaintes. Toute ma future famille était couchée dans les sillons, agonisante, avec des convulsions épouvantables qui éclaboussaient la terre de sang.

-- Ah ! Cœur de Chou ! tu m'appartiendras maintenant.

Car une femme élait dans mes bras, ma, fiancée que j'avais arrachée à la mort en lui faisant un rempart de mes épaules.

— Hi ! hi ! hi ! hi !

Fit, sous mon étreinte, une petite voix qui n'était pas la musicale voix de Cœur de Chou. Je contemplai ma proie sous l'éclair d'un dernier coup de feu. O rage ! Je m'étais trompé dans le désordre du combat. C'était ma belle-mère, l'affreuse Oménéné que j'avais sauvée !

Je m'enfuis épouvanté et quittai la plage le soir même.

Hélas! j'étais bien au Sud du Sénégal, sur la cô^e occidentale d'Afrique, et je vois maintenant que mon ignorance seule des coutumes poétiques d'un peuple primitif m'a fait massacrer des innocents et manquer à jamais ma princière fortune.

Et l'amiral, brisé par l'émotion, se mit à raccommoder philosophiquement sa pipe d'écume.

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— Enfin, es-tu marjé?

— Non, me répondit Jacques, et, cette fois-ci, je renonce absolument à l'institution des «justes noces », comme disait le code latin. On ne trompe pas sa destinée. La mienne n'était décidément pas de vivre au coin d'un foyer tranquille, en face d'une épouse habile à broder des mouchoirs et à confectionner le thé familial, des enfants autour de mon fauteuil, et le cœur gonflé de dégoût pour la tourbe infecte des concubins. Ce sont fortunes paisibles écrites à l'avance quelque part, je ne sais où, mais que la volonté humaine ne saurait improviser, monobstant les caprices du sort. Le trahit sua quemque volupias virgilien est la devise desheureux. lien est d'autres qu'entraîne au contraire une fatalité absolument opposée à leurs goûts. C'est mon cas. Car tu sais si

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j'étais d'honnête nature, de tempérament vertueux, et s'il m'en a coûté de faire cocus mes* meilleurs compagnons au lieu de l'être moimôme, comme il sied à tout homme de bien. Je n'ai été qu'un braconnier de l'amour, parce que les dieux m'ont refusé des terres, à moi, pour y offrir mon propre gibier aux passants, après en avoir tué légalement moi-même autant que j'aurais pu et suivant la solidité du fusil que le ciel m'aurait accordé.

— Nierais-tu la responsabilité humaine, Jacques, comme jadis Spinosa, et ne t'aperçoistu pas qu'une telle théorie est subversive de toute morale, la morale n'ayant de base sérieuse que la proclamation du libre arbitre en toutes choses, ce qui revient à considérer les passions comme de simples billevesées dont on s'affranchit avec quelque bon vouloir?

— Laisse-moi tranquille avec ta philosophie ! Ne conclus pas du particulier au général. Je ne parle, après tout, que de ma propre expérience. Tu as assisté à mes essais loyaux pour entrer dans la vie régulière, et tu n'as jamais douté de ma soumission profonde aux désirs de ma mère qui me voulait marié à tout prix; tu as même fait un livre de mes tentatives malheureuses pour forcer la porte du temple du dieu Hymen. Tu me croyais certainement découragé, n'est-ce pas? Eh bien, non ! J'ai risqué une dernière aventure et, si tu en veux bien écouter le récit, tu jugeras toi-même qu'il convient de renoncer aux conjugales délices!

— Conte, mon garçon, conte toujours. Si ton

histoire m'ennuie, e penserai à autre chose en l'entendant sans l'écouter, et j'engagerai le lecteur à en faire autant.

