LE FOUTRAIT
— Vous allez juger, cher monsieur, lui dit, au bout de deux jours et au moment même où il rentrait dans l'atelier, ce bon Girandol qui était positivement enchanté de son œuvre.
Et le photographe disparut dans une de ces chambres mj-stérieuses où ces nécromants du progrès tiennent leurs solitaires assises dans une grande puanteur de produits chimiques.
M. Le Putois s'approcha machinalement de la fenêtre, en attendant le retour du sorcier. Machinalement aussi, il se mit à regarder, comme la dernière fois, la maison mal famée qui fermait l'horizon de l'autre côté de la voie. Il avait, à ce moment-là, un méchant petit sourire sur les lèvres, en pensant aux maris qui avaient là, sans le savoir, une chapellerie occulte et sans enseigne.
Tout à coup, il eut un frémissement. Devant un gros lieutenant sanglé dans sa veste, et dont la culotte se tendait à chaque mouvement, pleine de menaces, et maintenue seulement par le double fond nécessaire aux cavaliers, une jeune femme était entrée, dont le schall, recroquevillé sur les épaules, ressemblait infiniment au schall de M"' Minage.
— Je suis fou, pensa-t-il en s'essuyant le front où perlaient quelques gouttes.
— Ne VOUS impatientez pas ! je vous sèche, lui cria le bon Girandol, toujours derrière sa porte.
Mais M. Le Putois n'écoutait guère. Deux ombres passaient derrière les rideaux d'une fenêtre, deux de ces images vagues qui se dessinent à peine, le jour, sur le fond obscur de chambres fermées. Les rideaux étaient d'une transparence maladroite. On pourrait reconnaître les visages peut-être quand ils s'approcheraient assez de la croisée dans leur va-et vient. Une tête, tout à coup, s'encadra, curieuse, dans la fente des deux morceaux de mousseline. Le jeune huissier sentit se déchirer son cœur. Si rapide qu'eut été l'apparition, le doute n'était plus permis. Amaryllisétait perfide avant la lettre, adultère avant le sacrement ! . . .
— Regardez-moi ça. Est-ce assez bien venu? Et Girandol glissait la carte entre les doigts de
Le Putois, sans s'apercevoir de l'émoi de celui-ci, émoi silencieux et terrible.
Le gros lieutenant avait roulé une chaise à la lumière et, tournant le dos à la croisée, ôtait tranquillement son pantalon avec beaucoup d'efforts. Le Putois demeurait anéanti, en contemplation machinale et automatique.
Au moment même où l'officier lui découvrait une faconde pleine lune, un derrière gigantesque, le plus monstrueux pétard du régiment, il entendit tout à coup avec stupeur la voix douce de Girandol qui, inquiet de ne pas entendre son avis sur le portrait, lui demandait :
— Trouvez- vous qu'il vous ressemble?
Quand le gendarme Philidor sortit de la caserne pour aller gagner son poste à la prison, puis au Prétoire, il avait l'air joyeux d'un homme à qui tout a réussi dans la vie. Et cela était vrai à fort peu près. Sous -officier tout jeune, de belle prestance naturelle, il portait la médaille militaire, et aucun de ses collègues de la maréchaussée n'était plus que lui estimé de ses chefs. Doué d'une agréable voix de ténor, possédant juste la somme de bêtise qui permet la vanité sans exposer au ridicule, très martial dans l'uniforme, il avait dû, à tant d'avantages natifs et à un certain manque d'éducation qui l'autorisait à l'impertinence, de grands succès auprès des femmes. Peu de couturières en chambre lui avaient résisté et il n'avait compté aucun échec parmi les modistes. Pais la sagesse était venue sous la forme d'une chance nouvelle. M"^ Gapoulat, fille de l'huissier Capoulat, s'était éprise du beau défenseur de l'ordre public. Le père n'avait pas été fort satisfait de cette
inclination. Mais il avait fini par y céder, et main • tenant Philidor avait de l'avenir en perspective : une lune de miel s'effilantdéjà, non pas en cornes comme ii arrive à beaucoup, mais bien en corne d'abondance.
J'oubliais une dés bonnes fortunes dont Philidor était le plus justement orgueilleux. Il était de Toulouse et sa femme aussi.
