‹ Les cas difficilesChapitre 8 sur 17 · NUIT D AVRIL 7'J · texte numérisé non relu

NUIT D AVRIL 7'J

-3' d'arliilerie montée ; et si tu ne viens pas me faire des excuses demain matin, après la diane, et pas plus tard, je te forcerai à l'aligner avec moi, et je te tuerai comme un chien !

Les premiers frissons de l'aube dans le ciel clair; dune aube toute blanche et dont la clarté descendait des monts comme un fleuve de lait d'immenses mamelles; d'une aube printanière saluée par d'innombrables chants d'oiseaux ; d'une aube enchantée de toutes les splendeurs troublantes du réveil. Moulu de coups, Euripide, n'ayant rien d'ailleurs trouvé que la preuve des vertus de la province et celle de la perfidie de Céleste, reprit cahin-caha le chemin de la pharmacie, insensible aux caresses de l'aurore noyant de carmin les lignes encore indécises de l'horizon. En approchant de la maison, il eut encore un sursaut terrible de pensée. L'homme était là devant la porte, l'homme qui lui avait acheté la potion! Dieu soit loué, il n'était pas mortl... Mais quoi ! l'homme s'avançait furieux vers lui, avec une figure chargée de menaces.

— Grâce ! grâce ! lui cria le pauvre Euripide, «'est une erreur involontaire.

— Il s'agit bien d'erreur, cria l'homme d'une

voix de tonnerre. Voilà deux heures que je sonne sans pouvoir me faire entendre.

Parbleu I Fleurent avait démonté la sonnette.

— Et que voulez-vous? demanda celui-ci d'une voix tremblante.

— Une seconde potion comme celle d'hier, demanda tranquillement le mystérieux client.

— Comment! Elle ne vous a pas suffi? murmura Euripide. Et il pensait en lui-même, bien que libre-psnseur comme tout bon apothicaire : « Cet homme est le diable en personne certainement. »

— Ce n'est pas moi qui l'ai prise, reprit le visiteur.

Nouvelle angoisse du pauvre Fleurent !

— Et qui donc? demanda-t-il d'un air abattu, tout en ouvrant les volets de la boutique, mais machinalement et sans aucun enthousiasme professionnel.

— C'est toute une histoire, répondit le client à qui revenait un peu de bonne humeur. La voici en deux mots si elle vous intéresse.

— Mais je crois bien.

— Je suis commis-voyageur, monsieur, et j'ai la malheureuse passion du jeu, malgré que j'y perde continuellement Ainsi, quand je suis venu hier soir, je venais d'attraper une culotte formidable et j'étais décidé à rentrer à l'hôtel pour y chasser, en conscience, la bile que je venais de me faire. Bon ! Encore un café ouvert sur mon chemin. J y entre machinalement. Des militaires y faisaient un rams Je leur demande la permission d'entrer dans leur partie. En une heure

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■'avais été dépouillé de ma montre, de ma chaîne, le mes bagues, le tout le plus loyalement du Tionde, je le dis à l'honneur de l'armée française. Gomme je me levais : « Vous n'avez plus rien à jouer! me dit un maréchal des logis très bon :nfant. — Si! répondis-je en riant. J'ai une purdation que je viens d acheter. — Eh bien ! je vous la fais en cinq sec à l'écarté. — Accepté. » Je perds ; le sous-officier emporte votre drogue, et voilà pourquoi je viens en racheter une pareille pour mon compte. Quel joyeux vivant tout de même que ce maréchal des logis Boulingrin !

— Boulingrin! s'écria Euripide. Boulingrin du 3* d'ar'iillerie î C'est lui qui a pris...

^- Oh ! pas tout de suite. Il m'a dit qu'il allait voir sa maîtresse, une belle fîlle dont un imbécile de pékin est amoureux. Ils en rigolent joliment ensemble.

— Boulingrin ! murmurait Euripide en serrant les dents, Boulingrin va mourir de ma main. Ah! Dieu est juste et bon ! Je suis vengé !

Et il servit royalement le porteur de cette bonne nouvelle.