— Te souviens-tu du peu de succès qu'avait eu mon voj^age transatlantique, quand je fus victime d'une Anglo-Saxonne qui se moqua si bien de moi et dont une visite de douane me révéla les coupables artifices? 0 néant des grandeurs! Le néant des grosseurs peut se comparer hardiment à toi 1 Quand les appas qui m'avaient séduit s'efîondrèrent, un à un, sous les doigts irrespectueux des visiteuses, ce fut comme un écroulement de mon rêve jonchant le sol de ses splendeurs brisées. Décidément, pensai-je, les traversées à la vapeur, dont la monotonie est particulièrement propre à bercer les illusions, sont contraires à mon projet de vertu. Mais j'essaierai, un jour ou l'autre, d'un voyage au long cours, autrement intéressant et accidenté. A moi une place sur un des magnifiques clippers à voiles qui promènent leurs passagers de Soulhamplon en Australie! Là, de vraies émotions m'attendent, et je sentirai peut-être battre mon cœur sous le triple airain recommandé par Horace aux navigateurs, qui, jusqu'ici, ont préféré, comme moyen

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de sauvetage, la ceinture de liège. Un danger partagé, l'effroi commun d'une tempôle, mille accidents que je ne saurais prévoir, peuvent jeter dans mes bras la fiancée si longtemps attendue ! Ce qu'il peut m'arriver de pis, c'est de visiter un pays curieux, de voir sur place des kanguroos et autres bêtes exotiques. Et qui sait! C'est peutêtre parmi les filles des convicts que je trouverai mon introuvable compagne !

Ainsi parlai-je en moi-même, puis à haute voix à ma mère qui m'approuva absolument.

Il y a huit mois justement partait le bâtiment de mes rêves; un superbe voilier, V Albatros! Il étlïTt renommé, de plus, pour sa bonne tenue, et le capitaine Martins, qui le commandait, passait pojr un de ces marins austères qui ne badinent pas avec la discipline et ne songent qu'à la régularité ponctuelle du service. Pas de foule à bord avec cela. Une vingtaine de passagers seulement, dont quatre dames appartenant à d'excellente? maisons. Baaucoup de confortable; une table abondante; la possibilité de faire de la musique, ce qui est toujours en voyage une sérieuse distraction. Que pouvais-je souhaiter de mieux?

Des quatre passagères, une seule était vraiment charmante. Miss Ellen avait une admirable che • velure blonde et des yeux bleus exquis. Sa robe

très simple dessinait ses formes avec une vérité sculpturale et une fidélité éminemment plastique. Ce n'était assurément pas avec des paquets de dentelles qu'étaient modelés ces jolis seins au contour doucement ondoyant, ni ces hanches rebondies, pareilles à deux collines jumelles, où fleurissait la rose du désir. Tout était attirant et délicieux dans cette jolie personne, qui joignait beaucoup de grâce pudique à tant d'involontaires attraits. Gomme je compris bien vite qu'il ne fallait pas lui faire ostensiblement la cour, au moins jusqu'à ce que j'eusse pris un parti définitif — car compromettre sans raison une femme est une action abominable — je déversai mes hommages apparents sur une autre miss d'une trentaine d'années, celle-là, infiniment coquette, et qui ne douta pas un seul instant de la sincérité de ma cour ; car elle était de celles qui ne comprennent pas qu'on en puisse aimer d'autres, et beaucoup de vieilles filles gardent, par une singulière pitié du destin, cette consolante illusion que ce sont elles qui n'ont point trouvé d'époux dignes de vivre à leur côté. Miss Mary était d'ailleurs assez bien pour que mes assiduités ne me rendissent pas ridicule aux yeux de mes compagnons de route. Experte dans l'art a'accommoder les restes, elle présentait encore un très sortable ragoût de charmes en pleine maturité : gorge médiocrement virginale mais abondante ; beaucoup de langueur dans les poses ; une pointe de prétention dans l'esprit. Pour être franc, j'en ai adoré dans ma jeunesse qui ne la valaient certainement pas.

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Grâce à cet ingénieux manège, je pus tout doucement et en tâchant de m'en faire aimer, sans qu'il en parût rien pour personne, étudier le caractère de miss E'Jen, et je dois dire que chaque découverte nouvelle me fut un véritable enchantement. C'était bien un trésor de naïveté, de douceur, d'idées honnêtes et élevées que je sentais sous ma main.

Pendant que j'observais ainsi, en sourdine, et en décochant sournoisement mille galanteries délicates à ma bien-aimée, miss Mary triomphait de la grande passion que je feignais pour elle. Elle me croyait sincèrement malheureux et en était enchantée. Où le bon naturel des femmes se retrouve tout entier ! Le capitaine Martins souriait en nous regardant.

