Ntiovo Biillett., 1904, p
2. R. Garrucci, Cimitero dcgli antichi Ebvci scopcrto reccntemente in vigna Randanini, Rome, 1862.
?. Dissert, dclla pniitif. Accad. roin. di arclwol., série H, tome II, icScS4, p. 4f)7-3;îjf.
4. Cf. J.-B. DE Rossi, dans le Bullctt. di arclu'ol. crist., 1882, p. i37-i58 Cl pi. \'I1.
prenaient seulement pour une secte juive particulière, profita d'abord de la même faveur. Les empereurs ne le tinrent en suspicion et n'usèrent de violence contre lui que le jour où ils s'aperçurent qu'il s'opposait à l'ancienne religion d'Israël et prétendait la supplanter. Il faut noter cependant qu'entre les catacombes juives et les catacombes chrétiennes il y y a des ditierences appréciables. Les Juifs enterraient leurs morts dans des sépulcres dont ils fermaient l'entrée ; les corps étaient sirnplemcnt mis les uns à côté des autres, recouverts chacun d'un suaire. Chez les chrétiens, au contraire, le sépulcre était librement accessible, et l'on y venait prier, vénérer les reliques; chaque sépulture, en revanche, devait rester hermétiquement close. D'autre part, les catacombes des Juifs sont peu nombreuses et petites ; celles des chrétiens sont nombreuses et se ramifient à l'infini. Les Juifs n'ont jamais .'^ormé qu'un élément assez restreint de la population romaine; les chrétiens, qui, dès le règne de Néron, d'après le témoignage de Tacite, formaient à Rome une grande foule, ynultitudo ingens, n'ont cessé de se multiplier, jusqu'à comprendre enfin rimmcnsc majorité des habitants.
Les catacombes chrétiennes appartiennent à des époques diverses. On en connaît de tous les siècles, du i^"" au iv% entre l'apparition des chrétiens sur les bords du Tibre et la pr(jclamation olTicielle de leur religion, par Constantin, comme légale et permise. La période de leur histoire qui a pour point de départ la persécution de Néron et pour terme l'édit de Milan se divise elle-même tout naturellement en deux phases : au i^^ et au iT siècles, les catacombes
sont creusées par des particuliers dans des domaines privés ; au iii% la propriété ecclésiastique s'organise, les cimetières sont entretenus, agrandis et administrés par des délégués de la communauté chrétienne-
Les découvertes de J.-B. de Rossi ont bouleversé tout ce que Ton croyait savoir sur la condition sociale des chrétiens à Rome au début de l'Empire'. On s'imaginait qu'ils étaient tous de pauvres gens, esclaves, affranchis, artisans, séduits par les perspectives consolantes de bonheur d'outre-tombe qu'ouvrait la religion du Christ. Mais dans cette hypothèse il était impossible de s'expliquer que des individus d'aussi basse extraction et d'aussi médiocre importance fussent parvenus à exécuter les immenses et coûteux travaux que représente la création de la Rome souterraine. Pareille entreprise exigeait un effort colossal, une dépense considérable. Qui donc y subvenait? Les fouilles de J.-B. de Rossi, en nous révélant toute l'immensité de l'œuvre réalisée, nous obligent à poser cette question. Les textes épigraphiques qu'elles ont ramenés à la lumière nous donnent en même temps, pour la première fois, les (éléments d'une réponse satisfaisante et décisive.