C'était une fort belle âme au fond que celle d'Euripide Fleurent, — une véritable âme de poêle. Après un élan de joie féroce dont il n'avait

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pas été maître, il se prit à réfléchir, quand son client fut parti. Il trouva, à part lui, qu'il était parfaitement lâche et c dieux de laisser son rival s'enij-'Oisonaer, quand d'un mot on pouvait l'arracher a la plus affreuse des morts. luuuéiiiHiement convaincu, il sortit et prit d'un pas rapide le chemin du quartier d'arlilîerie. La diane venait d'envoyer ses belles fusées de cuivre dans le ciel. Boulingrin était déjà devant la porte, sa cravache à la main. 11 eut un sourire plein de mépris en apercevant Euripide.

— Ah ! ah ! jeune homme, lui cria-t-il, je le savbis bien qu'on me les ferait, ces excuses. Allons! vous êtes exact ! Nous allons vous sortir ça.

— Je ne viens pas vous faire d'excuses, répondit avec fermeté Euripide, mais vous sauver la vie.

— Rien que ça, camarade? Tu crois donc que tu me tuerais sur le terrain?

— 11 ne s'agit pas de ça. Un mot, de grâce? Vous n'avez pas pus votre pur galion ?

— De quoi te mêles-tu, jeune indiscret ?

— Je vous dis qu li y va de vos jours. Ce remède est du poison !

— Le commis-voyageur a voulu m'empoisonner ! Ah 1 la canaille ! Parce que je lui ai tout gagné 1 Attends un peu que je le raiLrape.

— Enfin, vous n'avez pas pris... ?

— Non ! la voilà. C'était pour après le café. Euripide sauia sur la fiole et d'un geste violent,

d'un geste ivre de joie, il la jeta dans la rivière qui coulait de l'autre côté du ctiemin.

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— Sauvé! sauvé! criait- il.

Et il étreignait dans ses bras Boulingrin qui, tout en n'y comprenant rien, finit par lui dire affectueusement :

— C'est égal, jeune homme, vous avez une jolie nature, et c'est un vrai plaisir de vous prendre votre maîtresse.

lisse serrèrent longtemps les mains en silence, et Euripide radieux regagna la pharmacie. M. Leroy-Delory fils l'attendait au comptoir :

— Monsieur, lui dit-il paternellement, je vous mets à la porte pour avoir laissé la boutique ouverte ce malin.

— Je m'en fiche absolument, lui répondit respectueusement Euripide, trop fier de sa conduite généreuse pour se laisser embêter par un simple droguiste.

Et c'était vrai. Car deux mois après il épousait la charmante Hortense Capoulat, s'établissait à son compte, faisait tomber la maison Leroy- Delory et oubliait absolument la perfide Céleste ; enfin était parfaitement heureux.

Tant il vrai que la Muse n'abandonne jamais ceux qui l'ont aimée I Cigale, grillon, mouche dorée ou petite fée, elle est toujours le bon génie de nos maisons.

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Il est absolument certain que si l'on supprimait de la vie les heures trop rares qu'emplit l'enchantement des charnelles tendresses, il ne nous resterait plus qu'à maudire les parents qui, sons le prétexte de se distraire un instant, nous ont jetés dans ce monde. Leur seule excuse est de nous avoir légué ces belles fièvres sensuelles et le secret de ces joies profondes où l'oiibli des maux s'écoule comme dans un Léthé. Car je n'ai jamais compris qu'on nous recommandât, dans l'enfance, de leur être surtout reconnaissants, comme d'ure peine prise, de nous avoir confectionnés. Parbleu ! on voit bien qu'on nous en cachait soigneusement la recette! Ils ne pensaient guère à nous, les braves gens ! en s'en occupant cependant de si près !

Non certes! l'existence ne vaudrait pas le prix d un revolver destiné à en tinir, dépouillée de ce

que nospères appelaient: les amoureuses délices.