Il était dit que mon programme s'effectuerait avec une ponctualité merveilleuse. J'avais rêvé une tempête; nous faillîmes disparaître sous rOcéan. Je nesais plus quel diable de cap nous doublions, mais je me souviens que l'équipage tout entier se crut perdu. Ce fut une bourrasque sans nom, une effroyable mêlée de tous les é céments autour de nous. Le capitaine fut héroïque. 11 ne quitta pas le pont, où de lourdes lames venaient le renverser, et il continua de commander

la manœuvre en homme qui veut disputer chèrement à la mort la vie de ses hôtes. Pendant ce temps-là, je ne m'éiais occupé, moi, que du salut de miss Ellen. Seuls, tous deux, dans une cabine... « l'amour est frère de la mort », a écrit un grand poète... Ce grand abandon devant le danger nous fut un oubli de toutes choses. Que nous importait l'univers s'écroulant autour de nous! 0 les magnifiques noces sous le tonnerre, et les nues crachant du feu 1 Pour lit nuptial, les vagues bondissantes sous un rideau d'éclairs !... Ce fut l'instant le plus délicieusement solennel et le plus cruellement voluptueux de notre vie à tous deux, sans doute. Car, je n'en pouvais plus douter, j'étais aimé autant que j'aimais.

Une heure après, no js étions sauvés, et les plus enthousiastes embrassaient les genoux du capitaine Marlins.

Le lendemain, j'éprouvais, je l'avoue, un remords véritable de mon bonheur. J'avais détourné de ses devoirs une jeune fille sage. Javais l'intention de l'épouser, il est vrai, mais quand ? Nous étions encore au commencement de la traversée. Je brûlais de réparer le tort que je lui avais fait, quand une circonstance imprévue m'en donna, comme à plaisir, le moyen. En feuilletant machinalement le code du bord, j'y appris que le capitaine était, durant la traversée, investi de toutes les foncti-,ns d'officier d'état civil, pouvant marier et devant constater naissances et décès absolument comme les choses se font à terre.

Mon parti était pris. Mais voulant faire à miss

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Ellen, que je voyais toute confuse el désolée de sa chute, une surprise qui lui donnât une haute idée de ma délicatesse, je me gardai bien de lui en communiquer quoi que ce soit.

Ce Don capitaine Marlins avait je ne sais quel air paternel dans les façons qui m'encouragea. Sans lui nommer ma victime, je lui fis, ma foi, une confession complète. Il m'accueillit avec infiniment d'indulgence, et quand je lui eus dit pourquoi je le venais trouver, il me tendit cordialement la main.

— Ce que vous faites est bien, jeune homme, ifie dit-il.. Un honnête homme ne garde pas sur la conscience le remords d'avoir abusé des sentiments d'une femme, quand celle-ci est libre. Il y a longtemps, je dois l'avouer, que j'avais remarqué votre penchant pour cette dame, avec cette finesse du marin à qui rien n'échappe de ce qui se passe à son bord. J'espérais que les choses n'iraient pas aussi loin; mais enfin, puisqu'elles ont pris un tour irrévocable, je suis heureux que votre honnête résolution répare tout de suite ce que la situation avait de fâcheux pour la morale. Je vais donc •aire prévenir, sans plus tarder, miss Mary...

— Miss Ellen, voulez-vous dire?

Le capitaine Martins devint vert- pomme.

— C'est miss Ellen, repris-je sans m'apercevoir de son émotion, quej'ai..^

Je n'eus pas le temps d'achever. Le marin me prit le poignet avec une force désespérée. Ses yeux jetaient des éclairs. ____

— A la première escale, fit-il d'une voix brisée, monsieur, vous quitterez le bord.

Je voulus répliquer ; mais d'un accent menaçant et tendant la main vers son revolver :

— Je n'ai rien à vous dire, sinon que je suis maître absolu ici.

Le lendemain, j'étais débarqué avec tous mes bagages, sans avoir revu miss Ellen.

Miss!... J'en appris une belle, six mois plus tard. Miss Ellen était tout simplement mistress Martins. Cet austère capitaine, à qui les règlements défendaient d'emmener sa femme dans ses traversées, la faisait tout simplement inscrire comme passagère sous un nom de jeune fille.

Décidément, je ne me marierai pas.

Et Jacques se mit à suivre une belle fille qui passait dans la rue.