Un certain nombre d'Actes des martyrs romains racontent qu'au moment des premières persécutions plusieurs membres de l'aristocratie, riches patriciens et grandes dames, recueillirent pieusement les cadavres des chrétiens morts pour la foi et les cnseve-
I. Ro})ia sottcrraiica, I, p, 3i2-!mo; IÎ, p. 137-147 : Biillctt. di avchcol. ciist., i8G3, p. i7-::4, p. 33-47; «■'^N.S- uSSq, p. I 5-66, p. io3-i 33.
liient dans leurs domaines. Les lexies des ces Gesla murtj'ntm soni presque tous postérieurs de quatre siècles aux évcnements qu'ils relatent; on les considère, pour la plupart, comme apocryphes ou tout au moins comme interpolés; l'historien devrait donc, semble-t-il, les écarter purement et simplement, sans rien en retenir. Tel n'était pas, cependant, l'avis de J.-B. de Rossi ; il pensait qu'il n'y a pas de document altéré dont on ne puisse dégager, par l'usage des saines méthodes de la critique historique, une âme de vérité. Et il se trouve, en effet, que les fouilles contemporaines sont venues confirmer, sur un point tout au moins, les Actes des martyrs. De Rossi a découvert dans les catacombes les monuments funéraires et les épitaphes de grands personnages des premiers siècles. En quelques-unes des galeries les plus anciennes du cimetière de Calliste, il a déchiffré les noms d'hommes qui s'appelaient Pomponius Bassus, Pomponius Graecinus, Caecilius, Cornélius ; au cimetière de Priscille, sur la voie Salaria, les noms des Acilii Glabriones. Or les auteurs païens et les inscriptions profanes nous apprennent que les familles Pomponia, Caecilia, Acilia, etc. étaient riches et considérées ; elles comptaient parmi Icsplus intiuentesde Rome. Il y a mieuxencore : le cimetière de Domiiille doit son nom à une certaine Flavia Domitilla, proche parente des empereurs Flavicns, et dans les cryptes de Lucine,au cimetière de Calliste, sont mentionnés des Annii et des Faustini, apparentés sans doute à Annia Faustina, petitetille de Marc-Aurèle, femme d'un Pomponius Bassus. De très bonne heure, à côté des esclaves et des artisans, il y eut. parmi les chrétiens de Rome, des
riches, des heureux du monde, des membres même de la famille impériale. Il s'en est fallu de peu que Domitien n'eût pour successeur sur le trône un de ses cousins, converti peut-être au christianisme, en tout cas mari d'une chrétienne. La pacihcation religieuse opérée par Constantin en 3i3 se serait accomplie sans secousses deux siècles plus tôt. Ces riches chrétiens ont fait, à l'origine, tous les frais de la construction des catacombes; ils se sont chargés de la dépense, que seuls ils pouvaient supporter. Par esprit de charité, ils ont assuré à leurs coreligionnaires moins fortunés une sépulture décente, en un lieu sûr, où l'on n'avait à craindre ni les injures des paions ni même le voisinage incommode d'autres tombes d'une religion différente. Il leur suffisait de laisser enterrer les chrétiens pauvres dans leurs propres monuments funéraires, dans leurs tombeaux de l'amille. Aux deux premiers siècles, les catacombes romaines sont établies en des domaines privés, appartenant aux adeptes les plus illustres de la religion du Christ. La loi civile le permettait : le droit du propriétaire est absolu, ^2/5 iitendi et abii' tendi ; il peut recevoir et ensevelir chez lui, en dehors des villes, tous ceux qu'il lui plaît d'accueillir; nul ne l'en empêchera. Une fois le cadavre déposé dans la tombe, la loi intervient pour le prendre sous sa protection. Elle déclarait le tombeau lociis sacer, lociis religiosus, sacré, intangible, inaliénable; c'était le bien commun de la famille entière et l'Etat prenait soin qu'aucun membre de la famille n'en disposât mal. La sépulture et le terrain qui l'environnait n'entraient pas dans l'héritage, ne devaient jamais être détournés de leur usage premier; ils
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restaient voues pour toujours et exclusivement à leur destination funéraire, sous la garantie et le contrôle de l'Etat. Les épitaphes païennes comienncni fréquemment des formules d'imprécation à l'adresse des sacrilèges qui tenteraient de violer la sainteté des lombes; elles fixent le taux des amendes qu'on exigera d'eux, s'ils passent outre, à titre de châtiment expiatoire. Ces dispositions de la loi et cet état des mœurs donnaient aux premiers chrétiens le movcn d'assurer, sans trop de frais, l'ensevelissement de tous les membres de leur communauté. Puisqu'il y avait dans leurs rangs des propriétaires fonciers, possédant des terrains areac] et des tombeaux de famille aux environs de Rome, ils n'avaient qu'à inhumer les pauvres avec les riches et chez eux. Les païens n'y trouveraient rien à redire; ils seraient même les premiers à exiger que ces sépultures fussent, comme les autres, à l'abri de toute insulte.
