DE LA RENAISSANCE AU MILIEU DU X1X« SIECLE
Les catacombes romaines, abandonnées depuis le i\« siècle, ont rei,-u dès le xy= quelques visites isolées de pèlerins et d'érudits. De Rossi a pris soin de relever sur les parois des galeries funéraires les inscriptions gravées à la pointe [graffiti ou proscynèmes) par les chrétiens des premiers temps et du moyen âge que la dévotion ou la curiosité y attirait. A sa grande surprise, il déchiffra en plusieurs endroits des noms modernes avec des indications de dates précises. En 1432 un certain Johannes Lonck, de 1433 à 1480 quelques moines de Tordre des Frères Mineurs, en 1467 des Écossais, en i46f) un abbé de Saint-Sébastien sont venus à la catacombe de Calliste. Des humanistes descendirent dans ce même cimetière et dans celui des Saints-Pierre-ei- Marcellin en l'année 1473; à leur tète était le Florentin Pomponio Leto, fondateur de l'Académie romaine. Les ennemis de Leto l'accusaient de faire profession de paganisme et de conspirer contre le pape; sous le règne de Paul H, les Académiciens furent poursuivis en justice et ne durent qu'à l'intervention d'amis puissants d'échapper à une condamnation rigoureuse. Si l'on avait connu les graffiti des catacombes, ils auraient eu plus de peine encore à se disculper. Dans l'une de ces inscriptions Pom-
I. J.-B. DE Rossi a exposé lui-même magistralement l'œuvre de SCS devanciers, dans sa Roma sottcvranea, I, p. 2-82.
ponio Leto s'intitule expressément Souverain Pontife, régnante Pomi ponio pont ifice] maxlimo ; dans une autre, l'un de ses confrères, Paniagathus, se dit prêtre de l'Académie romaine, sacerdos Achademiae romanae '. Ce n'étaient là, sans doute, que des fantaisies d'érudiis, innocentes restaurations des titres d'autrefois, et les Académiciens ne songeaient ni à remplacer Paul II par Pomponio Leto, ni à substituer la religion païenne au christianisme. Mais il y avait péril à jouer ainsi, et les magistrats de l'Etat pontifical n'auraient pas manqué, le cas échéant, de faire payer cher cette imprudence. On s'explique par cela même que les humanistes aient passé sous silence leurs promenades dans les catacombes. Très bien informés des choses de l'antiquité profane, toujours soucieux de décrire les monuments figurés et de copier les inscriptions, ils ne parlent nulle part dans leurs livres des anciens cimetières chrétiens ni des peintures ou des textes épigraphiques qu'ils renfermaient. Le procès de lèsemajesté et de lèse-christianisme intenté à Pomponio Leto a retardé de cent ans les débuts de l'archéologie chrétienne.
En i568 parut un livre écrit en latin par l'un des érudits les plus réputés de la Renaissance italienne, Onofrio Panvinio; il était intitulé : De la façon d'ensevelir les morts che:{ les premiers ehretiens et
I. \'uir sur cette question, outre la Rv»u7 sottcyraiu\i : G. LuMBRoso, dans lM;c7;n'. dcllaSoc. rom. di Storia yatria, i(S8c), p. 2i5-23() ; .].-l5. dk Rossi, dans \c BiiUett. di arclicul. crist., iiSfjo, p. 'Si-(j4 ; C. Stoknaioi.o, dans le Xtiovo Bullctt., iyo6, p. 67-76.
i.FS catacombfs de romr 7
lie leurs cimetières ' . Panvinio a lu ci recueilli tfjut ce qui avait ctc écrit avant lui sur les cimetières chrétiens de Rome; il Hxe même à quarante-trois le nombre total des catacombes romaines. Evidemment rien ne lui manque, si ce n'est toutefois la connaissance personnelle des choses dont il parle. 11 témoigne de l'oubli profond où étaient tombés les monuments du christianisme pritnitif. De son propre aveu, sur quarante-trois catacombes, il n'y en avait que quatre dont on conniu encore la place, et il ne parait même pas s'être donné la peine de les visiter. Quelques années plus tard, heureusement, cette fâcheuse néglit^ence devait être réparée. La Renaissance italienne allait voir, en même temps que la résurrection de l'humanistne, des lettres anciennes et des arts, celle aussi des antiquités sacrées.
On sait en quelle année, en quel jour fut faite la découverte des catacotnbes romaines. Comme 'il arrive souvent, c'est au hasard qu'on la doit. I.e 3i mai 1578 des ouvriers qui travaillaient dans une vigne de la voie Salaria, à deux milles de Rome, pour en extraire du sable, mirent à jour l'entrée d'anciennes galeries funéraires; descendus dans le sous-sol ils y aperçurent des sarcophages, des inscriptions chrétiennes, des peintures murales fort bien conservées \ Cette trouvaille inattendue fut portée à la connaissance des savants de Rome, qui s'en
1. O. Panvinils, De litu sepelieiidi mortuos ayud vetcres christianos et décorum coemetcriis, Cologne, i3G8.
2. \'oir dans la Rôm. Qiiartalsclir., 1888, p. 209-217,10 texte et le commentaire d'une letire écrite par un jésuite de Rome au lendemain de la découverte.
