‹ Les castes dans l'Inde: les faits et le systèmeChapitre 73 sur 111 · Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 93 suiv · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, art. cité, p. 93 suiv

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mânes, qu'elles signalent avec une emphase égale les privilèges qu'ils revendiquent.

Non seulement les Livres de lois réservent aux brahmanes toutes les fonctions influentes, toutes les faveurs ; l'échelle de la répression criminelle est invariablement graduée à leur profit. On a vu comment le Conseil représentatif ou l'Assemblée générale de la caste, sous la direction de son chef attitré, a mission d'exercer la police intérieure, de prononcer les exclusions nécessaires ou de régler les termes de la composition au prix de laquelle le délinquant pourra y échapper. Manou et Yâjnavalkya ne parlent à cet égard que de réunions de brahmanes versés dans les saintes lettres *. La préoccupation d'étendre le pouvoir brahmanique est ici sensible ; et aussi bien, même de nos jours, un brahmane, seul ou adjoint au Conseil de la caste, prend souvent dans ces décisions la part prépondérante. L'ambition brahmanique pénètre et inspire cette littérature tout entière. Il peut être malaisé de marquer dans le détail jusqu'où va l'arbitraire ; il est certain qu'il colore plus d'une partie du tableau, qu'il fausse plusieurs des ressorts de l'organisation sociale telle qu'elle nous

1. Sur ces parishads cf. Hopkins, Mutual Relat. of castes, p. 43, suiv. ; V. N. Mandlik, Vyavah. Mayûkha, p. 160, note.

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est esquissée ; et Ton voit quelles réserves appelle le témoignage de la tradition littéraire.

Des faits actuels elle semble ainsi tour à tour et se rapprocher et s'éloigner singulièrement. Tout s'y comprend sans peine, — les contradictions se résolvent en diversités locales, les symétries impossibles en essais d'explications systématiques, — si l'on admet qu'elle correspond à une situation réelle absolument analogue à celle qui existait hier encore. Cette situation est seulement présentée dans une perspective trompeuse, avec des généralisations, des corrections, des interprétations, telles qu'en pouvait inspirer soit le tour d'esprit propre aux Hindous soit la préoccupation souveraine des intérêts brahmaniques.

Je dis analogue, je n'oserais dire identique. Si un fait ressort clairement du spectacle des castes,

; c'est, sous l'action continue de principes assez stables, la mobilité des formations. Ce fait n'est

^sûrement pas nouveau ; les causes qui le produisent sont en jeu depuis de longs siècles. La situation ancienne qui correspond à la rédaction des Livres de lois et de l'Épopée a donc pu dans le détail s'écarter plus ou moins des données actuelles. Les grandes lignes en étaient toutes semblables. Il faut seulement, dans l'organisation des castes comme ailleurs, réserver la possibilité,

la vraisemblance de modifications telles que le temps ne manque jamais d'en introduire dans les institutions humaines *, même après cette première et décisive évolution qui a constitué leur individualité.

En somme, ce n'est pas la théorie qui peut rendre compte des faits : ce sont les faits qui aident à voir la théorie sous son jour vrai, à la ramener dans ses justes limites.

1. Oq a volontiers admis (par exemple H. May ne, Hinda Law and Usage, p. 67-8, 79-80) que les restrictions qui interdisent le mariage d'une caste à l'autre auraient été jadis moins strictes, que, d'une façon générale, les règles des castes et leur séparation auraient été en s'accentuant dans le sens de l'exclusivisme. La fixation et l'autorité grandissante des dharmaçâstras expliqueraient assez qu'une pratique plus rigoureuse et plus uniforme ait sans ccs?e teudu à se répandre. A coup sûr nos sources sont loin de nous permettre de préciser à cet égard, dans la période historique et documentée, les étapes d'une évolution décisive.

Les Livres de lois et l'Épopée correspondent à une époque où le monde hindou est définitivement constitué. Ils reposent sur une double assise de productions plus anciennes : une couche de littérature sacerdotale, et, au-dessous encore, le trésor des hymnes védiques, ce recueil que, dans l'usage occidental, moins large que la terminologie hindoue, nous appelons spécialement le Véda.

Il nous faut remonter jusque-là.

De vieille date, les enseignemens propres aux écoles sacerdotales ont été condensés dans des sortes d'aphorismes appelés Soûtras. Nous en possédons de nombreuses collections. C'est à cette source qu'ont puisé les Livres de lois. Chacun, en dernière analyse se rattache plus ou moins directement à telle ou telle de ces écoles. Cette littérature technique couronne elle-même une longue élaboration que représentent les Brâhmanas, les témoins les plus reculés de la réflexion religieuse appliquée aux opérations du sacrifice. Livres singuliers où, au hasard des cérémonies successivement décrites, se coudoient les jeux

étymologiques les plus hasardeux et un mysticisme pénétrant, des déductions enfantines et de hardies spéculations. Nulle part ils ne traitent de parti pris le sujet qui nous occupe. On n'y peut rencontrer que des indications accidentelles. Elles n'en ont que plus de prix, étant en somme assez clairsemées.

Suivant un connaisseur éminent, M. Weber, « l'organisation des castes est, dès cette période des brâhmanas, en pleine floraison ; dès lors, nous nous trouvons en présence de la même situation qui nous apparaît, idéalisée et codifiée, dans les lois de Manou 1 ». A défaut d'exposés complets , les allusions , les informations fragmentaires ne permettent pas d'en douter.

Les quatre castes y apparaissent installées déjà dans leur séparation et dans leurs privilèges respectifs ; les droits et les devoirs des brahmanes, en particulier, concordent absolument avec les descriptions plus modernes 2 ; la pureté nécessaire de la race leur est dûment inculquée 8 . Les membres des trois hautes castes sont tenus d'épouser une première femme de rang égal, sanspréjudi-

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