La Rome souterraine s'est fondée et a grandi d'abord sous le couvert de la protection légale. Au moment même des premières persécutions, pendant les règnes de Néron, de Domitien, de Trajan, de Marc-Aurèle, le pouvoir civil n'essaya jamais ni de la confisquer ni de restreindre son extension. La question de savoir sur quelles bases juridiques reposaient les poursuites dirigées contre les chrétiens est obscure et controversée '. Peut-être, comme le suppose M. Gaston Boissier, un édit spécial de pros-
I. L"histuiro de ce problème a cié riisuincc par J. E. Weis, Christenvcrfolguiigc)), Munich, 1^99, p. 2-<S. \'(j\v aussi : C. Callewaert, dans la Revue des Questions historiques, njulî, II, p. 2^-34. et 1907. Il, p. 5-19.
38 LKS CATACOMBES DE kOME
cription interdisant leur religion, le nomen christianum, et leur défendant d'exister, christiani non sint, avait-il été rendu contre eux dès le i" siècle. Peut-être étaient-ils frappés simplement, comme le croyait Th. Mommsen, par application des lois de lèse-majesté et en vertu des pouvoirs de police, de coercitio, des magistrats. Peut-être, comme l'imaginait Edm. Le Blant, n'invoquait-on, pour les rechercher et les punir, que les lois ordinaires réprimant les crimes de droit commun, tels que l'inceste, l'homicide, le sacrilège, la magie, etc. En tout cas, et quoi qu'il en soit, les mesures de rigueur, jusqu'au III* siècle, ne visaient que les vivants; les demeures des morts furent constamment respectées. Aux yeux des empereurs, les catacombes n'étaient que des sépultures dans des propriétés privées, c'est-à-dire deux fois inviolables.
Ce n'était pas assez de poser ces règles générales et de présenter comme vraisemblable la théorie que nous venons de résumer ; par une série d'applications de détail, de Rossi a vérifié sur le terrain la justesse de ses conjectures. A droite et à gauche des voies qui se détachaient de Rome en tous sens étaient disposés les monuments funéraires des grandes familles de la cité. Quelques-uns d'entre eux, pendant le !"'■ et le II'' siècles, appartenaient à des personnages déjà convertis au christianisme. Au-dessus du sol s'élevait le mausolée des ancêtres; dans le sous-sol se développaient les galeries destinées à recevoir les sépultures chrétiennes; auprès des propriétaires prenaient place leurs esclaves, leurs affranchis, leurs clients et tous leurs coreligionnaires pauvres. L'entrée de ces galeries n'était pas dissimulée; elles
Lr.s CAiACoMnES \)V. uoml; ^9
s'ouvraicm sur la route ; on pouvait les apercevoir du dehors et rien n'y était susceptible de choquer les païens. La crypte de Lucine, au cimetière de Calliste, est située sous un monument funéraire très ancien de la tamille des Pomponii, alliés aux Caecilii. Auprès de l'entrée de la catacombc de Domitille on a relevé deux inscriptions païennes attestant que le terrain à cet endroit était un pracdium, un bien foncier, de Flavia Domitilla. Le cimetière de Priscille eut probablement pour premier novau Thypogée des Acilii Glabriones. Nous comprenons sans peine le sens des appellations données aux plus anciennes catacombes : les cimetières de Domitille, de Prétextât, etc. étaient désignés sous le nom de celui ou de celle qui les avait fait ou laissé creuser dans son domaine.