Dans un bosquet du jardin où il cultive les roses — car les anciens militaires aiment souvent les fleurs — notre vieil ami Laripète est confortablement assis, un livre à la main. A côté, sur un fauteuil de fer qu'elle emplit de l'aimable tropplein de sa personne, la commandante ourle, du bout de ses doigts potelés, un petit bonnet pour la crèche ; enfin, perché sur un banc naturel formé par une branche d'arbre transversale située très près du sol, l'amiral que vous savez balance rythmiquement ses longues jambes, en fumant son inévitable pipe. Idyllique tableau s'il en fût ; décor d innocente églogue que je choisis exprès pour prouver que, n'en déplaise à certains esprits grincheux, mes imaginations sont toujours les plus conpiruesdu monde, et qu'il m'a toujours fallu de méchants hasards pour ne pas demeurer l'écrivain le plus chaste de mon pays, sans excepter

Berquin et Florian que j'aurais voulu pour maîtres.

Tout à coup, le bon Laripète éclate de rire et lâche son bouquin pour se mieux pouvoir tenir le ventre.

— Qu'avez-vous? vieil imbécile Mui demanda doucement sa femme. Vous m'avez fait piquer les doigts.

— Tu sais, j'ai entendu ! riposta sévèrement l'amiral en roulant des yeax furibonds.

Car il faut vous dire que depuis que l'amiral est devenu odieusement sourd, il est d'une susceptibilité et d'une méfiance insupportables, s'imaginant toujours, quand il voit les autres gais, qu'on lui a manqué de respect de quelque façon.

— Mes amis ! s'écria Laripète en toussotant encore, tant sa gaieté !e tenait à la gorge au point

:- de le congestionner, c'est l'histoire que je viens de lire, une histoire à étouffer !

— Vous ne lisez jamais que des malpropretés, gros dépravé ! poursuivit angéliquement la couseuse.

— Des malpropretés I riposta le commandant indigné. Un des ouvrages les plus estimés des érudits de tous les mondes 1 Car savez- vous, madame, le volume que j'ai là sous la main? Non ! Eh bien! c'est un des monuments de la littérature orientale, le fameux Shah-Namch (1), écrit pour Mahmoud, en 1012 environ, par le poète Ferdousi

(1) C'est, en réalité, dans le Shah-Xamch, que tout le monde peut consulter à la Bibliothèi|ue nationale, que j*ai pris ceci.

prédécesseur des poètes de la grande pléiade per sane souslesGbarnévides; il me suffira, j'espère, de vous nommer, dans cette phalange glorieuse : Auwari, Ghakâmi, Ferid Eddin-Attar, Djellal- Eddin-Rumi...

— Pissenlit, Kakaoli, hurla, en bougonnant, Le Kelpudubec que cette nomenclature commençait à ennuyer. Vas-lu nous ficher un peu la paix avec ton érudition de pacotille?

— Je ne me fais pas plus fort que je ne suis ., répliqua modestement Laripète. C'est dans une traduction nouvelle que je m'instruis.

— Eh bien ! alors, conte-nous ton histoire.

Le pauvre commandant rougit comme une cerise de Montmorency.

— (J'est que, fit-il, c'est un peu scabreux devant ma femme.

Le Kelpudubec, à son tour, qui n'avait le sentiment d'aucune convenance, faillit se casser une côte en ricanant. La commandante lui lança, en dessous, un regard !

— Il s'agit, je ne sais comment vous dire ça... Enfin, c'est une aventure qui ressemble à celle du pauvre Abélardus, autant que le récit d'un suicide à la narration d'un assassinat.

— La vocation substituée à la violence? Je comprends, fît 1 amiral qu'un sentiment du curiosité poussait, par hasard, à aider son vieux camarade à sortir d'embarras.

— Allez donc, Onésime ! fit la commandante. Vous gazerez pour moi. Vous mettrez à votre style une feuille de vigne.

— C'est que, précisément, ma chère Olympe, jamais feuille de vigne ne fut plus inutile qu'à mon héros.

— Va donc ! tu parles à des gens qui ont entendu chanter Tallelaia à la chapelle Sixline et n'en ont pas été distraits de leur dévotion naturelle par de méchantes pensées.

— Après tout, fît Laripète, vous le voulez ? La science a, d'ailleurs, des droits, et nous demeurerions ignorants, comme des carpes, des mœurs des autres peuples si nous appliquions à leur littérature les détestables procédés de bégueulerie qui ont, durant des siècles, ankylosé la vigueur de nctre esprit et afîadi les originelles virilités de la nôtre.