Aimez ! aimez ! tout le reste n'est rien !

dit l'admirable chanson de La Fontaine dans Psyché. Je considère le temps que nous ne donnons pas à cette ivresse comme une série d'entr'actes qui deviennent, hélas ! de plus en plus longs, jusqu'à l'entr'acle éternel sur quoi se ferme le blanc rideau du suaire. Les autres distractions injustement réputées plaisirs, et le travail luimême, qui mériterait plutôt ce nom, ne sont que des façons de passer le temps et d'attendre la reprise de la pièce. Il est bien entendu, d'ailleurs, que je regarde comme faisant partie de celle-ci les' délicieux prologues que comporte ce genre de théâtre et qui se jouent dans le décor bleu de l'espérance, aussi bien que les épilogues mélanco liques, mais charmants encore, qui s'éteignent dans les apothéoses dorées du souvenir. Le diable soit du brutal qui ne voit dans l'amour que ce qu*y mettent les bêtes ! Mais celui-là est un imbécile aussi qui n'y voit pas toujours, et avant tout, ce qu'elles y mettent dans leur instinctive sagesse. Au demeurant, c'est la seule occupalion digne de recherche ; et d'autant plus que, malheureusement, comme je l'ai dit tout à l'heure, elle n'exclut aucune des recherches, estimées supérieures par ceux qui ont juré de faire contre fortune bon cœur, telles que méditations philosophiques, découvertes scientifiques, musique des rythmes et des rimes, et autres billevesées spécieuses, bonnes à tromper le désœuvrement de badauds désemparés.

Cette petite profession de foi concluait une conversation que nous eûmes, il y a quelque six ans, dans je ne sais plus quelle ville provinciale où l'artillerie tient garnison, assis entre camarades, devant un café dont les absinthes brillaient, dans les verres, comme des émeraudes, le soleil couchant les traversant, en venant mourir, oblique, sous les toiles tendues sur nos têtes. Nous étions tous d'accord, sauf un ou deux enragés de mathématiques qui, d'ailleurs, s'étant mariés, avaient pris en médiocre attention cet entretien pourtant essentiel, et qui fumaient, distraits, leur cigare, les yeux clignotants sous la lumière importune. Il faisait une belle fin de journée prinlanière, tout imprégnée d'odeurs tièdes et de belles filles, déjà dans le débraillé des premières chaleurs, frôlaient le trottoir avec des coquetteries alanguies. Et nous évoquions tout bas, entre intimes assis à la même table, nos plus beaux souvenirs, l'image des anciennes amoureuses ; nous réveillions l'écho des baisers endormis di'.ns les alcôves profondes, sous la paix parfumée des rideaux ; nous troublions le grand repos du cimetière où les caresses évanouies gisent, quelquefois, sous des pierres sans nom, mais toujours sous des fleurs. Et tout ce qui s'était enfui de notre

âme, comme une eau qui coule, dans les heures délicieuses du passé, semblait rentrer en nous, un instant, comme un retiux jonché du bouquet épari illé d Ophélie.

— Oai, certes, disions-nous, comme un chœur antique, unanime et solennel, l'amour ! Et rien au delàl

M. de Francminet haussa imperceptiblement les épaules. Qui çh, M. de Francminet t un commandant? un capitaine? Non ! un substitut, un substitut grave, mais aimable néanmoins, qui faisait volontiers sa société de la nôtre. Il était là en foncions, au siège même de son tribunal, assez apprécié de son président et surtout de son procureur de la République qui lui reprochait cependant d'être fort inégal. Magistrat accompli et plein de tenue ; très correct entre ses longs favoris noirs; parlant peu, mais disant rarement des sottises.

— Je ne vous comprends pas du tout, se contenta-t-il de nous dire.

— Gomment! s'écria Jacques toujours indiscret. Alors... jamais?

Et ce « jamais? » avait une intonation d'une incoiivenance telle, que, pour répondre à cette ques'ion, M. de Fiancmineî, toujours imperturbablementsérieux, sepenchaà l'oreille deJacques et y murmura une léponse que nous n'entendîmes pas.

— Bah ! se contenta de répliquer Jacques.