A partir du début du m'" siècle la situation change : le nombre des chrétiens augmente et la persécution redouble; par suite et nécessairement, la condition des catacombes se modifie.
La communauté chrétienne de Rome ne pouvait plus se contenter des premiers cimetières que la générosité de quelques-uns de ses membres mettait à sa disposition. Elle avait lieu de craindre, à la longue, des abus et des profanations, dans le cas, par exemple, où le hasard des successions aurait ouvert à des païens quelque sépulture de famille qui abritait déjà des fidèles; TÉglisc réprouvait cette promiscuité. Les propriétaires des terrains hésitaient eux-mêmes à accueillir les restes de tous les chrétiens, trop nombreux désormais. Il était urgent que ÏEcclesia fratriim eût ses cimetières à elles, administrés par ses représentants et où elle enterrât elle-même
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ses ridules, riches ou pauvres. Sous le règne de Sepiime Sévère, à la suite d'une donation faite par une famille de l'aristocratie, la communauté chrétienne de Rome acquit une area située auprès de la voie Appicnne, à côté de la crypte de Lucine. Un pamphlet du iii^ siècle, les Philosophumena, appelle ce domaine <■< le cimetière » par excellence, sans doute parce qu'il était le premier qu'eût ainsi possédé la collectivité des chrétiens et qu'il resta Iontemps le principal; ce fut ensuite le cimetière de Calliste, du nom du diacre à qui le pape Zéphyrin en avait conrié la gestion. L'existence d'une propriété ecclésiastique au iii'= siècle est attestée par le libellé même des actes émanés des empereurs. Les édits de conriscation de Valérien en 257 et de Dioclétien en 3o'3 enlèvent aux chrétiens les biens de leurs églises; le rescrit de Gallien dans l'intervalle, en 260, les leur avait rendus; Constantin en 3i3 restitue définitivement aux chrétiens les cimetières qu'ils possédaient à titre corporatif, ad jus corporis eorum .
Ce fait, absolument sûr et incontestable, est bien étrange. Pendant les plus violentes persécutions, l'Etat tolère que l'Eglise chrétienne, à Rome et hors de Rome, — car nous savons que la même chose s'est produite ailleurs, notamment en Afrique, — soit propriétaire. Il ne lui enlève ses biens, pour la première fois, qu'en 237, quand elle les possède déjà depuis cinquante ans ; Gallien lui permet de les reprendre, sans que d'ailleurs le christianisme cesse par cela même d'être illégal et interdit.
Pour expliquer cette anomalie, de Rossi a recours
LES CATACOMBKS DF. ROMF 4I
à une hypothèse ingénieuse '. D'après lui, IK^lise chrétienne de Rome et les Eglises chrétiennes des autres villes de l'Empire sont devenues propriétaires de biens fonciers, et particulièrement de cimetières, grâce aux lois romaines sur les associations. Voilà qui semble paradoxal, car nul n'ignore que le droit romain en cette matière n'était rien moins que libéral. L'Etat redoutait les groupements qui se formaient en dehors de lui et qu'il cr(\vait susceptibles de se tourner contre lui. Sous l'Empire, il était éta.bli en principe que les associations ne pouvaient exister sans qu'elles eussent obtenu d'abord l'agrément du pouvoir. C était le régime de l'autorisation préalable. L'Etat ne se contentait pas de les surveiller, de contrôler leurs actes, de réprimer leurs excès ; il voulait à l'avance les connaître, les apprécier, les juger, et il se réservait le droit de les empêcher même de se fonder, s'il craignait qu'il n'en résultât pour lui quelque dommage. La correspondance de Pline le jeune avec l'empereur Trajan, pendant son gouvernement de Biihynie, nous apprend que les compagnies de pompiers étaient tenues elles-mêmes, comme toutes les corporations, d'obtenir l'autorisation préalable, non seulement à Rome, dans la capitale, mais dans tout l'Empire, jusqu'aux limites des plus lointaines provinces.