— Moi, dit Olympe, pourvu qu'on ne nomme pas un chat un chat...

— C'est que c'est justement dun shah qu'il s'agit, répliqua le commandant, d'un shah de Perse. Il s'appelait même Mahmoud-Shah.

— J'ai connu intimement un de ses descendants, interrompit l'amiral ; il n'en élait pas plus fier pour ça, car il vendait des pantoufles dans le passage des Panoramas.

— Sic transit gloHa mundi ! exclama douloureusement Laripète, pensant en lui-même que.

sans rinjustice consfante du destin, il aurait dû être, pour le moins, général.

— En finirez-vous, mon ami? insista la commandante. Il ne faudrait pourtant pas prendre l'habitude de laisser toujours votre monde en plan.

Attrape ! murmura méchamment l'amiral.

— Ce Mahmoud-Shah, reprit le commandant, était un prince très guerrier, d'un caractère d'ailleurs difficile et extraordinairement jaloux. Sa femme, la princesse Micouli, justifiait, par sa beauté, les penchants méfiants de son époux à l'endroit des autres hommes. Car c'était une personne admirable de tous points et jouant à merveille de divers instruments de musique, ce qui est beaucoup plus apprécié là-bas que le talent de nos dames sur le piano. Chaque fois que le souverain belliqueux partait pour quelque campagne, il avait cou'ume de confier sa femme à son premier ministre. Mais quelque gardien scrupuleux qu'eût été celui-ci de la vertu de Micouli, Mahmoud Shah n'avait jamais manqué de lui faire trancher la lête à son retour, estimant qu'un homme, mis au contact d'un pareil trésor, devait être toujours, au moins, soupçonné. Cette méthode avait cela de bon encore, c'est que, quand le gouvernement

changeait de politique, les fonctions de chef du nouveau cabinet étaient compétilionnées bS'aucoup moinsscandaleusencentqu'en France. Elles étaient remplies, au moment où mon récit commence, par un certain Abaka, bureaucrate habile et consciencieux, mais tenant beaucoup à la vie. En voilà un qui ne poussait pas son prince aux expéditions lointaines et à la politique coloniale ! Le bon roi d'Yvetot, de pacifique mémoire, n'eût pas eu" de meilleur conseiller. Aussi Mahmoud-Sah ne conservait-il aussi précieusement ce dignitaire d'un tempérament si contraire au sien, que parce que Abaka excellait à pressurer le peuple sous des impôts ingénieux et à gonfler le budget de centimes additionnels. Et d'un roublard pour la conversion des Renies !

Ce pauvre Abaka fît une grimace épouvantable quand son gracieux souverain lui annonça, un jour, qu'il allait conquérir un bout de terrain en Mongolie et occuper militairement une partie des Etats de son voisin, sans toutefois lui déclarer officiellement la guerre, pour ne pas surcharger de notes diplomatiques le livre jaune de son temps. — Je te confie la princesse, ajouta affectueusement Mahmoud-Sah. Tu me réponds sur ton chef de sa sagesse et d(î la tienne. J'ai inventé un nouveau cimeterre à ton intention.

Abaka était terrifié.

Comment rendre tout soupçon impossible de !a part de son auguste patron ?

Il passa une bien mauvaise nuit, tandis que Mahmouh-Sah en passait une excellente, en attendant l'aurore qui devait le voir franchir les portes

de la ville, en tête de son armée, sous les caresses du soleil allumant à l'acier des casques ses premières clartés. Car ce bon mari ne quittait jamais sa femme saas lui faire une avance considérable de conjugales tendresses.

— Eurêka! murmura le malheureux ministre, sous les premiers rayons d'argent de l'aube. Mais cei Eurêka! était aussi mélancolique que celui d'Archimède devait être triomphant.

Les fanfares sonnaient encore dans l'écho; sur les pas de l'armée ayant franchi les dernières enceintes, un nuage de poussière s'empourprait des rouges clartés de l'Orient. C'était dans la campagne un grand piétinement de chevaux hennissants, une clameur impatiente d'hommes ardents au combat, un cliquetis d'armures luisantes au soleil. Le prince conquérant, monté sur une bête superbe et blanche comme la neige, semblait voler devant le front de ses troupes ou en aiguillonner les ailes, tant il se multipliait pour leur communiquer son héroïque fièvre. C'était un spectacle admirable, en vérité, et on sentait la passer dans l'air, comme un prélude glorieux, le souffle des prochaines victoires.

