‹ Les cas difficilesChapitre 16 sur 17 · LE \(EU · texte numérisé non relu

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Donc, quand Vivette et son oncle faisaient, à pied, leur promenade dominicale autour de ces merveilleux remparts qu'on dirait bâtis d'hier et prêts à la défense, pourvu qu'on en garnît d'archers les créneaux, les gars les suivaient volontiers, épiant un regard de la dédaigneuse fille. Et, dans le magnifique jardin suspendu au pied du palais des Papes, transformé en caserne par une administration jalouse d'en hâter la dégradation — car c'est notre façon en France de conserver les monuments historiques, — dans le jardin plein d'iris penchés sur le Rhône comme sur un abîme dont un pont brisé permet de mesurer Thorreur, ils ne manquaient pas, lesdits gars, de faire un cercle respectueux autour du tuteur et de sa pupille, quand ceux-ci venaient à s'asseoir sur quelque banc rustique, lassés d'avoir marché longtemps à l'aventure en causant sous le ciel d'un bleu tendre et profond. Vivette justifiait absolument cette admiration. Elle n'était ni petite ni grande; son teint était d'une blancheur mate avec de beaux reflets ambrés; ses yeux, sombres par le ton et clairs par la limpidité, avaient des transparences d'améthyste ; le nez était d'un dessin superbe ; un frisson de duvet courait au dessus de la lèvre dédaigneuse, et un grain de beauté

en ornait le coin gauche, un peu au-dessous de la bouche, ombrageant d un fil la fossette du menton. Ses dents étaient d'une blancheur laiteuse, fleurdelysées comme celles des jeunes chiens, des dents que prodiguait son sourire. On n'avait jamais vu de si petites mains et d'un ivoire plus délicatement azuré par les veines. Et ses cheveux donci Des cheveux presque bleus à force d'être noirs, se retroussant en casque au-dessus de la nuque, se séparant ensuite en deux flots profonds... Pas encore dodue mais emplissant bien son corsage et cambrant une taille pleine de promesses... Au demeurant, une personne d'un charme infini et d'une 1res réelle beauté.

Vous me faites grâce, n'est-ce pas, de la description de son compagnon, le; cousin Matifas? Le portrait d'un vieux célibataire ayant navigué, basané, barbu, jurant, sacrant, fumant des pipes, criant aux chiens qui lui compissaient (le mot est de mon patron Rabelais) fort aigrement les chausses, n'est point pour occuper les délicatesses d'un pinceau que j'ai voué, comme jadis Mignard, aux •éduisantes images des belles et honnestes dames de mon temps.

Dire que la fortune de Vivette, à qui le cousin Matifas devait laisser tout son bien, n'entrait pour rien dans la sympathique attention dont elle était l'objet de la part de ses jeunes compatriotes, serait certainement une exagération. Les adolescents d'aujourd'hui sont, hélas ! aussi cupides que les sexagénaires d'autrefois. Il était pourtant un de ces jouvenceaux qui l'aima't de toute son âme, pour elle-même, comme il convient d'aimer, à en

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perdre le sommeil et Tappélit, à rêver de mourir pour un sourire ou pour un regard. Car ces délicieuses folies ne sont passeulement des inventions de poètes, et je plains les malheureux qui n'ont jamais passé par là. C'est ce qu'il y a de meilleur dans la vie.

Ce garçon s'appelait Bernard II était, comme tout le monde, un peu parent du cousin Matifas, et n'avait pas personnellement le sou.

Matifas affectait bruyamment de ne pas fréquenter les églises. Mais l'impiété dos anciens matelots est toujours suspecte. La menace incessante de la mort rapproche de Dieu. Ceux-là lèvent volontiers les yeux vers le ciel qui ne peuvent abaisser leur regard sans mesurer une tombe grande ouverte. Ça ne les empêche pas de mener, dès qu'ils sont à terre, une vie de chenapans. La langue italienne a un proverbe charmant sur ces métamorphoses. Matifas avait essuyé bien des naufrages^ mais, à rencontre de ceux qui ont couru de grands dangers et aiment à se les rappeler, quand ils sont loin, rarement il parlait de ses maritimes aventures, et rien ne le mettait de plus méchante humeur que ce sujet de conversation. Ce goût pour le mystère était différemment

interprété par ceux-ci et par ceux-là. lien était qui allaient jusqu'à accuser le cousin d'avoir fait la traite des nègres et qui ne se gênaient pas pour le traiter de « vieux corsaire » quand il avait le dos tourné. Bernard ne manquait jamais de le défendre en pareil cas, non pas qu'il espérât que le vieux richard lui donnerait jamais Vivette, mais parce qu'il était de bonne nature et ne souffrait pas qu'on médît devant lui des absents. Une nature exquise ce Bernard, et un gaillard fort aimablement tourné, ma foi. Au fait, Vivette l'aimaitelle? — Qui sondera le cœur des jeunes filles et dira où vont vraiment les pensées de la femme? Un peu où le vent les emporte, beaucoup où les entraîne la perversité charmante d'un caprice éternel I>a femme est surtout sincère quand elle ment, puisque le mensonge est le fond de son être, le plus pur de son essence. Elle cesse d'être elle-même quand elle est sincère pour de bon, et rien n'est plus dangereux que ses rares accès de loyauté où nous nous laissons prendre et qui ne sont jamais que le prologue de quelque comédie nouvelle. Après tout, la pièce est charmante, et je m.e demande ce que nous deviendrions si nous n'étions plus trompés. C'est par charité que ces charmeresses nous font croire à bien des choses et nous allument des feux de Bengale dans les vessies transformées en lanternes. Georges Dandin lui-même ne connaît pas tout son bonheur et Sganarelle est un ingrat! Regards mouillés de feintes tendresses, baisers dont l'âme est absente, étreintes que ferment les nerfs seuls surnos cous, sourires jetés au vide et que nous volons au pas-

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