Cette législation est assurément rigoureuse. Par quelles subtilités de procédure les chrétiens sont-ils parvenus à éluder des prescriptions aussi formelles?
I. Roma, sottervaiiea, 1, p. 101-108; II, p. vi-ix et p. .171 ; III, p. 47?, p. 307-514; liullctt. di arclieol. crist., I1S64, p. 2 3-1^2 et p. 3g-r)? ; i8()3, p. 8()-9Q. etc.
m:s Catacombes de home
11 faut faire intervenir ici Tidée religieuse du respect de la mort et des morts. Chez les anciens, la tombe est sacrée; tout ce qui touche à la tombe est privilégié. A Rome, le respect des morts était si profondément ancré dans les consciences et dans les mœurs que même la rigueur des lois sur les collèges fléchissait devant lui. Aucune association n'avait le droit de .se formel- sans autorisation préalable, — sauf les associations qui se proposaient précisément d'assurer à leurs membres une sépulture honorable. Sous l'Empire,les « collèges funéraires », comme on les appelait, étaient traités à part ' ; il leur suffisait de se faire connaître après coup; à la préfecture de la ville de Rome, aux bureaux de l'adminisiraiion municipale dans toutes les autres cités, il y avait un registre sur lequel les chefs de ces associations inscrivaient le nom et les statuts de leur collège, le nombre et les noms de leurs adhérents; à ces conditions ils étaient en règle avec la loi. Au régime de Y autorisation préalable se trouvait substitué pour eux, et pour eux seuls, celui de la simple déclaration.
Pour qu'une association religieuse comme l'était, entre autres, la communauté chrétienne de Rome fût en état, non seulement de tourner la loi, mais encore, ce qui est le comble, de l'invoquera son proHt, il fallait et il suffisait qu'elle s'organisât en collège funéraire. De Rossi estime qu'elle l'a fait. La propriété
I Cf. Th. MoMJiSEN, De collegiis et sodaliciis Komanonim, Kicl, 1843 ; G. BoissiKR, La religion romaine d'Auguste aux Antonins, Paris, 1874, IF, p. 267-342; T. Schiess, Die rùmisclien Collegia funeraticia, Munich, 1888; J.-P. Wai.tzing, Etude historique sur les corporations professionnelles clie^ les Komains, 1. Louvaiu, i8()5, p. i4i-i.t3.
ccclésiasiique se constiiuc au dcbui du m'' sicclc. sous Scptimc Scvcrc; or le iu<= siècle est jusiemeni l'époque du plus grand éclat des collesi^iii fuiicraticia. Dès le deuxième siècle, peut-èire même des le premier, un sénatus-consulte d'une portée générale leur avait accordé en bloc Tautorisation de se constituer; il est mentionné en i36 dans une inscription de Lanuvium, près de Rome, contenant les statuts des adorateurs de Diane et d'Antinous '. Deux textes de Marcien au Digeste nous apprennent que Septime Sévère prit certaines mesures en faveur des collèges des petites gens, culïcgia tcnuiorum : leurs membres peuvent se réunir une fois par mois et mettre en commun leurs cotisations: les esclaves ont la permission de se laire inscrire sur leurs listes '. Comme la très bien montre Mommsen. les collcgia tenuioniiu soin identiques aux collcgia funcraticia; il n'y a pas d'autres associations de petites gens que les associations funéraires. Les inscriptions païennes du lu'^ siècle nous attestent que les petites gens ont usé avec empressement de la faculté qui leur était accordée. Les collèges se répandirent partout; beaucoup de textes épigraphiques nous font connaître les noms de leurs membres et leurs règlements. Les temiiorcs se rassemblent à date fixe: ils tiennent à être enterrés dans une tombe honorable et a avoir de belles funérailles ; ils versent au collège une petite somme chaque année; à leur mort, on les ensevelit dans le cimetière qui leur appartient en commun et tous les
I. Corpus Inscviptiouum Latitianim, Xl\'. iv j 1 2 . ;. DiscsU\ XLN'II. 2-, 1 et ;< ,
LES CATACOMBIiS DK ROME
confrères assistent à la cérémonie. Les associations tancraires ont une caisse, alimentée par les cotisations; une propriété, destinée à la sépulture collective; des mai^istrats, chargés de gérer les intérêts de tous ; des réunions périodiques, que le pouvoir civil connaît et approuve.
