LE PORTRAIT
Un bon petit atelier de photographie, dans un honnête chef-lieu d'arrondissement, rue des Étoupettes, si cela vous plaît. Le chef de ce menu laboratoire, le titulaire de cette succursaledu soleil, était un sieur Girandol, excellant tout à fait dans l'art d'interpréter les beautés de sous-préfectures. Ancien peintre de figure, élève de Schnetzet admirateur de Bouguereau, il avait dû, à un défaut absolu de succès, d'échouer dans la fabrication des portraits mécaniques. Ce n'est pas qu'il manquât de couleur plus que son maître et que ses nymphes fussent plus ennuyeuses que celles qui obtiennent aujourd'hui des médailles d'honneur. Mais, dans le mauvais même, il n'y a pas de place pour tout le monde. Il faut encore un bout de chance pour y réussir. Il ne suffit pas toujours d'être mal doué ou inintelligent pour arriver aux dignités les plus hautes, bien que les imbéciles aient ceci pour eux que le plus grand nombre s'intéresse fraternellement à leur réussite.
LE rORTRAIT 207
Girandol, revenu de ses rêves de gloire, n'avait, il faut en convenir, gardé de ses déceptions aucune amertume. Non pas qu'il se fût résigné à ne plus peindre; mais il avait trouvé un excellent moyen pour imposer sa peinture. Il coloriait avec rage ses photographies et avait persuadé à tout le monde autour de lui qu'il avait ressuscité ainsi l'art perdu de la miniature. Nul ne l'égalait pour poser une pointe de vermillon aux joues de la femme d'un notaire et pour creuser les rides du génie au front d'un vieux fesse-mathieu. Quevous dirai-je encore de ce hrave homme? Qu'il jouait de la clarinette le soir, ce qui embêtait prodigieusement ses voisins, et qu'il composait des charades qui faisaient le tour des cafés citadins-. J'ajouterai que son innocence native était telle qu'il n'avait jamais conçu une idée fâcheuse de la maison qui lui faisait vis-à-vis, de l'autre côté de la rue, bien que ladite maison servît de lieu de rendez-vous à tous les galants de la ville et qu'il s'y fabriquât des cocus à l'heure, ce qui lui était d'ailleurs parfaitement égal, puisqu'il était sage au point de ne s'être jamais marié.
— Bonjour, monsieur Le Putois. Ah ! ah! je devine l'objet de votre visite.
— Il n'y a pas besoin de savoir composer des logogriphes pour ça, monsieur Girandol. On n'entre généralement pas chez un photographe
pour se faire arracher une dent, à moins loulefois qu'on ne se soit trompé d'étage.
— C'est donc pour votre portrait ?
— Vous l'avez dit. Je me marie dans un mois, et c'est, dans quelques jours, la fête de ma future. Seulement vous ne bavarderez pas. Car c'est une surprise que j'entends faire à celte chère enfant. On donne quelquefois des bijoux en pareil cas. Mais c'est un usage que je blâme. Gomment les réclamer si l'affaire manque? Tandis qu'un portrait avec un mot dessous, ça peut toujours se redemander avec dignité.
— Ma chambre noire est un confessionnal, monsieur Le Putois.
— Je puis vous dire qui j'épouse. C'est M""' Minage.
— La fille du pharmacien ?
— Tout juste. Il n'est pas déplaisant d'avoir un beau-père droguiste. De tous les produits de l'industrie humaine, les drogues des apothicaires sont ceux sur lesquels on est le plus volé. Je ne paierai pas mes médicaments, et je regarderai s'arrondir les espérances de ma femme de toutes les canailleries qu'accumulera son papa. De plus, M^^' Minage est charmante.
— Vous en êtes amoureux?
— Ça a l'air bête pour un garçon qui vient d'acheter une étude d'huissier, mais c'est pourtant comme ça. J'ai l'air de faire une affaire, parce que la dot est jolie, mais je consomme, aii fond, un mariage d'amour, parce que ma fut'are ne l'est pas moins. Une taille, des hanches !... Mais j'ai tort de vous entretenir de ces détails échauffants.