LA MADONE
La ouit était si noire, par suite de Tétat du ciel orageux, qu'on distinguait à peine la direction des rues, oiî luisaient de loin en loin quelques lanternes fumeuses, quelques boutique^ mal éclairées, quelques lampes brûlant devant des madones. Seïla et son vénérable guide se trouvaient alors engagés dans les ruelles étroites et tortueuses qui avoisinent le Gapitole et le couvent d*Araceli , lorsqu'un éclair illumina comme un reflet d'incendie tous les objets environnants, et fut suivi presque aussitôt d'un effroyable coup de tonnerre que répétèrent longuement les échos des sept collines et ceux des Catacombes, sur lesquelles Rome repose. Seïla s'arrêta épouyautée, en poussant un léger cri : le P. Alexandre s'arrêta aussi pour se signer et se recueillir en Dieu ; puis il se retourna vers la jeune Israélite, qu'il n'avait pas oubliée dans sa prière mentale.
— Ma fîUe, lui dit-il, la mort est toujours près de nous, silencieuse et menaçante ; mais ici elle s'est fait entendre ; elle nous a rappelé que sans cesse elle nous guette, et que nous devons être prêts à la recevoir.
— Le tonnerre est tombé à peu de dis-
tance : c'est le commencement de l'orage qui sera terrible.
— Oui, je prévois une nuit affreuse, et j'ai hâte, mon enfant, que vous soyez à l'abri dans la maison paternelle. On vous attend sans doute ; on s'inquiète de votre absence... Comment avez-vous pu vous attarder ainsi ?
— Je vous conjure de me laisser revenir seule ! reprit la juive éludant de répondre à cette espèce de reproche : je sais mon chemia et je presserai le pas... Je serais désolée que vous fussiez surpris par cet orage.
— Je ne vous quitterai qu'après vous avoir remise dans les mains de votre père... Quel est son nom? Je le connais peut-être...
— Mondaio, orfèvre-joaillier et graveur en pierres dures ; il demeure à l'entrée du Ghetto.
— Oh ! je le connais ! dit-il avec une profonde émotion ; c'est un homme austère, inflexible... mais charitable. Il a plus d'une fois donné aux quêtes de mon couvent...
Le moine, dont les yeux furent attirés par la clarté vacillante d'une lampe votive, s'aperçut qu'il était devant un de ces oratoires en plein air, si nombreux dans les rues de Rome,
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et il se crut obligé d'y faire une courte station pour remercier la Vierge d'avoir écarté de lui et de sa compagne idolâtre la foudre qui les eut frappés sans une intervention céleste.
— Ma fille, dit-il en montrant la madone dont il s'approcha humblement, voilà celle qui nous a sauvés !
Il alla se mettre en contemplation aux pieds^de l'image sainte, et resta. immobile, agenouillé sur le pavé, poussant de gros soupirs et se frappant du poing la poitrine, tandis que Seïla se tenait à quelques pas en arrière, presque satisfaite d'un retard qui pouvait reculer d'un instant la redoutable réception de son père. Elle n'avait pas remarqué que près du capucin était prosternée une femme qui priait avec une telle ferveur que le fracas du tonnerre ne l'avait ni émue ni dérangée ; mais cette femme venait d'achever sa prière et en se relevant lentement elle reconnut à ses côtés le moine en oraison : elle ne s'éloigna pas et elle attendit respectueusement qu'il eût fini pour lui adresser la parole.
C'était une jeune et belle Romaine, aux traits nobles et réguliers, aux yeux noirs et
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brillants comme des étoiles, aux cheveux de jais tressés en nattes luisantes qui encadraient sa charmante figure, aux dents d'ivoire éclatant à travers ses lèvres de corail voluptueusement entr'ouvertes. Elle avait cette taille élevée et riche, ces formes pures et correctes, cet embonpoint ferme et vigoureux, ces poses élégantes et majestueuses, qu'on admire dans un petit nombre de femmes du peuple de Rome et des environs, ces types rares et précieux de Tart antique, qui ne se trouveront bientôt plus qu'en marbre et en pierre dans les musées. Elle portait le costume pittoresque de Tivoli et de Frascati, la jupe courte de soie jaune, le corsage de soie amarante à manches justes, laissant deviner une gorge magnifique sons les plis légers d'une chemi. sette de fine toile, la coiffure formée d'une étoffe de laine bariolée, pliée en carré long et fixée sur la tête à l'aide de grandes épingles d'or, ombrageant le front et retombant sur les épaules, enfin les dentelles et les bijoux, colliers et bagues de toutes sortes, longues boucles d'oreilles, et autres joyaux qui font l'ornement et la joie des femmes de Rome. — Padre Alexandre, vous étiez là? dit-elle
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an capucin qni se levait après avoir achevé sa prière. Je ne m'étonne plus si le tonnerre a épargné une pauvre pécheresse comme moi !
— C'est vous, Misida ? répondit froidement le moine en faisant mine de s'éloigner : il y a longtemps que je ne vous ai vue...
— Que voulez-vous, padre ? je n'ose plus aller à confesse, parce que je pèche trop et que j'en ai honte.
— Vous préférez, n'est-ce pas, être la proie do diable en enfer, si vous veniez à mourir sans absolution ?
— Ah ! révérend, reprit-elle tout émue de cette terrible menace, j'espère ne pas mourir avant d'avoir fait pénitence, et si je me fusse sentie en danger de mort, je vous aurais appelé...
— M'eussiez-vous appelé, ma fille, dans le cas 011 tout à l'heure la foudre vous eût touchée ?
— Sainte Vierge, priez pour moi! répliquat-elle plus inquiète : il est vrai que j'aurais été damnée sans miséricorde... La mort peut à chaque instant venir nous surprendre!...
Confessez -moi, mon père...
— Je n'ai pas le loisir maintenant. . . mais 1 9
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demain, ou plutôt samedi matin, je serai au baptistère de Saint-Jean-de-Latran... Adieu, ma fille, abstenez-vous de pécher et que Dieu vous bénisse !
— Quoi ! mio padre, vous prétendez me faire attendre une absolution jusqu'à samedi !
— Etes-vous en état de péché mortel ? dit le moine frappé de la justesse du reproche qu'on lui adressait.
— Je le crains, et pourtant je serais inconsolable de ne pouvoir communier le jour de Pâques.
— Faites un acte de contrition, ma fille, et confessez-moi votre péché pour que je vous en délivre?
Misida se mit à genoux devant le P. Alexandre, sans quitter le pan de sa robe, qu'elle avait saisi pour le retenir : elle se recueillit en poussant de profonds soupirs; quand elle eut prononcé avec ferveur l'oraison qui prépare le chrétien au sacrement de la pénitence, elle se pénétra tellement de l'énormité de sa faute, qu'elle se mit à fondre en larmes et h se*[frapper la poitrine avec un amer repeiK tir.
— Eh bien! ma fille, lui demanda le