Car, si bien des gens arrivent à l'Ecole polytechnique, à l'Institut et même à la présidence des Républiques à force de travail et d'application, ils auraient pu se donner bien plus de mal encore sans parvenir à être de Toulouse, ce qui prouve bien que le génie lui-même ne mène pas à tout.
Toujours de belle humeur, notre gendarme était plus radieux encore ce matin-là que de coutume. C'est que M""' Philidor venait de le régaler d'un cassoulet dont elle avait l'exquise recette et dont les haricots étaient gros comme de petites fèves. Ce qu'il en avait mangé ! Ah ! il n'était pas entré sans peine dans son bel habit à parements couleur de ciel, soutaché d'argent comme un lac bleu d'écume derrière la marche d'un esquif. Le dernier baiser qu il mit aux lèvres de sa jeune femme était aromatisé et chargé de reconnaissance. Car ce brave homme était gourmand, comme presque tous ceux qui ont bon coeur. Et il s'en était allé ensuite, sifflotant et d'autant plus gai qu'il allait escorter, sur le banc des prévenus, un gaillard dont la cause promettait d'être grassouillette. Car si vous croyez que les gendarmes ne s'amusent pas à l'audience !
Tous les bonheurs en un jour, quoi !
Quand l'accusé Onésime Pécoulant apparut, ayant Philidor à sa droite et à sa gauche le brigadier Mouillard, un petit frisson passa dans le public de l'audience, et messieurs les magistrats eux-mêmes échangèrent un même regard satisfait et curieux. Sans comporter le huis clos, l'affaire se présentait avec des détails piquants et des probabilités grivoises. Sur la table de justice une seule pièce à conviction : une culotte. Celait celle de Pécoulant qui n'avait pas eu le temps de la remettre quand il était tombé sous le poids de la vindicte publique. Car il s'agissait d'un procès en adultère, ce qui amuse toujours beaucoup de femmes et ne donne pas assez à réfléchir aux maris. Tout le monde était donc un peu à la rigolade, si j'ose m'exprimer ainsi. Et pourquoi ne l'oserais-je pas? « Soy rigouler» est une expression de Rabelais lui-même. Voilà qui me suffit tout à fait.
Mais sur quoi compter dans ce monde?
Est-ce la faute de l'accusé qui ne mit aucune bonne volonté à détailler sa bonne fortune? ou celle du ministère public qui le prit de trop haut? ou celle de l'avocat général qui perdit une bonne occasion d'être divertissante bon marché? Toujours est-il que l'affaire coula, ne fournit pas, demeura terne et ennuyeuse. Ce fut une désillusion aussi pour les dames de la ville, pour Phili-
dor qui avait fini par somnoler doucement, les deux mains sur son grand sabre, pour messieurs les juges eux-mêmes qui avaient fait un las de galanteries à leurs connaissances en leur réservant d'excellentes places à cette représentation manquée.
Qui devait payer les pots cassés de cette déception générale ?
Evidemment Onésime Pécoulant. Rien n'est mauvais pour un accusé comme lorsqu'il trompe ainsi l'attente publique. Mieux eût valu pour celuilà qu'il eût avoué un tas de polissonneries, même en les inventant. Le rire désarme, dit un proverbe très sage. Tout le monde était disposé à rire du mari trompé. Un cocu, c'est toujours drôle. Monsieur le président, d'une voix sèche comme une volée de trique, lut un jugement qui condamnait cet amant coupable au maximum de la peine.
On eut l'inconvenance d'applaudir dans l'auditoire à cet inique arrêt dicté par la mauvaise humeur.
Mais ici se plaça un incident vraiment inatendu et qui réveilla Tatlention comme l'aurait pu faire un coup de tonnerre. Au mon nt où, sous a forme la plus banale, M. le président demandait comme par acquit de conscience, à l'accusé, s'il n'avait rien à ajouter, un bruit formidable sortit de dessous le banc de celui-ci, un
bruit malséant au possible, un bruit inqualifiable dans la bonne société. Mon Dieu, me fais-je assez comprendre de gens aussi bien élevés que vous? Imaginez qu'une des outres du dieu Eole fût venue à éclater — celle-là justement qu'il portait par derrière dans la gibecière naturelle sur laquelle nous avons coutume de nous asseoir. Y êtesvous?... pas encore! Ah! maudite éducation! La clameur d'un vent qui salue la liberté ; la plainte d'un autan qu'aveugle le jour ! J'épuiserai les plus nobles images : le brin de foudre que porte en soi « tout homme venant en ce monde », comme dit l'Ecriture. Enfin cela fit : Prout! et les vitres tremblèrent un peu.