Qu'est-ce donc que l'Eglise chrétienne de Rome, vue du dehors, pour ainsi dire, et avec les yeux d'un agent de la police impériale ? C'est une association funéraire comme les autres, quoique plus nombreuse et sans doute aussi plus riche. Les catacombes sont la propriété collective acquise pour la sépulture des membres du collège; les offrandes des fidèles pauvres, les legs et les donations des riches viennent remplir la caisse ; on se réunit par intervalles pour enterrer les morts et s'entretenir des intérêts généraux, comme la loi y consent; à la tète de l'association sont l'évéquc et les diacres, préposés par leurs coreligionnaires à l'administration du patrimoine corporatif. L'organisation des communautés chrétiennes du 111= siècle, telles que la décrivent les auteurs de ce temps, comme Tertullien, parait calquée sur celle des collèges funéraires de la même époe]ue ; il y a jusqu'à des rencontres de mots singulières pour qualifier des choses en somme pareilles, et ces rencontres ne sont pas fortuites. La création de la propriété ecclésiastique est la conséquence de l'essor des collcgia fitncraticia au temps de Septimc Sévère,
Telle est la théorie de .L-B. de Rossi ; habile et séduisante, elle parait résoudre toutes les difficultés. Elle a cependant son point faible. Ainsi que le remarque Mgr Duchesne, pour que de Rossi ait tout à
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fait raison, il faudrait que la police, quand les chefs des conimunautcs chrétiennes faisaient leur déclaration, eût consenti par complaisance à feindre d'ignorer ce dont il s'agissait : ■< Les collèges funéraires étaient des associations peu nombreuses, de quelques douzaines de personnes. Une église de grande ville, comme celles de Rome, de Carthage, d'Alexandrie, pouvait compter aisément, au milieu du iir' siècle, de trente à quarante mille Hdèles. Il eût été malaisé de déguiser en collèges funéraires une multitude aussi considérable '. » Mgr Duchesne croit que les communautés chrétiennes étaient bien connues et que l'on ne se méprenait pas sur leur véritable caractère; nul n'ignorait qu'elles constituaient, dans toute la force du terme, des associations religieuses; seulement, entre les persécutions et pour des raisons de convenance ou d'opportunité, on fermait les veux sur elles et, malgré les prohibitions de droit, on les tolérait en fait. Dans tous les temps et dans tous les pays, il y a des lois que les gouvernements laissent momentanément sommeiller, en attendant que l'occasion se présente de les remettre en vigueur.
L'objection de Mgr Duchesne est fondée. Deux remarques cependant s'imposent. Tout d'abord la communauté chrétienne de Rome ou de telle autre des grandes villes de l'Empire ne formait pas un seul collège de quarante mille membres, mais autant d'associations distinctes qu'il y avait de cimetières particuliers et déjà même de paroisses dans la cite. Le Liber pontijïcalis rapporte qu'en 2 38 le pape
