I.A MADONE
se retourna pour savoir ce qui avait obligé la jeune juive à rester en arrière.
— Je vous remercie de m'avoir accompagnée jusqu'ici... Le chemin que vous prenez n'est pas le mien, et je vais...
— Je croyais que c'était là le chemin le plus court pour aller au Ghetto, qui touche au pont Quattro -Capi : nous longeons le Corso jusqu'au palais de Venise ; nous passons devant le palais Farnèse, et nous arrivons sur la place de la Juiverie.
— Je ne veux pas vous donner l'embarras de venir jusque-là. Je vous remercie encore une fois, et vous souhaite tous les bonheurs que vous méritez.
— J'accepte vos souhaits, ma fille, mais non vos remerciments, puisque je n'ai point rempli ma tâche.
— Tenez, padre^ pour vous dire la vérité, je crains de vous susciter quelque ennui en me montrant avec vous dans la ville. On n'aurait qu'à me reconnaître, à savoir qui je suis ; on serait scandalisé qu'un prêtre chrétien...
— Un prêtre chrétien, mon enfant, reprit le F. Alexandre avec onction et dignité, ne
94 LES CâTACOHBES DE ROME.
s'informe pas de la religion de ses frères en Jésus-Christ, lorsqu'il s'agit de les protéger et de leur être utile ; son devoir ici-bas est de soulager tout ce qui souffre, de servir d'appui à tout ce qui chancelle, de prêcher son Dieu par la miséricorde et la charité. Notre-Seigneur a dit dans l'Évangile : Aidez -vous les uns les autres.
— Je suis israélite parce que mon père m'a élevée selon la loi de Moïse ; mais je n'ai aucune haine contre les chrétiens ni contre leur culte ; loin de là, s'il fallait renoncer au judaïsme et me faire chrétienne...
— Vous faire chrétienne ! s'écria le capucin, que l'espoir d'une conversion fit tressaillir de joie et de ferveur.
— Je pense qu'il est bon de vivre et de mourir dans la religion oiji l'on est né, répliqua la jeune fille qui se repentait d'avoir laissé per. cer une idée qu'elle roulait souvent dans son esprit depuis que Robert lui avait parlé de mariage.
— Oui, quand cette religion est la véritable, celle de Jésus-Christ, celle qui console l'homme sur la terre et qui le conduit au ciel.
— Vous ne m'avez pas comprise, révérend ;
L\ HADOlfE. 95
j*ai voulu dire seulement que je ne partageais par les préjugés de mes coreligionnaires à regard des catholiques ; ce sont ces préjugés qui me font craindre de paraître en public à vos côtés...
— Ne craignez rien ; on me connaît trop à Rome pour supposer que je veuille vous troubler dans vos croyances ni dans l'exercice de votre religion. Je suis fier et joyeux lorsque je peux gagner une âme à Dieu et à notre sainte Église; mais il ne m'appartient pas, pauvre pécheur, de diriger la main de la Provideoce et de forcer la grâce. Ainsi , ma chère fille, ayez l'esprit en repos là-dessus, et venez.
— Il y a dans la rue Ripetta et dans le Corso plusieurs amis de mon père : je préfère qu'ils ne me voient pas à celte heure...
— Vous avez raison ; après la fermeture du Ghetto, votre présence dans la ville pourrait donner lieu à des remarques fâcheuses, et peut-être la police s'aviserait -elle de vous inquiéter. Tel est surtout le motif qui m'a déterminé à vous accompagner. Personne n'osera vous chercher noise ni vous insulter, tant que je serai avec vous. Mais il est tard.
et il va faire de l'orage ; nous ne rencontrerons ni amis ni ennemis dans les rues détournées où nous allons passer ensemble.
Le P. Alexandre se remit en marche, et Seïla le suivit, toujours préoccupée de la crainte d'être reconnue. Elle n'était distraite de cette préoccupation que par la terreur qu'elle ressentait d'avance à l'idée de reparaître devant son père, après être restée si long» temps absente. Comment justifierait-elle son attardement? Elle avait horreur du mensonge, et ici le mensonge même ne pouvait lui créer une excuse plausible. Quant à la perte des malachites, elle se voyait contrainte à l'avouer tout d'abord, dans l'impossibilité où elle serait de la cacher jusqu'au lendemain ; car son père attendait le soir même une réponse du joaillier Rocconi, qui aurait dû recevoir le matin cette parure. Elle ne s'exagérait par les malédictions, les injures, les mauvais traitements qu'elle devait essuyer, car elle avait eu souvent à souffrir du caractère irascible et violent de son père. Elle tremblait donc davantage, à mesure qu'elle approchait du Ghetto, et par moments elle eût voulu n'y jamais remettre les pieds.