Un immense éclat de rire emplit le prétoire, et les dames, les musquées ! portèrent toutes à leur joli museau leur mouchoir de dentelle fine en poussant des petits cris de poule en mal de poussins. Mais j'atteste qu'on ne trouva aucun œuf dcins leur lingerie. Par contre, plusieurs d'entre elles, m'a-t-on assuré, se livrèrent à des expériences d'arrosage économique qui firent tomber immédiatement la poussière.
— Le gaillard s'était réservé pour le mot de la fin ! dit le sous-préfet Vantard de Lanusse à la jolie marquise Lefumet de Montpéiard.
M. le président était blanc comme un linge et ses deux collègues rouges comme des tomates. Car la colère ne nous teint pas tous des mêmes couleurs. Ce qui était visible, c'est que tous trois étaient furieux jusqu'à l'apoplexie. Le ministère public fut requis, d une voix formidable, de donner des conclusions immédiates.
M. le substitut, sans hésiter, requit une nouvelle condamnation immédiate à cinq ans de pri son, ne se confondant pas avec la première peine, pour insulte publique faite à la cour. Une seconde après les cinq ans étaient octroyés, avec un supplément de frais et de dépens.
Alors Onésime Pécoulant, qui semblait n'avoir que tardivement compris, se leva, et d'un ton solennellement doux :
— Je demande une enquête, dit-il.
Ce fut, pour le coup, dans le prétoire, un tonnerre d'hilarité. M. le président agita sa sonnette dans le tumulte.
— Malheureux, dit-il au condamné, quand le bruit se fut un peu calmé, voulez-vous donc aggraver encore votre situation par le délit de diffamation? A qui prétendez-vous faire accroire qu'un des deux braves militaires, modèle d'honneur et de convenances sociales, qui seuls pourraient être soupçonnés à votre place, se soit rendu coupable d'un pareil outrage à la justice? Tout vous accuse, Pécoulant. Croyez-moi, mon ami, faites vos cinq ans sans répliquer et ne nous forcez pas à vous imposer encore des dommages-intérêts envers la gendarmerie.
Pécoulant, se voyant bien perdu, se contenta de répondre à celte admonestation presque paternelle :
— Messieurs, vous venez de condamner un innocent.
— Connu, ça, mon vieux! conclut le brigadier Mouillard en lui mettant sa lourde main gantée de blanc sur l'épaule.
Et Philidor ?
Celui qui eût regardé Philidor, à ce moment-là, eût eu peur.
Quand le beau gendarme rentra à la caserne, l'audience finie, sa femme faillit reculer en lui voyant la mine aussi défaite.
— Qu'as-tu, mon chéri ? lui demanda-t elle avec angoisse.
— Rien! la chaleur! fit-il en repoussant les embrassements de son épouse étonnée.
— Tu as peut-être faim, mon trésor ! . .. 11 reste encore de ce bon cassoulet...
A ce mot de « cassou'et », Philidor bondit et, ses yeux sortant de sa tête :
— Jamais! jamais! jamais! hurla-t-il sur un, ton désespéré.
Et il s'assit, sans vouloir rien prendre, tandis que sa femme s'en allait en pleurant.
Il passa une nuit véritablement horrible. Vous l'avez deviné peut-être. L'auteur du bruit inconvenant qui avait valu cinq ans de prison à un innocent, c'était li.i .. Ce sacré cassoulet dont il s'était bo rré outre mesure... le dem -sommeil où il était tombé... un maudit lêve dans lequel il s'était cru réintégré dans son ancien régiment d'artillerie... 11 ne savait pas comment ça s'était fait... Mais enfin, c'était lui! Prout ! Il avait parfaitement reconnu sa propre voix en se réveillant.