Durant ce temps, la belle Micouli pleurait sur

son beau lit de soie brodée, échevelée sur la coucbe tiède encore du corps de l'absent, toute frissonnante des caresses envolées, maudissant l'humeur guerrière d'un prince si bien fait pour les tranquilles délices de l'amour. Il était convenu que le ministre chargé de sa garde respecterait les premiers instants de douleur et ne se présenterait à elle que plusieurs heures après que le dernier soldat aurait laissé se refermer lourdement sur ses pas les portes de la cité veuve de ses défenseurs.

— Je n'ai pas de temps à perdre! pensa Abaka. Le défilé dans les rues était encore dans son

plein quand le notaire Togrul, titulaire d'une des plus importantes études, vit arriver, longtemps avant l'ouverture de ses bureaux — d'autant que tous ses petits clercs couraient après la musique — Abaka accompagné du chirurgien Malek et de l'apothicaire Pécari, renommé pour son habileté dans l'art d'embaumer les pièces anatomiques et d'empailler les s&rpents. Le premier ministre tenait, sous son bras, une petite cassette en or, d'un très riche travail, et avait l'air absolument défait, marchant àgrani'peine.

— Je viens pour faire un dépôt entre vos mains, monsieur le notaire, fit-il.

Et il parla tout bas à l'oreilie du tabellion, qui demeura la bouche toute grande ouverte de la surprise que lui fît la confidence qu'il recevait. D'autant qu'Abaka, qui chantait ordinairement les morceaux écrits pour basse avec un grand succès, dans les salons, l'avait abordé sur un ton de soprano suraigu qui avait mis immédiatement en

humeur de chanter une douzaine de serins dans une volière voisine.

— Ces messieurs me serviront de témoins, poursuivit le ministre. Vous voudrez bien apposer les scellés et constater, sur un parchemin authentique, rheure exacte de la remise de l'objet,

— Guic ! cuic ! cuic ! cuic ! cuic ! reprirent les serins avec plus d'entrain, comme si c'était un de leurs camarades aériens qui leur eût parlé dans la langue subtile et fatigante de ces oiseaux.

Le notaire, très troublé, s'inclina, et tous trois entrèrent dansTétude.

Deux mois s'étaient passés. L'apothicaire Pécari était devenu fou. N'avait-il pas, sous prétexte d'améliorer ses procédés de conservation, imaginé une matière si merveilleusement astringente que l'objet expérimenté devenait incorruptible, il est vrai, à jamais, mais se réduisait à des proportions si minuscules qu'un boa constrictor, par exemple, n'était plus aussi gros qu'un simple ver de terre. Les railleries dont l'avaient accablé à ce sujet l'Académie de médecine et l'Ecole de pharmacie lui avaient fait perdre la raison !

Zingl zing ! Boum! boum! C'est le glorieux Mahmouh Shah qui revient dans sa ville sainte. En allant le recevoir aux portes, Abaka, toujours pâle comme un rayon de lune, lui remet, sans

perdre une seule minute, le précieux coffret qu'il a été reprendre chez le notaire Togrul, et supplie son royal maître de parcourir le parchemin accompagnant ledit coffret. Mahmoud fait d'abord, en suivant des yeux l'écriture, une grimace d'étonnement, puis une grimace de satisfaction. Il brise vivement les scellés et ouvre la boîte. Alors un éclat de rire terrible le prend. — Un microscope! une loupe! demande-t-il à grands cris. Pais, toujours s'esclaffant et se tournant versAbaka, prodigieusement interloqué :

— Ma foi! lui dit-il, mon brave, ce n'était pas la peine !

Le premier ministre faillit s'évanouir.

Le lendemain, toutes les dames delà ville le regardaient en chuchotant avec des sourires malicieux. Il dut renoncer à ses fonctions et mourut peu de temps après.

C'était bien fait.

Il n'est jamais permis à un homme de tenir as sez à la vie pour la préférer à l'art divin d'être utile à la conservation de sa race et agréable aux dames de son pays.

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