I. I.. Dui:iii:sNE. Histoire ancienne de l'Eglise, 1. p. 38?.
Fabien divisa les régions de Rome entre les diacres et ordonna la construction d'édirices dans les cimetières, qu'en 3o8 le pape Marcel institua vingt-cinq paroisses pour le baptême et la pénitence des nouveaux convertis et la sépulture des morts; au lieu d'un collège funéraire de quarante mille adhérents, il y en avait peut-être vingt-cinq de mille ou quinze cents membres chacun tout au plus. D'autre part, est-il invraisemblable de supposer que la police impériale ait accepté volontiers que ces collèges se donnassent pour de simples associations funéraires? De pareilles fictions légales sont, elles aussi, de toutes les époques. A Rome, les chrétiens n'avaient-ils pas des intelligences de tous côtés, Jusque dans l'entourage des empereurs, à plus forte raison dans les bureau.x de la préfecture urbaine? La théorie de J.-B. de Rossi a le très grand avantage de nous faire comprendre à la fois pourquoi les persécutions du ni" siècle n'ont été qu'intermittentes, et pourquoi aussi elles ont été si sanglantes, — intermittentes, parce qu'en temps normal, grâce à la connivence des agents du pouvoir, les chrétiens passaient pour se conformer à la loi; sanglantes, parce que dans certaines circonstances le voile était déchiré, l'illégalité réelle apparaissait, la répression s'imposait.
A quelque titre que l'Eglise de Rome fût devenue propriétaire au iii« siècle, il est certain que désormais la plupart des anciennes catacombes lui appartiennent et qu'elle en établit de nouvelles à ses frais. Plusieurs grandes familles chrétiennes restent en possession de leurs inonumenis funéraires et des catacombes attenantes, qui gardent leurs noms d'autretois; mais le plus souvent les cryptes primitives.
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jadis proprictcs privées, sont absorbées dans le vaste ensemble des domaines colleeiils. Ceux-ci prennent le nom soit des papes qui les ont créés, soit des martyrs les plus illustres qu'on y avait enterrés; ainsi, par exemple, le cimetière de Calliste se développe U)Ut autour des cryptes de Lucine. Kn même temps que les cimetières chrétien> changent de maitres et passent aux mairis de la collectivité des iidcles. ils s'étendent en tous sens, se ramifient, se multiplient. Leur aspect extéiieur aussi se transforme. Pendant les grandes persécutions, les biens de rKi;lise sont confisqués et les fidèles pourchassés dans les catacombes même, sans éi;a:d pour la majesté relii;ieuse des tombeaux. .Aussi les chrétiens prennent-ils des précautions pour dissimuler les cimetières à la vue des païens ou pour rendre au moins leur accès difHcile. On n'y pénètre plus que par des entrées dérobées, perdues dans les champs, et par des escaliers étroits qu'il est possible de ct)uper en cas d'alerte. Les catacombes sont des lieux secrets, connus des seuls initiés, jusqu'à ce qu'enfin (Constantin, en 3i3, mette un terme à la Ionique lutte de l'Kmpire et de lÉ-lise.
ATUES LA PAIX Di; L F.(}LISK
La première période de l'histoire des catacombes dans l'antiquité, la plus brève, mais aussi la plus intéressante, nous a longuement retenus. Nous passerons rapidement sur la seconde. Au début du iv^ siècle l'Eglise chrétienne l'emporte et s'impose ; elle obtient une paix durable ; la foi nouvelle compte comme religion licite, officiellement reconnue, et devient même à son tour la religion des princes et de rÉtat. Désormais, nul ne conteste aux chrétiens la possession de leurs cimetières. Du iv"^ au ix*" siècle, trois faits seulement sont à retenir : on rend un culte aux martyrs dans les galeries souterraines, on n'y enterre plus les morts, on en retire finalement les reliques des saints de l'âge antérieur.