Que faire? Dilemme épouvantable vraiment: ou. laisser un malheureux subir un châtiment imméiité, ou briser sa carrière par un aveu. Souffrir qu'un autre expiât si rudement son propre çrinae 1... Non ! non! c était impossible ! Il ne le souffrirait pas !.. Et toute son honnêteté passée le prenait à la gorge comme pour le traîne, de.ant ses juges... Mais renoncer aux bénéfices d'une carrière déjà glorieuse justement? Descendre de l'estime de ses supérieurs comme on tombe du Gapitole aux roches Tarpéiennes? Perdre ses galons peut-êlre ! Etait-il donc seul? En avait-il donc ie droit? Et sa compagne légitimé? Et ce vénérable Gapoulat qui lui avait confié l'honneur de sa fille ? Et cet enfant, mille fois plus innocent que tous les Péc ulant du monde, qui pendait encore, comme un fruit vert, aux flancs de l'irréprochable épouse? Non ! non ! Sa conscience lui défendait de sacrifier d'autres que lui à son iniquité personnelle. Se reconnaître l'auteur du délit, c'était semer autour de lui la honte et la ruine. Mieux valait cent fois que Pécoulant fît son temps ! Est-ce que Pécoulant, dailleurs. n'aurait pas fait peut être pis s'il eût mangé du cassoulet? C'est l'occasion qui fait le larron. L'homme n'est qu'un jouet irresponsable aux mains d'une aveugle fatalité. Et ragaillardi par ces infâmes sophismes, Philidor vit venir l'aube impatiemment attendue, parfaitement corroboré dans l'intention de laisser les choses suivre leur injuste cours.
Mais il avait compté sans le remords. Car, si vous croyez que je vous ai exposée, marquise, aux inconvenances de ce récit pour autre chose que pour tirer une morale pure et fortifiante, vous méconnaissez absolument le but élevé et noblement philanthropique que je poursuis dans ces récits. Philidor, ne pouvant plus supporter la vue seule d'un farineux, maigrit épouvantablement et perdit sa solide apparence. Son caractère changea en même temps que son tempérament. Tout l'irritait et le rendait insupportable. Un jour il quitta le café en tapant comme un forcené sur la table, parce que son voisin qui lisait à haute voix la gazette avait commencé un entrefilet dont la première ligne était : Les bruits de paix s'accentuent..,^ etc. Il avait contracté des manies inconcevables. Il ne pouvait passer près d'un champ de haricots sans en faucher furieusement les tètes de sa canne, comme faisait autrefois des pavots le célèbre Tarquin, de tyrannique mémoire. Le 14 juillet vint sur les ailes crasseuses déjà du calendrier, La salve d'artillerie qui salua, dès le ma in, l'anniversaire de la République à qui nous devons tant de prospérité, l'exaspéra au point de prononcer un tas de jurons contre le gouvernement de son pays. Il gifla un malheureux coiffeur qui, bien innocemment, disait à son commis, au moment où lui-même entrait dans la boutique :
222 iNOUVliLLES JOYEUSETÉS
« Jasmin, passe-moi moa fer à toupet. » Le craquement d'une allumette le faisait bondir et grin cer des dents. Son odorat était devenu aussi susceptible que son oreille. Il interrogeait sans cesse le vent de son long nez amaigri et fourrait quelquefois ses moustaches tout entières, ses longues moustaches de troupier, dans ses narines comme pour les boucher violemment. Il se grisa pour oublier etbaitit un jour ignoblement un malheureux bourgeois cui, en le conduisant jusqu'au pont, lui recommanda de suivre le parapet.
Et pendant ce temps là, le pauvre Oaésime Pécoulant faisait des c aussons de lisière.
Mais, au bout de trois ans, la clémence du chef de lEtat le rendit à ses occupations et à sa famille. Devinez alors ce qui se passa?... Philidor s'était rendu tellement insupportable à sa femme que celle-ci prit un grand plaisir à le tromper en toute occasion. PJcoulant, rendu à la liberté, fut un des heureux. Ainsi rentra-t-il dans le déboursé d'agrémenis qu'il devait au gendarme. Celui ci mourut abruti et personne ne voulut dire un mot sur sa tombe, bien qu'il y eu dans le pays des membres Ce la Société des gens de lettres. Pécoulant épousa la veuve et eut toute la fortune de l'huissier Capoulat, laquelle était rondelette, le fesse- malhieu ayant énormément prévariqué de son vivant.
Ainsi en advienne, marquise, à tous les gens de bien.
LE YCEU 223