NOUVELLES JOYEUSETES

Je ne pensais plus guère à cette causerie entre bons compagnons d'autrefois, quand, hier, je rencontrai Jacques tout fraîchement promu lieutenant-colonel Gonimeça vous rajeunit d'avoir des camarades assez peu délicats pour occuper déjà des postes et porter des grades qu'on confie rarement aux enfants ! Ces militaires sont d'un sansgêne 1 C'est bien malin d'avoir tous les avantages d'une position et de laisser à d'innocents civils, dénués de tout honneur, la honte d'avouer qu'on a le même âge. Je n'en complimentai pas moins Jacques fort chaleureusement. Nous nous assîmes pour causer plus à l'aise. Même soleil frisant nos fronts sous les marquises mobiles et mettant des pierreries dans nos verres ; môme soufïle d'avril montant de charretées de jacinthes et degiroflées. Et, sur le trottoir, même tentation ambulante venant, non plus de belles gouges provinciales éprises du pantalon noir à double bande rouge, mais de ces courtisanes de Paris qui sont, quoi qu'on en dise, la joie facile, sinon la sécurité, des boulevards. Certains décors se répétant nous induisent dans un ordre identique de pensées. Si l'on supprimait de nos méditations tout ce qui y entre par l'extérieur, notre cerveau demeurerait cruellement vide. Il subit les idées et ne les enfante pas, comme l'imaginent les prétentieux. Un souvenir nous passa donc en même temps, à tous deux, de

la conversation redite tout à l'heure. Nous en rappelâmes les acteurs — Qu'est devenu celui-ci? — Et celui-là ? — Il aimait diantrement les femmes. — Et un tel donc! — Tous deux avaient rai-, son! — Tu n'as donc pas changé d'opinion? — Non ! mon vieux. Je suis immuable en cette matière. Immuable au fond, parce que je n'ai jamais mieux apprécié l'unique raison d'êlre que je me reconnaisse; immuable dans la forme, parce que je n'ai pas envie, en marmottant une palinodie, de passer pour le renard qui trouve aujourd'hui les raisins trop verts. Et lors même que je n'y pourrais plus atteindre, je suis résolu de célébrer encore, de la parole au moins, la gloire des treilles amoureuses où le baiser fleurit sur une pourpre sanglante comme celle des vignes. Tels les vieux coqs qui chantent encore le matin, sans avoir plus rien à dire aux poules qu'un noble adieu!

— Te rappelles-tu M. de Francminet? me dit Jacques.

— Le substitut chaste !... Ah ! oui.

— Oh! oh ! chaste? Enfin! Tu as vu qu'il venaitd'être nommé procureur général dans une de nos grandes villes du Midi !

— Ma foi, non. Au fait, il avait l'air intelligent, ce magistrat glacial, et je n'en suis pas surpris autrement.

— Rassure-toi, ce n'est pas à son talent naturel ni aux lois augustes de la hiérarchie qu'il doit cette haute situation. Ce sont choses qui ne mènent à rien aujourd'hui.

— Alors, il a fait de la politique?

— Non. Plutôt moins qu'un autre. Je lui rends la justice d'avoir dédaigné ce facile moyen de parvenir.

— Alors?

— Il s'est tout simplement marié et, du coup, sa fortunejudiciaire a été faite dans le Parquet.

— J'entends! Il a épousé une femme riche qui lui a apporté de grandes relations.

— Pas du tout. Les familles bourgeoises et aisées d'aujourd'hui y regardent à deux fois avant de livrer leurs héritières à des magistrats absolument dénués d'inamovibilité.

— Je crains de comprendre. Sa femme le trompe avec un homme en place très puissant et qui le fait avancer. Eh bien! tu sais, comme élément de carrière, j'aime peut-être presque autant la politique.

— Pourquoi veux-tu que ce pauvre homme soit un drôle ou un jobard! Sganarelle occupe une grande place dans le monde, mais il ne les occupe pas toutes. L'administration, aima pareyis, en garde quelques-unes pour les célibataires et pour les maris respectés chez eux.

— Alors, je ne sais pas ce que son mariage vient faire dans son avancement.

— C'est cependant bien clair. Je te répète qu'il lui doit tous ses succès de ministère public.

Et comme je regardais Jacques avec un air doucement ahuri :

— Au fait, fit-il, ce n'est pas à toi qu'il a fait sa confidence.

— Quelle confidence?

— Là-bas, quand nous parlions des plaisirs de Tamour, et que, troublé par sa profession de foi, je lui ai demandé: « Alors-., jamais? »

— J'y suis maintenant. Il s'est penché à ton oreille. Mais que diable t'a-t-il dit?

— Ces simples mots : « Pardon! mais seulement quand j'ai à parler dans une affaire importante. J'ai remarqué que ça me dégageait les idées et m'éclaircissait la voix. »

On n'eût pas mieux dit en plein dix-huitième siècle, au temps de Voltaire et de Fontenelle.

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