s LES CATACOMBES DE ROME
émurent. L'historien Baronius, plus curieux que ne l'avait été jadis Panvinio, vint plusieurs fois à la catacombe ; il la décrit dans ses Annales ecclesiastici. Quatre érudits, l'Espagnol Alonzo Chacon (Ciacconius), l'Italien Pompeo Ugonio, les Flamands Philippe de Winghe et Jean L'Heureux (Johannes Macarius), étudièrent en détail les monuments chrétiens de la voie Salaria, mais leurs travaux consciencieux n'eurent aucun retentissement : les manuscrits dans lesquels ils avaient consigné leurs lemarques et les dessins qu'ils avaient faits d'après les ruines restèrent inédits et furent dispersés, après leur mort, entre diverses bibliothèques; l'ouvrage principal de Jean L'Heureux, Hagioglypta sive picturae et sciilpturae sacrae antiqiiiores, ne fut publié qu'en i856, à Paris, par Garrucci. Le cimetière fouillé en 1578 était, semble-t-il, celui de Thrason ou celui des Giordani ; les peintures qui le décoraient ont disparu; elles représentaient, d'après les contemporains, le Bon Pasteur, Noé dans l'arche, le Sacrifice d'Abraham, la Résurrection de Lazare, etc. Elles étaient fort remarquables et offraient un très grand intérêt artistique ; elles frappèrent vivement tous ceux qui les virent et leur suggérèrent d'utiles réflexions. La découverte du 3i mai idjS marque une date mémorable; ce jour-là, selon le motdeJ.-B. de Rossi, « naquirent la science et le nom de Rome souterraine. »
Le 10 décembre iSq?, Antonio Bosio pénétra pour la première fois dans les catacombes; il faillit même s'y égarer et il eut beaucoup de peine à rciiouvcr sa route à travers l'enchevêtrement des galeries. Il avait alors dix-huit ans à peine. Né à Malle en iS/b, avo-
LES CATACOMBES DE ROME g
cat à Rome, il mourut en 1629 '. Les trente six dernières années de sa vie furent consacrées aux cimetières souterrains. Ses cfiorts persévérants eurent un double objet. D'une part, il explora les catacombes; il s'attaqua d'abord à celles de la voie Tiburtine, puis à celles de la voie Appienne, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il eut passé en revue toutes les grandes routes qui partaient de Rome ; grâce à ses patientes recherches, il put reconnaître jusqu'à trente nécropoles chrétiennes. D'autre part, et simultanément, il s'efforçait de rassembler tous les textes littéraires susceptibles d'éclairer et d'expliquer les monuments du christianisme primitif; il avait annoté les œuvres des Pères de l'Eglise, les vies des saints, les décrets des conciles, les lettres des papes, de nombreux recueils liturgiques et traités dogmatiques ; il dut consacrer à cette partie de sa tâche un labeur prodigieux. De Rossi, qui a parcouru à la Bibliothèque N'allicelliennede Rome une partie de ses manuscrits, quatre in-folios de mille pages, s'émerveille de la puissance de travail et de la variété de connaissances qu'ils attestent. Dans un ample ouvrage, divisé en trois parties, Bosio voulait exposer les résultats de son enquête; la première partie aurait été la description des mœurs et cérémonies des anciens chrétiens; la seconde, la description des catacombes; la troisième, la description et le commentaire des monuments figurés. La mort n'a pas permis à Bosio de rédiger la première ni la troisième partie, et la seconde elle-même, sous le titre désormais classique
I. Cf. Ant. Valkri, CciDii biograjlci di Antonio Bosio, Rome,
de Roma sotterranea, n'a paru qu'en 1634 ', à Rome, aux frais de l'Ordre de Malte, qu'il avait institué son légataire universel, et par les soins de Toratorien Severano.
Le livre de Bosio eut un succès mérité. Il apportait au public la révélation d'un monde nouveau et d'oeuvres captivantes. Il arrivait aussi à son heure : au xvii^ siècle les choses religieuses passionnaient l'opinion ; la Réforme protestante et la Contreréforme catholique avaient répandu le goût des antiquités chrétiennes et de l'histoire ecclésiastique. Catholiques et protestants lurent avidement la Rotna sotteranea, afin d'en tirer des arguments pour ou contre l'Eglise romaine ; cet ouvrage de pure science profitait des polémiques contemporaines et leur fournissait, à son tour, des arguments. La chaleur de l'accueil qu'il obtint nous est prouvée par le grand nombre de ses rééditions et traductions; la plus célèbre de celles-ci, en latin, est due à Paolo Aringhi, Roma subterranea novissima (Rome, i65i).
La Roma sotterranea était digne de sa fortune. Bosio a parfaitement dégagé les vrais principes de l'archéologie chrétienne : d'abord, l'observation du sol et des monuments, l'étude topographique des catacombes; ensuite, le dépouillement des textes littéraires, pour en tirer l'interprétation des ruines et des monuments figurés. Qu'il y ait malgré tout, dans son œuvre, des lacunes et des imperfections, il ne faut pas s'en étonner. Bosio n'a pas connu toutes les catacombes importantes ; l'une des principales, celle de Calliste, lui a échappé; il n'a