Après le triomphe du christianisme les catacombes devinrent des sanctuaires vénérés. Les écrivains chrétiens, saint Jérôme, Prudence et bien d'autres, témoignent des sentiments de respect et de piété qu'elles inspiraient. Les fidèles ne pouvaient considérer sans émotion les sépultures des papes et des confesseurs delà foi; les pèlerins accouraient de loin les visiter et l'on rédigeait à leur intention des guides et des descriptions sommaires. Chaque année une fête était célébrée devant la tombe des victimes
1. On peut consulter sur cette question : H. Grisar, Histoire de Rome et des Papes au moyen âge, traduit de l'allcinand par E.-G. Ledos, 1 et II, Paris, 1906-1907.
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les plus illustres des persécutions, le jour même de leur passion. — Cette tradition a été reprise de notre temps par la société des Cultores martyrum, fondée en 1879 pour remettre en honneur la mémoire des niarivrs romains; il y a encore des tètes aux catacombes : le 22 novembre à Saint-Calliste, dans la crypte de sainte Cécile; le i8 janvier au cimetière Majeur, où peut être saint Pierre a prêché ; le 12 mai au cimetière de Domitille, où furent enterrés les saints Nérée et Achilléc. La messe est dite dans le sous-sol et. à la lueur des cierges, au chant des cantiques, une procession se déroule à travers les galeries. Un divertissement profane s'ajoute aux cérémonies religieuses; un conférencier, — c'était jadis de Rossi, — explique et commente aux assistants les monuments qu'ils ont sous les yeux, évoque les souvenirs historiques ou légendaires qui s'y rattachent.
L'homme qui a le plus contribué dans l'antiquité à faire des catacombes de véritables lieux de culte est le pape saint Damase '. Pendant son pontificat (366-38 1), l'intérêt très vif qu'il portait aux vieux cimetières le conduisit à entreprendre des travaux considérables pour les rendre plus aisément accessibles et pour les décorer : il fit ouvrir des escaliers, percer des lucernaires, élargir des galeries, et mit auprès des tombes principales des inscriptions métriques qu'il avait composées lui-même, avec plus de
I. [.. DfciiESNi:, Le Liber pouti/icalis, I. p. i 18-1 2 i, p. 2 i 2- 2i5; M. Rade, Damasiis Bischof von Rom, Fribourg-en-Brisgau, 1882; J. WiTTiG, dans la Rûm. Quartalschv ., Stipplementlte/t XIV, 1902; O. Marucciii, Il pontificato del papa Damaso, Rome, igoS.
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zèle assurément que de poésie véritable, et que son secrétaire Furius Dionysius Philocalus gravait en belles lettres sur la pierre '. Ajoutons, d'ailleurs, que la dévotion des hommes du iv-' siècle ne fut pas sans causer de fâcheux dommages aux catacombes. Ils élevèrent en maints endroits, tantôt à la surface du sol, tantôt dans le sous-sol même, des basiliques ou des chapelles dont le maître-autel devait se trouver exactement au-dessus de la tombe ou confession des martyrs ; la construction de quelques-uns de ces éditices, à Sainte-Agnès par exemple, modiria profondément la topographie primitive d'anciens cimetières; celle de Saint-Pierre-du-Vatican et de Saint- Paul-hors-les-Murs en Ht disparaître plusieurs autres, qui dataient des origines mêmes du christianisme à Rome.
Bientôt les catacombes cessèrent d' être utilisées pour la sépulture. Au iv<^ siècle, beaucoup de fidèles tiennent encore à reposer auprès des martyrs, ad sanctos ' ; leurs tombes sont souvent percées dans les parois peintes de celles de la période précédente, qu'elles détériorent. Mais on coiiimence aussi, dès lors, à enterrer les morts autour des églises bâties dans la campagne de Rome ou dans l'intérieur de la ville, et très vite cet usage se généralise. Par l'étude des inscriptions chrétiennes, de Rossi a pu déterminer l'époque de cet important changement. Un certain nombre de ces textes, douze cents environ, sont datés : ils donnent les noms des consuls en charge pendant l'année où ils ont été rédigés ; à leur tour